Philothérapie : Article n°53 : « Bioéthique : comment résoudre nos dilemmes ? » (Compte-rendu de la conférence du philosophe Pierre le Coz du 03/10/17 au Centre Universitaire Méditerranéen de la ville de Nice)

Centre-Universitaire-méditerranéen2C’est dans le cadre de la programmation du Centre Universitaire méditerranéen de la ville de Nice que s’est déroulée, le 3 octobre 2017, la conférence du philosophe Pierre le Coz, spécialiste de l’éthique, professeur à l’université d’Aix-Marseille, ancien vice-président du Comité nationale d’éthique.

Procréation assistée, tests génétiques, prélèvements d’organes… Depuis la fin du XXe siècle, la médecine est le théâtre de bouleversements liés aux nouveaux pouvoirs de manipulation des éléments humains. Ces progrès techniques ont fait naître des interrogations éthiques inédites. Quelles sont les valeurs en conflits ? De quelles ressources argumentatives disposons-nous pour dénouer les dilemmes ?

Tout d’abord, la bioéthique se définit par le clivage, l’opposition, entre différents groupes idéologiques. Afin d’apprécier l’ensemble du champs recouvert par la bioéthique, Noesis « Limites de la bioéthique » est un ouvrage qui fait référence. Aussi la bioéthique se scinde en trois approches, aussi trois disciplines.

Il y a tout d’abord l’éthique normative qui prescrit des règles, aussi désignée sous le terme de méta-éthique. Ce premier abord normatif de l’éthique s’intéresse notamment aux jugements moraux, aux méthodes pour convaincre autrui, impliquant également une importante rigueur rhétorique et argumentative. L’éthique appliquée, quant à elle, concerne un domaine particulier de l’éthique, par exemple la médecine. Aussi se demande-t-on si l’on peut aider quelqu’un à mourir ? De savoir si l’on peut s’incliner face à un refus de soins face à un patient ? De savoir comment informer un patient qu’il est atteint d’une maladie grave ? Etc.

Enfin la bio-médecine utilise des éléments du corps humain (organes, gamètes…), parfois même comme de véritables médicaments. C’est un domaine plutôt récent, qui apparaît notamment à l’occasion de la première échographie en 1972 en passant par le premier bébé éprouvette en 1978. Aussi, ces prouesses vont donner naissance à des questions : de bioéthique. La bioéthique se définit donc en vertu du questionnement éthique soulevé par ces performances médicales.

Le premier dilemme moral consiste, par exemple, à se demander si l’on va prélever un organe sur un mort sans que celui-ci n’ait préalablement donné son consentement. D’autres dilemmes concernent cette fois-ci le risque de sombrer dans la sélection génique. Les donneurs de spermes constituent eux aussi, à partir des années 70, un autre exemple de dilemme éthique qui se manifesta au début des années 2000, en prenant conscience que dans certains cas, les enfants issus de cette technique de procréation médicalement assistée présentaient des troubles psychologiques.

À l’origine, dans la philosophie antique, on parlait d’éco-éthique ; d’une éthique des vertus. À ce propos, l’on peut se référer à l’oeuvre de Habermas, De l’éthique à la discussion. Dès la naissance de la philosophie à l’antiquité grecque, Platon enjoint à travers le dialogue socratique à essayer de se perfectionner, de développer la vertu grâce à des techniques discursives qui permettent de se prononcer sur des dilemmes moraux. L’éthique est un travail d’affranchissement, d’élévation. La sagesse est un effort contre nature, consistant à se défaire de ses passions. C’est donc le sage, le philosophe, épuré de ses passions naturelles, qui est alors à même de se prononcer sur les questions morales, aussi et parce qu’on ne peut rien attendre de la foule, du peuple, pour résoudre ces dilemmes. Il est impossible de considérer la philosophie morale antique sans également faire mention de l’oeuvre référence d’Aristote, l’Éthique à Nicomaque. Une notion importante à en retenir est celle d’équité, de savoir dans quel contexte un principe peut ou non être appliqué. On peut aussi retenir et faire mention de l’invention de l’idée de mésotès, de juste milieu pour parler d’équité morale, ou bien encore d’agir en connaissance de cause, invention aristotélicienne pour étudier les cas où les principes s’appliquent ou ne s’appliquent pas pour produire un acte vertueux, moral.

Or, aujourd’hui, ce modèle ne fonctionne plus. Déjà en raison de la complexité des problématiques, notamment par la multiplication des domaines de spécialisation. La démocratisation des mœurs entraîne un déclin du paternalisme, de cette autorité morale du sage. Quant à ces nouvelles pratiques de bio-médecine, leurs coût oblige à établir une justice distributive, à hiérarchiser des priorités dans un cadre où les ressources se font rares.

Nous sommes ainsi passé à un contractualisme moral, dans lequel le bien et le juste n’émergent plus du sage mais des normes en tant que produit de la discussion. Le Comité national d’éthique et ses déclinaisons visent à se réunir à plusieurs, dès lors va-t-on pouvoir éclairer ces dilemmes. S’agissant du Comité consultatif national d’éthique, ces règles vont constituer un contrat moral, on passe un pacte pour respecter certaines règles. Dans ce cadre est respecté une présomption d’égalité en compétence éthique. On est donc loin de l’éthique des sages, radicalement supérieure et ascendante à la « foule ». Toutefois, l’on retrouve tout de même une certaine forme d’élitisme, car il faut montrer que l’on est en capacité de raisonner correctement. On se présume sincère et capable de changer d’avis. Comme pour Kant, avec Habermas on part du principe que l’on est capable de bonne volonté. Il s’agit par là d’une éthique du consensus, c’est-à-dire de trouver une position médiane pour dégager une solution équilibrée, juste où, pour le dire autrement, entre deux extrêmes. Aujourd’hui on s’interroge par exemple au sujet de l’impacte psychologique sur les gens : là on est dans l’éthique. Auparavant, dans le modèle antique grec, l’on était bien plus dans des questions d’ordre ontologique, anthropologique ; qu’est-ce que l’homme, l’humanité ? Où et quand cela commence-t-il ?

Trois principes guide donc cette discussion commune : le principe d’autonomie, de bienfaisance et de non malfaisance. Au sujet de la casuistique, la comparaison de cas, qui constitue une des méthodes pour faire advenir cette position éthique médiane à partir et en vertu de ces trois principes bioéthiques, le philosophe Jérôme Ravat éclaire tout à propos cet abord de la résolution des dilemmes moraux.

Enfin et pour conclure, nous nous sommes interrogés sur l’équilibre méthodologique de la bioéthique contemporaine en soumettant cette prudence réflexive à Pierre le Coz en clôture de conférence : la bio-éthique n’est-elle pas trop livré du côté de la casuistique, de l’étude de cas et donc trop livré du côté des praticiens de la bio-médecine ? Les médecins, bien qu’ils soient au cœur de la manifestation de ces nouveau dilemmes moraux, sont-ils vraiment les plus à mêmes de posséder les qualités et les compétences quant à se prononcer sur ces questions éthiques ? Rappelons ici cette image récurrente en histoire de la philosophie, consistant à considérer que le philosophe est à l’âme ce que le médecin est au corps, pour s’interroger voire se mettre en garde quant à un transfert de l’élitisme des sages vers un élitisme des patriciens des bio-pouvoirs. Si l’on situe l’éthique entre la philosophie morale et la casuistique, ne faut-il pas penser un équilibre, une équité entre les questions ontologiques et anthropologiques et les questions médicales, casuistiques ? Cet équilibre est-il bien respecté ? Pour résoudre nos dilemmes, et s’il y a prééminence de l’une sur l’autre, doit-on préférer celle de la casuistique bio-médicale ou celle de la philosophie morale dans son ensemble et dans sa continuité historique, pour régler nos dilemmes ?cropped-cropped-philo-logo-arbre.jpg

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