PHILOTHERAPIE

PHILOTHÉRAPIE : Article n°49 : #NuitDebout : sous quelle lumière ?

nb#NuitDebout un nouveau phénomène… de mode ? Dans le contexte politique, social, économique voire encore médiatique qui est le nôtre, de nombreux phénomènes émergent, comme les signes si ce ne sont les symptômes résurgents d’un trouble profond, mainte fois désigné, nommé et analysé. Parmi ces phénomènes, Nuit Debout a résonné sous un prisme médiatique obscur et bien peu clair. Qu’est-ce que Nuit Debout ? N’est-ce qu’un agrégat disparate de fêtards seulement sérieux à « refaire le monde », sur les bords communistes ou anarchistes, comme certains l’ont dépeint si grossièrement ? Ou est-ce un mouvement, le début d’une congrégation populaire si ce n’est pré-révolutionnaire ?

Pour comprendre Nuit Debout si ce n’est même tout autre phénomène s’en approchant – l’on peut aussi faire mention des « Indignés » –, il convient de le saisir à partir de son terreau, c’est-à-dire de l’embrasser à partir du contexte qui le fit émerger. Bien sûr lorsque l’on parle de contexte l’on est comme forcé de penser au projet de loi Travail El Khomri, sinon plus globalement à la crise, notamment la crise économique que nous connaissons depuis 2008. S’il est vrai que les conséquences de cette crise se font encore ressentir aujourd’hui, elle n’est pour ainsi dire pas seule : elle est comme l’arbre qui cache et même appartient à la forêt. Ici la crise qui nous intéresse au premier plan est la crise politique qui ne cesse de resserrer son étau.

Rappelons brièvement qu’il n’y a pas plusieurs crises mais une seule en définitive, c’est-à-dire une « crise » (le mot tel quel est à employer avec une grande prudence) qui comprend des domaines tous liés et en co-évolution dynamique, donc constante. Nous voulons ainsi parler d’une crise commune de la culture, des savoirs, de la politique, de l’économie, de la société elle-même, voire encore d’une crise identitaire et donc existentielle.

C’est sous le prisme de la crise politique que nous prenons ainsi le parti d’analyser le phénomène « Nuit Debout ». Qu’est qu’une crise politique ? Comme nous venons déjà de l’annoncer c’est d’abord une crise existentielle. Car la question, et la véritable question, intrinsèque et à l’essence de toute réflexion politique démocratique est celle du peuple. Il faut rappeler avec appui que l’essence de la démocratie est le peuple : la démocratie est le gouvernement du peuple, pour le peuple et par le peuple. Toute réflexion sur la démocratie provient et est intimement liée à la question du peuple. Qui doit gouverner ? Qu’est-ce que le peuple ? Comment et à quoi peut-il s’identifier ? Comment peut-il par lui seul se procurer la sécurité, le savoir, la richesse, la solidarité : la confiance. Sans dévier de notre sujet, il semble important de mentionner un philosophe comme Thomas Hobbes, un des pères fondateurs de notre système politique contemporain. Nous voulons parler du contractualisme politique dont une série d’articles sont consacrés dans la rubrique « Philopure ». Car la question du peuple en démocratie est proche de l’expérience qu’Hobbes propose (Cf. Léviathan, Éléments de la loi naturelle et politique) et qui consiste à comprendre la nécessité de la politique à partir d’un état de nature, une reconstruction imaginaire par la pensée (une expérience de pensée) qui montre ce que serait l’Homme sans la politique : un « loup pour l’homme ». Là s’arrête ici notre intérêt pour la pensée de Hobbes, aussi lorsqu’il conclue sa recherche d’idéal de stabilité politique en aboutissant à l’absolutisme comme solution politique aux troubles sanglants propres à son contexte historique ; la Réforme.

À sa façon Nuit Debout tend à se poser ces questions, en une remise en cause sérieuse du système politique existant, en cette volonté de réaffirmer son identité la plus pure, celle de peuple, libre, s’exprimant, partageant etc. Nuit Debout est comme l’une des interphases possibles pour reproduire l’expérience de pensée hobbésienne d’un groupe d’hommes sans système politique. Il s’agirait – et c’est ce qu’ils pratiquent, même tant bien que mal –, de s’exprimer sur la place publique, au devant des autres citoyens pour exposer et discuter les sujets politiques et sociaux qui les intéressent. Ensuite ces propositions diverses et variées ont à être regroupées en un conglomérat plus important, un texte qui se veut par ce procédé novateur et fondateur : ce serait là les bases d’une nouvelle constitution du peuple, pour le peuple et par le peuple. En ce sens l’idée est pertinente, car il s’agit de refonder l’idée de peuple, une idée, il faut bien le dire, perdue ou dissoute dans la marâtre globale que l’on appelle génériquement « politique ».

nb légerCar l’un des problèmes centraux de la démocratie en sa question essentielle, celle du peuple, est celui de sa représentativité. Très vite, si ce n’est en accompagnant la Révolution Française, cette question a point, et l’évidence apparut dès lors que le peuple en tant que tel, c’est-à-dire tous les citoyens de manière absolument égale, ne pouvaient se gouverner comme tel. Une masse indistincte de citoyens ne peut se gérer seule en l’état. Comment penser à la gestion administrative, à minima nécessaire, si l’on ne songe ici qu’à l’impôt, qui permet le financement de tout bien et service publique ? Qui pour défendre le peuple ? Une armée, alors faut-il un ordre, donc une autorité, une hiérarchie. De même pour les questions législatives, il est besoin de produire des lois. Mais qui doit les produire ? Qui doit en assurer l’exécution ? Là encore un ordre est nécessaire, donc une autorité et là encore une hiérarchie : un système. C’est là le plus gros point faible de ce mouvement Nuit Debout, du moins philosophiquement, car il ne faut pas oublier qu’il regroupe bien moins d’1% du peuple français.

Philosophiquement, ce mouvement manque cruellement de méthode dans ses réflexions. Là se décèle encore le problème du peuple en démocratie. Est-ce plus sûr que cela n’y paraît au premier abord de s’auto-gouverner, d’échapper aux organes de pouvoir, à leur séparation, au « système » ? Nuit Debout ne se pose pas ces questions, du moins pas encore. Car en renversant la table, on se prive de l’appui qu’elle permet, de sa stabilité. Aussi critiquable soit-il, le « système » n’est en soi pas responsable des maux qu’il cause pourtant. Tout système, ici politique, mais il en va de même avec les systèmes économiques, est l’outil de ceux qu’il sert et qui s’en servent. Par là si le système fonctionne mal, c’est parce qu’il est mal utilisé ! Tout outil n’est en soi ni bon ni mauvais, mais la nature morale (c’est bien/c’est mal) de sa fonction est déterminée par l’usage qui en est fait, c’est-à-dire par les actions de ceux qui opèrent dans le système et qui alors seulement traduit une intentionnalité que l’on peut juger sur un plan moral et politique. La compromission, les ententes, le jeu des partis politiques n’ont cessé de produire des inflexions au système : problème de représentativité démocratique à tous les niveaux, dysfonctionnement démocratique dans la séparation des pouvoirs, oubli identitaire du peuple (en effet qui peut dire « ce qu’est le peuple » aujourd’hui et faire consensus ?). La liste est longue mais ce qu’il est important ici de retenir c’est que ce n’est pas le système qui est « coupable » mais ceux qui s’en servent ! À défaut d’une culpabilité et quitte à poursuivre sur cette pente anthropomorphique, le système est bien plus au rang de victime qu’à celui de responsable.

Car il ne faut pas oublier que le « système » est le produit et l’héritage d’une multitude de réflexions, de visions, de pensées philosophiques, de calculs, de leçons historiques etc. qui font toute la stabilité de la table ! Aussi, si un mauvais utilisateur (on peut penser aux politiques bien sûr) scie un des pieds de la table, ce n’est pas la table qu’il faut changer, mais l’utilisateur. On peut aussi envisager de réglementer drastiquement l’usage de la scie lorsqu’il s’agit de manipuler une table ! L’image nous semble ici se suffire à elle-même pour sous-entendre ce que nous nous donnons de comprendre.

Là semble être la faiblesse philosophique de Nuit Debout et de toute démarche prétendument ou véridiquement révolutionnaire. Ça ne marche pas donc on jette ! C’est une démarche regrettable si ce n’est redoutable car la visée de Nuit Debout implique d’autres conséquences sur lesquelles elle ne se penche pas. Si l’on confie à quelques hommes le soin d’appliquer ensuite le produit des propositions et remarques faites par l’ensemble des citoyens, comment les choisir ? Comment s’assurer qu’ils ne profiterons en rien de cette situation ? Comment trouver un consensus en cas de désaccord de la communauté populaire ? Comment déterminer les libertés de chacun à partir de la masse des calculs ou des considérations particulières de tout un chacun ? Quant à la question de la représentativité elle reste entière, sinon s’amplifie-t-elle considérablement lorsqu’il serait question de parler avec les autres peuples du monde, de négocier, de marchander ou de leur faire la guerre.

En somme en revient-on à la difficulté première et fondamentale qu’eurent ceux qui appartenaient à la haute société révolutionnaire du XVIIIe siècle, ceux du « populus » en opposition à ceux de la « pleb », c’est-à-dire la masse, la majorité ignorante du peuple français d’alors. Cette question est toujours la même : qu’est-ce que le peuple ? En découle encore et toujours la question de savoir comment peut-il se représenter, se gouverner etc. ? Car à la Révolution, le risque majeur, outre la Terreur – qu’il s’agirait également de considérer pour Nuit Debout, car toute la nature humaine est loin d’être spontanément bonne et l’absence de système est d’abord une absence d’ordre donc de sécurité, de police etc. –, c’est le risque de sa propre intégrité et donc de sa sécurité vis-à-vis du monde. La crainte fut grande d’être attaqué par les « systèmes » monarchiques voisins qui voyaient d’un très mauvais œil les évènements révolutionnaires, mais d’un autre œil la faiblesse qui se révélait là sous leurs yeux. Qu’en pense Nuit Debout ?

Comment réagirait l’Union Européenne ou Daesh pour ne penser en premier lieu qu’à eux, comment s’adresser à eux, avec quelle force légitime ? Un peuple nu, c’est-à-dire un peuple seul, ne peut rien ou si peu ! Le peuple est le let-motive, l’impulsion et la raison de sa propre force. Sans expression concrète et efficace, un potentiel a bien peu de valeur.

C’est en ce sens que le mouvement Nuit Debout est aussi, si ce n’est plus dangereux que les maux qu’il se donne pourtant légitimement de combattre. Qu’est-ce qui pourrait réguler Nuit Debout ? La question permet d’introduire aux contradictions plus superficielles mais non moins problématiques du phénomène. Le mouvement se dit populaire (en référence au peuple donc), ouvert, par là, démocratique. Quelle réaction intellectuelle ou épidermique à la simple évocation du nom d’Alain Finkielkraut ? En cette seule manière impropre – en n’importe qu’elle circonstance sociale d’ailleurs – de l’avoir éconduit de la pire des sortes, Nuit Debout s’est bien mal illustré. Si le mouvement se revendique d’aucun attachement politique, il ne peut prétendre à l’inverse s’en détacher d’aucun ! Droite et « extrême droite » sont-elle les égales bienvenues de tout autre parti ? La question n’a en elle seule nul besoin de réponse ! Et la contradiction s’est ici traduite par ces actes et paroles affligeants et délégitimant envers le nouvel académicien. Si je ne suis pas opaque, je suis au moins un peu transparent ! Donc si je ne suis pas de droite… Je suis politiquement plutôt à gauche (la prudence n’est que d’usage sur l’emploi du mot « plutôt »), donc je suis bien politiquement impliqué, c’est juste que je ne veux pas l’assumer, puisque je prétend être « hors système » ! Bien entendu et quel que soit le dam petit ou grand de ce mouvement, il est éminemment politique et… politisé. Ceci expliquant cela, la bière et le canabis ne sont pas très loin des mouvements libres (ou non) de gauche. C’est un peuple de gauche désabusé plus qu’un peuple français qui se ressemble et s’assemble ! N’oublions pas qu’il est apparut lors des manifestation contre la loi Travail, or : qui manifestait ?

Au-delà de l’aspect proprement philosophique du phénomène, c’est là une raison autre qui s’ajoute à celles exposées et qui rendent heureusement éphémère un tel mouvement : 0,4% environ du peuple rappelons-le.

C’est au regard de ces éclaircissements que le mouvement doit acquérir plus d’humilité. Car il y a finalement beaucoup de prétention dans Nuit Debout, telle la grenouille qui voulait paraître plus grosse que le bœuf. Aussi, si la petite bête n’est toujours pas prête à manger la grosse, il faut que la prudence et l’auto-critique règne partout en maître. Aussi le « système » devrait-il se méfier de ces soubresauts, car comme celui de Nuit Debout ou de l’électorat frontiste, ils ont du sens, déjà dans le seul fait d’en chercher : le peuple s’est perdu en perdant son sens propre de peuple (pour rappel, sens signifie signification/définition/identité et/ou direction) et il n’a qu’intérêt si ce n’est qu’urgence à le retrouver. Aussi pour le peuple la quête de sens, quelle qu’elle soit, a déjà du sens en soi. Encore faut-il être apte à le diagnostiquer et le définir ensuite.

En somme un peuple se détournant de la politique et de son système est un peuple qui se détourne de lui-même. Pour changer les choses il faut changer de méthode et d’utilisateurs du système. Sinon en se désintéressant de la politique, c’est d’une part vitale de lui-même que le peuple se désintéresse. Au risque, ensuite, qu’il ne se réveille pour chercher en lui seul de quoi combler le vide qu’il a lui-même laissé, tel un enfant sans éducation : en proie à la panique, l’anarchie, le désordre, la défiance, la violence, l’abus, le caprice, la mauvaise fois, la malveillance etc. Si la solution est le peuple, ce n’est pas en le peuple seul que celui-ci trouvera les solutions à ses propres problèmes. L’ombre du totalitarisme n’est pas plus sombre à un endroit qu’à un autre du peuple, c’est l’ombre permanente de tout le peuple, et de tout peuple. C’est l’ombre qu’une construction systémique est sensée éclairer. Il ne faut donc jamais cesser de croître vers la lumière sans non plus s’en aveugler. La tâche est ardue mais c’est là l’enjeu et l’aventure incroyable du régime démocratique.nb marx.pnggravatar3

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