PHILOPURE

L’un et le multiple chez Plotin et Proclus : IV. L’Un lui-même vers l’Intelligible puis vers l’âme : l’unité pure au-delà de l’être et la négation de l’Un

plotin IVSi depuis l’esprit il y a un point de rupture net, s’il n’y a plus de passage possible pour la pensée à un certain niveau de purification de l’âme, ou, à l’inverse, s’il y a une discontinuité temporelle dans la progression de l’Un vers le néant, ce qui nous intéresse à présent c’est l’interrogation sur le surgissement, le point de passage du multiple à partir de l’Un. D’où vient la multiplicité, d’où vient la multiplication dans l’ordre ontologique ?

Pour mieux cerner ce point de rupture ontologique, il faut considérer l’unité pure au-delà de l’être. À cette idée il y a deux sources platoniciennes, dans la République et dans le Phèdre. Dans l’Allégorie de la caverne de la République se trouve le terme épékéina qui signifie ce qui est au-delà. L’origine de tout est un non-étant c’est-à-dire un néant. Ainsi comment placer le néant à l’origine ? Comment peut-il être le principe et la source de tout ? Cela paraît être une absurdité relevant d’une erreur logique, mais pour être au-delà de l’essence il faut comprendre ce que signifie « être ». Pour Plotin comme pour son maître Platon le sens le plus élevé de l’être est l’Intelligible, l’Eidos ou l’Idea. Les Formes sont ce que Platon appelle dans le Phèdre (447c) « oussia ontos ousa », intraduisible parce que ces trois mots sont tous formés sur la racine de l’être « oussia » qui donne essentia : l’essence. Ontos est un adverbe sans équivalent en français qu’on traduit par « étentié étentement étante » ou, « essence vraiment étante ».

Mais pour Plotin l’Intelligible fait monde, il y a un monde de l’Intelligible. Chez lui l’expression de monde sensible et intelligible ne se trouve nulle part. Il s’agit d’un monde qui comprend tous les intelligibles, ce qui nous permet de comprendre pourquoi l’Un est forcément au dessus et au-delà de l’Intelligible. Si l’Intelligible est pluriel, l’unité pure ne peut être qu’au-dessus et au-delà. Mais si l’Intelligible signifie les essences, c’est-à-dire les différents sens de l’être, dire que l’Un est au-delà de l’Intelligible c’est dire qu’il est au-delà de toute connaissance de l’être. Dans Être, vie et pensée avant et chez Plotin de Pierre Hadot, ce dernier explique que dans ces trois termes il y a quelque chose de remarquable chez Plotin. Dans la conception de ces derniers la plus représentée, on peut les représenter comme des cercles concentriques, du plus grand, l’être, au plus petit, la pensée. La grande originalité de Plotin est que ces trois termes ne sont pas dans ce rapport là, mais ils sont convertibles de l’autre, partout où il y a de l’être il y a de la vie, et partout où il y a de la vie il y a de la pensée. Ces trois termes sont dans une hiérarchie de clarté (du plus clair ou plus obscur), de puissance (du plus fort ou plus ténu), d’intensité ou l’inverse ; c’est une hiérarchisation du plus ou moins.

Si être, vie et pensée vont pour Plotin de paire, quand on atteint l’Intelligible on atteint le sens le plus haut de l’être, ces idées sont alors vivantes et c’est une chose que l’on retrouve chez Platon, dans le Sophiste où il introduit lui-même la vie dans l’Intelligible. Si l’Intelligible est la perfection, ce ne peut être quelque chose de mort. Le sens le plus haut de l’être est donc aussi le sens le plus haut de la vie. On en voit la conséquence pour l’Un : l’Un, pour être source, cause et principe du monde de l’intelligible, doit être au-devant et au-delà de lui, de l’Intelligible, et donc il est supérieur à l’être, à la vie et donc à la pensée. Mais s’il est supérieur à la vie on peut dire qu’il n’est pas vivant, que la vie ne le caractérise pas, il n’est pas un être, il n’est pas pensant.

potin IV oeilIl peut donc y avoir une négation par défaut ou par excès. Si on parle d’une personne pour lui faire des compliments sur son physique on peut dire « non elle n’est pas jolie elle est belle », et on peut continuer ainsi, « non elle n’est pas belle mais sublime ». On découvre ici un sens de la négation, de ce qui est plus que cela. Il y a un « non » qui peut dire la privation, le sens le plus évident, et un autre qui peut dire ce qui nous manque, ou ce dont on peut être encore plus, c’est-à-dire un chemin d’excellence ; le chemin que va suivre Plotin.

Dans l’édition de son discipline Porphyre de l’Énnéade VI, Traité IX, chapitre 2, De l’antériorité de l’Un sur l’Intelligible, Plotin exprime ces derniers mots inoubliables « la fuite du seul vers le Seul » ou « la fuit de l’unique vers l’Unique ». Il y a la multiplicité de l’Intelligible puis il dit que l’Intellect peut être un premier, ce qui doit consister dans l’acte de penser pour celui-ci. Et l’Intellect supérieur pense ce qui est avant lui, en se tournant vers lui-même, il se tourne vers le principe. C’est l’argumentaire de Plotin qui fait partie des plus puissants, où l’on trouve conservation et suppression au sens hégélien des termes. Ce qui était radicalement au sommet pour Aristote, Métaphysique, libre lambda, chapitre 7 et 9, le dieu aristotélicien, était pure acte. L’acte pure signifie qu’il n’y a pas du tout d’être en puissance, que l’on a porté à l’acte l’ensemble de ses possibilités, c’est la perfection suprême, tout est poussé au plus haut point. Même quand nous sommes en acte nous ne pouvons être en acte pur, c’est-à-dire n’être rien d’autre qu’en acte. On est toujours plus que ce que l’on fait, on ne peut totalement se dévoiler dans l’acte. Acte pur signifie que dieu est parfait. L’activité divine est la pensée, la noèsis ; la pensée de la pensée. Mais cela est ambigu parce que pensée peut signifier l’acte, le résultat et la faculté. C’est l’intellection en intellection, ce que dieu pense c’est son acte de la pensée. Son activité est donc que que sa pensée est circulaire, puisqu’il pense l’acte de penser. C’est là le sommet, le dieu aristotélicien.

Le génie de Plotin est que cet acte pure et cette pensée de la pensée est très élevé mais ça ne peut être le plus élevé, car cela implique une dualité minimum. Pour revenir sur soi il faut en être partie. Ce sommet n’est plus le centre, le point pur.

Pour en revenir à « la fuite du seul vers le seul », cet acte de se retourner sur soi implique pour l’Intellect de se détourner de la multiplicité qu’il comprend pour en revenir à soi, donc s’unifier. Aussi l’Intellect se tourne-t-il vers son principe, l’Un ou l’unité pure, lorsqu’il se détourne de sa multiplicité existentielle pour en revenir ou se réunifier à soi et en soi. Alors s’identifie-t-il bien plus en propre à l’Un vers lequel il se tourne alors, plutôt qu’au multiple des êtres qu’il contient et rassemble. S’il y a rupture ontologique il y a bien pourtant signe (en référence ici à la sémiologie plotinienne développée dans l’article précédant, La conversion plotinienne par la purification et l’unification. L’unité première comme centre métaphysique), une aspiration par la pensée de l’Intellect à l’Un.

À présent et à travers cette question du multiple à partir de l’Un, considérons la procession du noûs vers la multiplicité. À travers la pensée plotinienne il y a, selon Aubenque, dépassement de l’ontologie grecque classique. C’est le fait que l’unité pure est au-delà de l’être. Plotin dit de l’Un qu’il est « non-étant ». En grec on a deux termes pour exprimer le « non ». Schelling a eu Hengels comme élève, et il explique dans sa philosophie la distinction entre ces deux types de négation.

La pensée de Plotin est difficile car comment tout peut-il venir de rien ? Mais c’est un sens de la négation qui signifie que quand on dépasse l’être on change la définition de ce qu’est l’être par excellence, qui est l’ousia ontos ousa, l’être étentement étant, l’être véritablement étant. Spinoza dit que « toute détermination est une négation » ce qui signifie par exemple que si on prend un espace blanc et que l’on trace deux figures, un cercle et un triangle, ils surgissent parce que l’on a défini un certain espace à la surface qui est aussi un espace. On peut avoir deux conceptions de ce qu’est une délimitation ; une définition spatiale (le cercle et le triangle). Tracer c’est limiter un espace et le séparer du reste. Pour Spinoza c’est comme si on niait l’indéfini du tableau et donc le fini nie l’infini. On avait l’infini, l’indéfini et on le prive avec ce tracé du triangle. Il remarque que linguistiquement l’infini est négatif, nous l’exprimons ainsi mais c’est une réalité positive, l’infini est une réalité première, ce qu’il y a de plus parfait. Si on suivait l’ordre de l’être le mot positif devrait être ce qui désigne l’infini et le mot négatif le fini dont nous sommes un fragment. Les grecs auraient dit que toute détermination est une position. On peut voir la limite de la figure comme le fait de faire surgir une forme à partir de quelque chose qui n’y était pas. Là où il n’y avait rien de défini on fait surgir quelque chose, de fait toute détermination est une position.

Heidegger est souvent revenu là-dessus bien que cette thèse ne soit pas heideggerienne c’est-à-dire qu’il répète dans plusieurs textes que pour les grecs classiques la limite n’est pas ce où quelque chose cesse mais ce où quelque chose commence. Toute détermination est une position et définir un être c’est le faire surgir. La limite est ce où quelque chose commence, c’est là la pensée grecque classique, dans cette opposition entre deux termes, la limite (eras) et l’illimité (peiron), la plus fondamentale de la philosophie grecque. Platon dans le Philèbe pose la question du limité et de l’illimité, car tout étant est un mixte de limité et d’illimité. Proclus fait de cette opposition une des toutes premières oppositions dans la pensée de l’ensemble des réalités, qui vient juste après l’Un. L’apeiron peut être pensée comme un flux et le peiras comme ce qui l’arrête. Ce que l’on a sans limite c’est rien, rien dont on puisse parler, qu’un mouvement, pure et sans forme. Les Formes et Idées sont des sens de l’être qui indiquent des choses définies et définissables. Ça ajoute au portrait de l’être de participer des Idées. L’Idée d’homme est définie, elle a une forme.

La révolution plotinienne va consister en deux choses : la première c’est de penser le principe premier, la cause, l’origine comme étant au-delà et au-dessus de l’Intelligible. Platon, sur le premier principe dans le livre VII de la République, met le bien comme la source de tout ce qui est et de sa connaissance. Mais il parle d’Idée du bien, or si c’est l’Idée, une Idée source de tout il l’appelle idea et pour Plotin le Bien et l’Un sont au-delà de l’être. Car être c’est toujours être quelque chose, c’est donc toujours être limité. La première révolution est donc le dépassement de l’Intelligible, donc si on est au-delà de la forme on est au-delà de l’être.

La deuxième révolution tient en une redéfinition de l’illimité et du limité. Philon bien avant Plotin disait déjà que dieu est le créateur de l’intelligible et du sensible. Si on lit la lettre de Platon on ne voit pas que l’Intelligible puisse être crée mais c’est ce vers quoi on tend. Avec Plotin il n’est plus premier, il est second. Les oppositions pythagoriciennes, droite/gauche, homme/femme… sont polarisées. La femme est du côté du « moins », du gauche, de la nuit… mais on en a besoin parce que sinon rien ne surgirait. Il consiste à donner l’apeiron, la matière dans la conception grecque antique, et Plotin va en faire le premier principe, l’indéfini, l’illimité. En cela il y a révolution ; renversement.

On a aussi d’autres termes ; aoriston. L’aoriste est le nom d’un temps du système verbal grec, qui consiste en un passé simple en français. Pour nous dans nos langues, français ou bien encore anglais, on apprend les langues avec les temps, en se référant à la position dans le temps ; avant/après. Alors qu’en russe ou en grec on se réfère à l’aspect. « Il se promena », « il se promenait » désigne des évènements du passé. Dans le premier c’est un événement du passé ponctuel, dans le second exemple on a l’idée d’un événement qui dure ou qui éventuellement se répète. L’aspect ne considère pas si l’évènement se passe à tel ou tel point du temps mais à savoir si l’action est longue ou courte, si elle est ponctuelle ou répétitive. Perfectum c’est ce qui est fait, parfaitement achevé, complètement fini, l’imparfait signifie ce qui n’est pas complètement achevé. Infect vient de la même racine, c’est ce qui n’est pas fini factuellement. Ce qui n’est pas fini prend une valeur négative : infect, informe… Et c’est ce que Plotin renverse, l’indéfini devient la source, ce qui fait qu’il y aura deux finis et deux indéfinis. L’indéfini au-dessus du noûs, l’un, et l’indéfini proche du néant, en dessous.

mandala-3dLe principe est un non-étant, un néant ce qui signifie que l’Un est au-dessus de l’être, qu’il est son origine, le principe producteur de l’être. L’Un doit être au-delà de l’être pour le faire surgir. Ou encore l’Un est au-delà de l’être pour pouvoir en être l’origine. C’est à l’Énnéade III, Traité 8, aux chapitre 8, 9 et 10 sur la contemplation de la nature et de l’Un où Plotin affirme que l’Un n’est rien de ce qu’il engendre, de ce qu’il fait être, de ce qu’il produit. Le principe n’est donc aucun de tous les êtres, de ce qu’il engendre. Ceci est différent de l’engendrement humain, car l’homme engendre l’homme. Et donc en cela nous avons toute la négativité du langage sur l’Un car celui-ci est strictement indicible. On ne peut pas dire ce qu’il est mais ce qu’il n’est pas. Cette négation est celle par excès ou transcendance, le second sens étant celui du défaut.

Émile Bréhier a décrit l’idée de néant dans le néoplatonisme dans Revue de métaphysique et de moral. Il distingue deux sens opposés du néant, celui de l’Un et celui de la matière. Si je dit de l’Un qu’il n’est pas beau cela ne veut pas dire qu’il est laid mais qu’il est au-dessus de la beauté car la beauté est toujours une forme, quelque chose de beau et dont l’Un est au-dessus. La négation peut désigner ce qu’il y a de plus haut et ce qu’il y a de plus bas ; la matière n’a rien, elle est privée de tout mais cette fois par défaut. On ne peut pas dire de l’Un qu’il soit. L’Un est au-delà et plus haut que l’être, c’est le principe et la source même mais pas l’être suprême parce que le principe ou la source n’est pas un étant. Il répète que ce que l’on croirait ajouter à l’Un serait en fait un retranchement. Son unité absolu est une unité pure, pas celle d’un être, de fait si on ajoute quelque chose, une qualité à l’Un cela revient à l’abaisser, à le profaner. C’est ce que Plotin explique, que si on veut monter vers le principe, nous unifier et nous rapprocher de la source cela va supposer une dénudation, cette formule célèbre, les derniers mots de l’Énnéade III, V, 17, « enlève tout (ôte tout) pour aller vers l’Un ». Il faut se dépouiller, au Traité I, VI, cette idée du rituel d’enlever ses vêtements dans un endroit sacré. L’âme dans ce dépouillement s’angoisse, elle a peur, car en s’élevant elle l’impression de quelque chose de vertigineux. « Si tu veux voir le beau il faut que tu sois beau, si tu veux voir le pur il faut que tu sois pur ». On parle donc d’hénologie, to hen. Quand Plotin parle de dieu c’est surtout dans l’Intelligible qu’il le place. L’unité pure est donc un rien qui est au-delà des Formes. Il dit, Énnéade V, III, 11, que l’Un est avant toutes les choses et avant tous les êtres, il est donc avant l’Intellect. Et puis en V, III, 12, Plotin ne dit pas simplement qu’il est avant toute chose mais qu’il est avant le quelque chose. En grec c’est pro tout ti, avant le quoi, le quelque chose. Il faut savoir que ça a un sens bien précis dans le vocabulaire philosophique, le ti : le quoi. Substantiver « le » quoi, « le » quelque chose est stoïcien. Le terme premier, le plus général, le plus vatse, le plus indéterminé était le ti. Quand Plotin dit que l’un est avant le quelque chose cela prend alors un sens très fort ; il est avant l’être, les Idées, et dans le vocabulaire stoïcien il est avant le « ti ».

2 réflexions sur “L’un et le multiple chez Plotin et Proclus : IV. L’Un lui-même vers l’Intelligible puis vers l’âme : l’unité pure au-delà de l’être et la négation de l’Un

  1. Très bonne série d’analyse pédagogique sur la génèse de la philosophie ontologique,on a en vie d’aller plus avant,vers Heidegger,Badiou.
    Merci

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    • Oui en effet merci c’est un sujet ô combien passionnant ! Sachez toutefois que cette série consacrée à Plotin n’est pas terminée ! Mieux encore, je travail actuellement sur l’hindouisme car j’ai fait une découverte fantastique, Plotin eut connu cette philosophie (ainsi que la philosophie Perse) lors de son engagement militaire lorsqu’il avait 40 ans. Je pense que cet angle d’étude peut apporter une lumière particulièrement intéressante autant sur la compréhension de la pensée plotinienne que sur la compréhension des cultures, de leur émergence, leur évolution etc. (en lien avec ma spécialisation de master en science des culture).

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