L’un et le multiple chez Plotin et Proclus : III. La conversion plotinienne par la purification et l’unification. L’unité première comme centre métaphysique.

philo monde plotinC’est au traité 38 que Plotin fait référence à la connaissance, ou au contact du bien, en ce qu’il y a de plus grand, de plus élevé. S’il fait usage d’analogie, les négations mènent aussi à cette connaissance. Il s’agit de l’acte d’enlever, il s’agit donc d’un sens actif et pas simplement de dire « non ». Les connaissances portent sur ce qui vient de l’Un. Ces connaissances relèvent d’une certaine gradation. Dans le Banquet de Platon il y a une ascension des premières choses belles, et qui s’élèvent peu à peu vers des beautés plus élevées. Ces degrés sont comme les barreaux d’une échelle. Toutefois le beau en soi ce n’est pas le dernier degré. Le dernier degré est le point où l’on peut aller vers le beau en soi mais il y a discontinuité. Il y a chez Platon une discontinuité ontologique : entre l’Être, la Forme, l’Eidos, et les choses qui y participent. On retrouve d’ailleurs l’adverbe exaiphnès, qui signifie tout à coup, soudain, qui donne l’image très nette de la discontinuité temporelle. Puisqu’il y a discontinuité, le passage de l’Être au néant n’est pas progressif. Ce constat implique donc une aporie : « non pas ce qui nous instruit mais ce qui nous conduit ». À un certain point de cette progression il n’y a plus de passage pour la pensée. Ce qui conduit donc à cette impasse est la catharsis, la purification.

La cosmesis, l’ordre intérieur au sens de l’action de mise en ordre intérieure consiste à ne pouvoir comprendre qu’en avançant, et à ne pouvoir avancer qu’en comprenant. La catharsis, l’acte de purification de l’âme est capitale dans cette démarche de conversion.

Dans la République de Platon, on trouve la conversion du regard à travers l’image de quelqu’un qui ne peut tourner la tête, et qui doit donc se tourner en entier pour tourner son regard : il en va de même pour l’âme. La connaissance se fait et progresse par assimilation. Pour Platon, pour connaître le beau, il faut devenir beau, il faut que son âme devienne belle.

154655_125799584148078_100001541105329_156678_6255180_nLa monté vers l’Un comme premier principe obligera à s’unifier pour s’approcher de l’Un. Je deviens « un » pour m’approcher de l’Un. « Tout progrès de la connaissance a son prix ». Pour s’unifier on supprime donc de la multiplicité. Ou alors mettre en ordre c’est se débarrasser de ce qui n’a pas sa place. Aussi l’impératif plotinien est : « enlève tout ». Ce « tout » désigne la dispersion, le surnuméraire, le multiple, pour unifier son être.

Dans le Traité 8, Plotin s’attache à montrer la primauté de l’unité dans toute intelligence. « Tout ce qui est c’est par l’Un qu’ils sont étants ». Cette idée se retrouve dans un adage du Moyen-Âge : « L’étant/l’être et l’un sont convertibles. » Par là on peut les échanger, ils sont donc inséparables. Un homme est véritablement que si c’est un homme. Un est un déterminant, et il est déterminant car il montre que pour être, il faut de l’unité. Chez Plotin on plus que cette échangeabilité, on a la primauté de l’un sur les étants. Plus on se densifie dans l’unité, plus on s’encre dans l’être. Il en faut plus à un navire pour se casser qu’à une armée. Car le navire est unifié, plus fortement soudé en ses parties, en sa multiplicité, que l’armée. Aussi les degrés d’être sont des degrés de perfection. Ni l’âme ou l’intellect, ne peut être l’unité source de tout les étants. Par là quelle est cette source de l’unité ?

Plotin admet une sémiologie (logique des signes) des astres. L’astrologie ce sont des signes et non une connaissance. Comme dans un corps, dans le cosmos ce qui se passe à un endroit peut être lié à un autre, ou, pour le dire autrement, ce qui se passe à un endroit est signe de ce qui se passe à un autre. L’unité de l’Âme du monde n’est pas l’unité première car elle contient en elle les étants eux-mêmes, c’est donc une unité multiple, donc ils ne peuvent pas s’être donné l’unité ultime. Ils tiennent d’une unité plus haute encore. Rappelons ici la primauté de l’être sur le connaître, car le connaître n’est pas une production de ce qui est. L’unité qui existe vraiment dans les choses et qui n’est pas le produit de mon esprit (VI, IX, 5 et 6).

L’un n’est pas un point géométrique ou un nombre mathématique, la pensée ne doit pas s’y réduire. Le point géométrique ne désigne pas l’unité en général mais un point particulier qui permet l’expression géométrique, par exemple le cercle. Il faut penser l’un par lequel passe toute unité. C’est à la cinquième Énnéade, Traité IV, chapitre I, que l’on remonte du multiple à l’un, du composé au simple. Pour comprendre ce point ultime de l’unité, il faut bien mieux considérer le conception plotinienne du centre. La cosmologie plotinienne est géocentrique et non pas héliocentrique. Pour Plotin le centre, ou la centralité possède divers sens. En grec le centre se dit kentron, qui vient d’un verbe signifiant piquer, avec une aiguille. Donc dans un usage concret, cela signifie aiguillon, comme une pique pour faire avancer l’animal, et cela signifie aussi le dard d’un insecte. Ensuite cela prend le sens du point fixe d’un compas. De là vient la signification de centre, au sens de centre géométrique. Ça peut donc signifier aussi bien un point géométrique autant qu’un centre. L’opposition entre centre et périphérie représente l’opposition entre l’essentiel et l’inessentiel, l’important et ce qui ne l’est pas. Toutefois cette vision ne va pas de soi.

philo plotin kandinskySi on part du modèle géométrique et non pas physique, organique ; le centre est un point d’origine, l’origine des rayons, ce depuis quoi on trace la circonférence. Le point central est le plus éminent car source et origine de la figure elle-même. Mais cela n’existe pas nécessairement dans les autres ordres de l’être. Il y a une discordance entre la valeur du centre dans certains ordres et d’autres. La cosmologie est géocentrique : la Terre est au centre du monde, de l’univers tout entier. Mais le fait que la Terre soit au centre du monde physique ne signifie pas qu’elle ait une position plus noble et plus belle que les autres corps célestes : au contraire c’est la position de ce qui est le moins beau, noble et divin. La position centrale est une position d’infériorité. En physique cette position n’a pas la même valeur qu’en géométrie.

Dans le modèle métaphysique si on prend le centre c’est la position de l’Un, la plus noble : « il ne faut pas entendre le terme centre quand on parle du corps de la même manière que quand on parle de l’âme… la sphère tourne aussi sur elle-même », Énnéade II, Traité II, Chapitre 2 (Traité 14 dans l’ordre chronologique). Le centre de l’âme en est l’origine, c’est noble. Le sens du monde est un sens local qui n’implique pas du tout que ce soit l’origine ni une dignité plus haute. « En tout être vivant les parties supérieurs, le visage et la tête sont les plus belles… pas plus qu’un astre quelconque » 3e Énnéade, Traité II, chapitre 8. Plus on est loin du centre et mieux c’est. La périphérie de l’univers est la plus divine. La partie de l’univers la plus noble est la sphère des étoiles fixes pour Aristote, car mise en mouvement par dieu, première cause motrice du mouvement. Si l’univers est sphérique alors ça fait centre de parler de haut et de bas. Si on passe du point de vue physique au point de vue métaphysique alors le centre devient totalement différent : « Voici les relations des principes entre eux. Placer le Bien au centre, l’Intellect en un cercle immobile et l’Âme en un cercle mobile. » Énnéade IV, Traité IV, chapitre 16. Le Bien est l’Un, la cause première de tout, le centre. « Le bien doit donc rester immobile et tout se tourne vers lui comme si tout les points se tournaient vers son centre. Le soleil en est une image, il est un cente dont tout les rayons de lumière se rattachent à lui. » (I, VII, 1). On peut prendre des images, si on prend le soleil comme image du bien on a un héliocentrisme métaphysique mais là il est la source de la lumière non de l’univers. Il ne faut pas commettre de contre-sens. Rappelons cette citation des Pensées de Pascal : « c’est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nul part. », phrase appliquée au monde dans le contexte de Pascal. Initialement cette formule renvoie à dieu mais ici chez Plotin elle s’applique au monde. Dans un espace infini l’idée de centre disparaît ou alors n’importe quel point peut être le centre. Le centre est donc partout et la circonférence nul part. C’est une formule qui a une origine ancienne et qui était une définition de dieu, remontant à un ouvrage anonyme du XIIe siècle, « dieu est la sphère est partout mais la circonférence nul part ». Le fait d’être partout et nul part, Plotin ne l’utilise pas. Partout c’est pas plus dans un endroit que dans un autre mais cette définition peut servir d’image pour comprendre le rapport plotinien entre les différentes acceptions du mot centre pour mieux comprendre où et comment il place ce principe premier l’Un. C’est ce qu’il s’agira d’expliquer.

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