Qu’est-ce que faire l’épreuve du temps ? Première partie : La temporalité a-t-elle une réalité ? Faut-il la situer dans la conscience ou dans la nature ?

philo temps 2Sommaire

A. Kant : « Le temps comme condition a priori de la sensibilité », La critique de la raison pure.

B. Comment mesurer le temps à partir du moment où il est intérieur à la conscience ?

Introduction :

Impliquant le commencement et la fin, souvent la mort le temps est une condition de l’existence. Exister revient à avoir conscience d’être et d’être parmi d’autres êtres. Par là le temps ne serait-il pas l’épreuve suprême (la plus haute épreuve) si ce n’est même l’épreuve fatale ?

Ne dit-on pas du temps qu’il est sensé passer et que l’on a du mal à le retenir ou qu’on ne le voit pas passer ? Ceci semble supposer qu’il nous échappe, qu’il demeure insaisissable et fugace (qu’il fuit). Ne dit-on pas encore qu’il faut souvent s’efforcer de gagner du temps comme s’il pouvait s’acquérir une fois pour toute, comme s’il pouvait se mériter ? Enfin ne dit-on pas qu’il nous arrive de perdre notre temps comme s’il pouvait nous être retiré ?

Dans tous les cas, c’est-à-dire qu’il passe sans que l’on ne sache vraiment comment (une vie est vite passée), qu’on le gagne en organisant son avenir donc en le prévoyant, ou qu’on le perde par inconscience, par insouciance, par innocence (par exemple chez l’enfant ou dans l’enfance) ou par inconstance (manque de cohérence ou de volonté), il représente une épreuve parce qu’on le subi, on le souffre. Malgré soi et à travers la vie et la mort, à travers les changements d’état, par exemple de la santé à la maladie, à travers le vieillissement, à travers les mouvements de la nature, les cycles saisonniers le temps passe nécessairement parce que rien ne peut y échapper.

Toutefois existe-t-il seulement quelque chose qui puisse ne pas subir l’épreuve du temps c’est-à-dire y a-t-il quelque chose d’éternel ? Tout monde implique un temps car il ne durera qu’un temps. Le temps conditionne donc l’existence et il se déduit de l’existence.

H. Bergson, philosophe français du début du XXe siècle explique dans La pensée et le mouvement que « Si le temps est quelque chose c’est qu’il fait quelque chose. Le temps fait que tout n’est pas donné d’un seul coup. »

philo temps comprendreA. Kant : « Le temps comme condition a priori de la sensibilité » La critique de la raison pure.

NB : En philosophie la codification internationale impose de mettre en italique les termes en langue étrangère (latin, grec ancien, allemand…) ainsi que les titres des œuvres citées. À l’écrit il convient de souligner ces termes.

« Le temps est la condition formelle a priori de tous les phénomènes en général. L’espace, comme forme pure de toute intuition externe ne sert de condition a priori qu’aux phénomènes extérieurs (à soi). Au contraire comme toutes les représentations, qu’elles aient ou non pour objet des choses extérieures, appartiennent toujours, en elles-mêmes, en tant que détermination de l’esprit, à l’état interne, et que cet état interne, soumis à la condition interne formelle de l’intuition interne, appartient ainsi au temps, le temps est une condition a priori de tout phénomène en général, et, à dire vrai, la condition immédiate des phénomènes internes (de notre âme), et, par là même, la condition immédiate des phénomènes internes. Si je puis dire a priori que tous les phénomènes externes sont déterminés a priori dans l’espace et suivant les rapports de l’espace, je puis dire, d’une manière tout à fait générale à partir du principe du sens interne, que tous les phénomènes en général, c’est-à-dire tous les objets des sens, sont dans le temps et qu’ils se trouvent nécessairement dans des rapports de temps. »

A priori s’oppose à a posteriori. L’a priori est un concept de Kant qui désigne ce qui précède toute existence, ce qui est en raison, c’est-à-dire en idée. Si l’expérience dépend des sens, l’a priori dépend de la raison. L’a priori désigne une condition nécessaire, c’est-à-dire une condition sans laquelle une chose est tout simplement impossible. Sans temps il ne peut y avoir d’existence. Le temps est donc une condition nécessaire, une condition a priori de l’existence.

A posteriori à l’inverse désigne ce qui découle de l’expérience. Une fois que la condition nécessaire, que l’a priori, est respecté, alors l’expérience ou l’existence est possible. Dès lors qu’elle a lieu, elle a lieu a posteriori, c’est-à-dire dans le cadre de la condition a priori.

Il y aurait donc deux types de concept chez Kant, ce qui serait a priori et ce qui serait a posteriori. Le temps fait partie de la première catégorie, c’est un concept a priori.

Analyse de la citation :

Le temps serait donc à la fois une condition et il serait en même temps formel c’est-à-dire qu’il entraîne quelque chose (s’il est la condition c’est qu’il conditionne, il entraîne donc quelque chose, une conséquence pour autre chose), et en même temps il représente un cadre qui contient, une forme, des limites, un espace dans un plan. Le temps serait donc une forme qui conditionne et qui en même temps rend possible. Cette forme serait paradoxalement abstraite, qu’on ne peut ni voir, ni toucher… D’ailleurs on ne peut ni voir, ni toucher le temps. En ce sens il est a priori c’est-à-dire qu’on en a au moins une idée, ne serait-ce qu’en le concevant comme ce qui conditionne. Être c’est être dans le temps et être matériel c’est en plus être dans l’espace, c’est paraître, c’est paraître dans l’espace.

« Au contraire comme toutes les représentations, qu’elles aient ou non pour objet des choses extérieures, appartiennent toujours, en elles-mêmes, en tant que détermination de l’esprit, à l’état interne, et que cet état interne, soumis à la condition interne formelle de l’intuition interne, appartient ainsi au temps, le temps est une condition a priori de tout phénomène en général, et, à dire vrai, la condition immédiate des phénomènes internes (de notre âme), et, par là même, la condition immédiate des phénomènes internes. »

Remarque : Un phénomène doit se comprendre comme ce qui se manifeste pour une conscience. La conscience témoigne et le phénomène fait l’évènement.

Pour Kant on ne peut connaître que des phénomènes c’est-à-dire qu’on ne peut pas connaître les choses en soi. Cet en soi est appelé noumène par Kant, en opposition au phénomène, terme grec signifiant « chose en soi ». Dans les sciences on ne s’intéresse qu’à des phénomènes c’est-à-dire à ce qui apparaît à la conscience qui observe, expérimente, mesure. Les sciences n’étudient que des rapports de grandeur, de quantité, de mouvement, des corps dans l’espace.

Kant constate donc que toutes nos représentations, c’est-à-dire nos idées appartiennent toujours à notre intériorité et en ce sens elles sont soumises « à la condition formelle de l’intuition interne » c’est-à-dire au temps. Le temps semblerait donc être le cadre (la forme) qui rend possible l’intuition de ce qui se passe en soi. L’intuition interne c’est bien l’idée que l’on a de sa propre intériorité. Finalement le temps pour Kant serait « la forme réelle de l’intuition interne. Il y a donc une réalité subjective par rapport à l’expérience intérieure, c’est-à-dire que j’ai réellement la représentation du temps et de mes détermination dans le temps. »

Autrement dit chaque fois que je constate en moi une différence d’état, une succession d’idées, chaque fois que je ressens un écoulement, j’éprouve par là-même que du temps s’est écoulé. « Il ne doit donc pas être réellement considéré comme objet mais comme un mode de représentation de moi-même en temps qu’objet. ». Le temps est une manière d’avoir une idée de soi. Finalement la temporalité ne serait qu’une manière de prendre du recul par rapport à soi pour s’apercevoir, se voir en tant qu’objet, se rendre objet nous qui sommes sujet ; c’est un recul intérieur. Saint Augustin parle de « distinctio animi », le recul que prend l’âme à elle-même.

philo temps duréeB. Comment mesurer le temps à partir du moment où il est intérieur à la conscience ?

« Le temps comme condition a priori est donc ce qui rend possible ce qui contient et retient. C’est une condition abstraite et homogène. » Kant.

Autrement dit le temps est une condition et une réalité inhérente à la conscience, inhérent provenant du latin inhaerens (en essence) c’est-à-dire « propre à… » ou ce qui défini par nature. Ainsi pour comprendre le temps trois questions peuvent être posées.

  1. Rendre compte du temps, est-ce le diviser en partie (passé, présent, avenir) ?

  2. Le changement des phénomènes est-il changement du temps ? Ou, pour le dire autrement, est-ce parce que les choses changent dans le temps que le temps change ? (seconde, minute, heure).

  3. Existe-t-il une grandeur du temps ?

  1. Dans la Critique de la raison pure Kant dit qu’« il n’y a aucune différence dans la réalité du phénomène comme dans la grandeur des temps qui soit la plus petite. » Tout ce qui se livrerait à la conscience se livrerait dans une unité. De la même manière si le temps est une condition c’est une condition globale et donc indivisible, c’est ce qui rend possible l’être des choses et il est inutile de penser qu’il y a une condition de la condition, cela en remontant jusqu’à l’infini.

    Au-delà de certaines grandeurs ou quantités de temps, nous sortons du temps. Les milliers d’années voire les millions d’années ne sont plus imaginables pour une conscience, les repères deviennent flous, nous sortons du temps à un certain égard.

  2. Le temps ne serait donc divisible qu’en fonction de l’attention de la conscience et des instruments qu’elle fabrique pour l’évaluer. Quand on essaie d’être attentif à l’écoulement du temps en regardant sa montre par exemple, on a l’impression qu’il ne passe pas. En revanche lorsqu’on se désintéresse de son écoulement en s’impliquant dans une activité on a l’impression qu’il passe plus vite. Il ne se vit donc que sous le mode de l’ennui et ne se mesure que lorsqu’on ne le vit pas.

    « Le temps c’est un enfant qui joue aux dés » nous dit Héraclite (pré-socratique, avant Socrate). Il ramène le temps à l’enfance et l’enfance c’est l’innocence et en même temps le jeu, ici le jeu de hasard. Ce qui fait l’intérêt du temps c’est qu’on ne sait pas ce qui va arriver tout comme dans les jeux de hasard. Ce qui fait le temps c’est l’imprévisible.

    Le temps n’est donc pas divisible en lui-même, il n’est que l’expression d’une différence ressentie en soi-même avec le paradoxe selon lequel l’attention le fait fuir (il passe plus vite lorsqu’on est occupé à quelque chose) tandis que l’inattention le fait rester c’est-à-dire le fait ne pas s’écouler (l’ennui).

  3. La division passé, présent et avenir n’est qu’une division artificielle, qui ne rend pas compte du temps parce que si je me souviens du passé, il devient présent, et si j’anticipe l’avenir, je le pense au présent.

    Saint Augustin constate donc qu’il y aurait en réalité un présent du passé, un présent du présent et un présent de l’avenir. Il n’y aurait donc que du présent. Aussi ajoute-t-il : « Qu’est-ce que le temps si personne ne me le demande je le sais. Si on me le demande et que je veux l’expliquer, je ne le sais pas. »

    Paradoxalement le temps se ressent ou a du mal à être s’expliquer ou confusément. Il se vit mais devient confus ou contradictoire dans langage. Finalement nous sommes conduis à distinguer deux types de temps, celui de la physique et celui de la conscience (donc la durée).

Henri Bergson dans Matière et mémoire dit que « la durée vécue par notre conscience est une durée au rythme déterminé, bien différente de ce temps dont parle le physicien et qui peut emmagasiner dans un intervalle donné un nombre aussi grand qu’on voudra de phénomènes. » Le temps du physicien est un temps impersonnel, c’est un temps spatialisé. C’est en réalité une mesure de repère dans l’espace. Le temps de la physique n’établie que des rapports entre des repères dans l’espace (on fait coïncider par exemple les mouvements d’un corps dans l’espace avec ceux des mouvements de l’aiguille de la montre. Lorsque le corps atteint tel repère dans l’espace l’aiguille atteint tel repère sur le cadrant). Le temps physique est un temps quantitatif. En revanche si on film la scène et qu’on la projette en accéléré ou en ralenti, l’impression de la durée ne coïncidera pas avec le temps physique. La durée définie un temps qualitatif.

La conscience ne fait donc qu’accélérer ou ralentir le mouvement tandis que le temps physique ne mesure que des écarts entre repères. Le temps physique ne mesure que des intervalles autrement dit il délaisse ce qui peut se produire dans ces intervalles. Le temps psychologique ne peut se confondre avec le temps physique puisque ce dernier ne prend en compte que le passage des repères, tandis que le temps psychologique n’évalue que l’intervalles entre les repères (le plaisir ou la douleur à parcourir par exemple une distance).

Aussi, comment qualifier cette temporalité subjective que Bergson appelle la durée ?

Maurice Merleau-Ponty dans la Phénoménologie de la perception explique que le temps est « une affection de soi par soi (…) il affecte comme une poussée et un passage vers l’avenir et il est affecté comme la série développée des présents (…). »

Le temps ne serait rien d’autre que la transition d’un présent à un présent. Il y aurait comme une extase, c’est-à-dire comme la projection qui nous décalerait, nous déplacerait vers un autre présent soit par nostalgie, mélancolie, soit par l’espoir ou l’espérance. Finalement le passé nous affecte comme l’avenir. Lorsque nous sommes nostalgique ou mélancolique le passé affecte (touche) le présent. Affecter signifie littéralement toucher au point de modifier ce qui est, ici ce qui est présent. De la même manière, l’espoir ou l’espérance affecte le présent.

Rappel : La mélancolie consiste à préférer le passé au présent. Avec la nostalgie on regrette ou préfère seulement certains éléments du passé.

Remarque : La nostalgie est une affectation du passé qui nous fait éprouver du plaisir à la réminiscence de certains épisodes du passé. La mélancolie est davantage une disposition d’être qui nous fait regretter le passé en tant que tel donc regretter le changement, l’évolution. On peut être mélancolique d’un passé que l’on a pas connu. Le mélancolique est un passéiste.

La vie ne peut se vivre pleinement que si l’on est capable d’oublier un certain nombre de choses. Par conséquence le mélancolique a du mal à vivre. Comme par un mouvement inverse par rapport à la nostalgie et à la mélancolie, le soucis et le projet sont des modes de conscience qui nous projettent vers l’avenir. C’est en cela que l’on peut parler de tendance ek-statique de la conscience.

Dans La Phénoménologie de la perception, pour Merleau-Ponty « l’éclatement vers un avenir est le principe même du rapport de soi à soi et configure l’intériorité […] ici jaillit une lumière, ici nous n’avons plus affaire à un être qui repose en soi mais à un être dont toute l’essence comme celle de la lumière est de faire voir. C’est par la temporalité qu’il peut y avoir sans contradiction ipséité (retour au même, à soi), sens et raison. Cela se voit jusque dans la notion commune du temps, nous délimitons des phases ou des étapes de notre vie, nous considérons par exemple comme faisant partie de notre présent tout ce qui a un rapport de sens avec nos occupations du moment : nous reconnaissons donc implicitement que temps et sens ne font qu’un. »

le temps finit par désigner cette modalité qui nous permet de donner ou de trouver du sens aux actions, à toutes les occupations, à l’être même. Le temps ne se vit donc pas seulement comme une épreuve mais comme une condition de signification.philobac

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