Philothérapie : Article n°46 : Serge Lutens : Artiste parfumeur ou représentant d’un art contemporain fertile

philo parfums s lutensL’art, où est l’art qui peut le dire ? Face au déclin culturel patent et diagnostiqué que faire en art et que dire de l’art ? Récemment l’art s’est illustré dans la ponte d’oeufs remplis de peinture et expulsés sur une toile par le vagin. L’« artiste » Milo Moiré nomme cette « œuvre » « La naissance d’une peinture ». Mais ces expulsions, déjections et autres produits sublimés et magnifiés n’entrent-ils tout simplement pas dans cette course à l’amoindrissement artistique et culturel ? En musique aussi des Stromae, des Philippe Catherine, les X Factor ou encore The Voice et autres étalages anti-culturels ne manquent pas de rappeler à nos sens le néant, le creux, le vide laissé par l’art pour l’art. Ce vide substantiel de l’art tend à être compensé parfois par des causes et des engagements politiques, sociaux, culturels ou humanitaires ou, démarche plus noble, par une réflexion sur l’art, la production artistique, la place ou la fonction de l’artiste etc. Mais ces engagements ne sont que des leurs qui ne font pas l’art, un art que l’artiste n’arrive pas ou plus à produire. Et les réflexions proposées, quand il s’agit de réflexions sur l’art mais aussi quand il s’agit d’autres causes réflexives (politiques, sociales et autres) ne font de la dimension artistique que des prétextes secondaires et finalement sans peu d’intérêt sinon illustratif voire encore seulement « monstratif ».

Face à ce triste constat fait maintes fois est-il toutefois possible de trouver de l’art dans cette soupe globalement stérile ? Non sans dire ce qu’est l’art ce qui serait l’objet d’un vaste exposé philosophique, il va s’agir d’illustrer un contre-argument à ce diagnostique, une sorte d’exception à la règle en vigueur. L’art est mort ou mourant, c’est vrai, mais le moindre combustible, le moindre artiste peut le raviver grâce à ses cendres à jamais chaudes des œuvres du passé et donc des méthodes qui les permirent. En ce sens l’art ne peut jamais à lui seul être absolument mort ; à l’inverse il ne peut peut non plus être absolument neuf, nouveau ou absolument révolutionnaire. Il y aura toujours un peu de conservation dans le dépassement d’un temps, d’une époque ou d’un style. Donc tout art ne peut se construire sans se saisir d’un passé auquel l’artiste ne peut échapper. L’art dans son histoire se caractérise par un jeu de dépassement et de conservation. Aussi la résurgence de l’art grec antique dans l’art de la Renaissance montre qu’il y a non seulement conservation dans le dépassement mais aussi que ce qui est dépassé peut finir par ré-émerger dans un art nouveau. Aujourd’hui une résurgence ou une émergence d’art est possible en dépit du rap, du slam, des chansons mièvres d’amour sans fond ni âme et des autres immondices annales ou vaginales. Un exemple se trouve là où on ne l’attendrait pas, en parfumerie et c’est l’objet particulier de cet article.

En parfumerie aussi l’art semble n’être plus depuis bien longtemps. Servant une fonction d’abord mercantile, l’art de la parfumerie s’est aussi dissoute dans l’utilitarisme social de « sentir bon ». Pourtant la parfumerie fut bien plus que cela et sentir bon n’en est qu’une origine et une raison superficielle, la raison disons suffisante mais pas nécessaire. En ce sens l’art du parfum s’est lui aussi éteint. Mais un homme le ravive, Serge Lutens, en créant ce que l’on nomme de façon mercantile la parfumerie de niche et que l’on nommerait plus justement ici une parfumerie d’art. La prouesse de S. Lutens est sûrement de réussir à combiner l’art de créer dans un domaine très particulier et à ce titre véritablement original, à mêler à juste dose l’expression du beau dans le « sentir bon » en même temps qu’une invitation au rêve, au voyage, à l’imaginaire et à la réflexion sur soi et sur le monde, voire même d’abord sur le temps, la durée, le tout rendu relativement accessible à tous. Avant de nous intéresser à lui, il est tout de même très important de préciser qu’il y a foule d’artistes honnêtes et authentiques qui font leur bonhomme de travail sans se répandre ni se vautrer dans le si fameux si ce n’est le si « famous » « anti-art ».

« La beauté est indispensable à toute mes créations, sans « elle » je ne sais pas créer. » Plus qu’un parfumeur Serge Lutens est un artiste, un artiste qui ne peut pas oeuvrer sans beauté, même olfactive, sans la contempler ou l’avoir quelque part à l’esprit, en intuition ou sous quelque forme primaire. Étant donné le domaine d’investigation, la présence prééminente et primordiale du beau démontre déjà ou fait déjà signe vers une démarche à proprement parler artistique. Et il est vrai que l’on sent le beau, du moins que

S. Lutens en création dans sa résidence au Maroc, d'ailleurs son seul lieu de travail (il habite une maisonnette au bout de son terrain).
S. Lutens en création dans sa résidence au Maroc, d’ailleurs son seul lieu de travail (il habite une maisonnette au bout de son terrain).

l’on sent du beau dans les jus Lutens. Aussi Serge Lutens propose-t-il un univers onirique et gustatif. Les sens de la parfumerie ne sont pas selon lui seulement olfactifs mais ils sont aussi ceux du goût, du touché, de la vue, le tout à travers la présence du passé en soi, à travers le souvenir. On retrouve donc très présent à l’oeuvre ce combat hégélien, théorisé dans l’Esthétique de l’esprit avec la matière « brute » pour créer à proprement parler l’oeuvre d’art. Car à l’origine de l’oeuvre en question, la matière fait difficulté à l’esprit, elle ne contient pas directement en elle ce que l’esprit porte d’abord en lui, c’est-à-dire l’idée. C’est par un combat ici de dosage et de choix de matières premières que la matière se discipline pour recevoir l’idée sous la forme définitive de l’oeuvre d’art, ici un jus, un accord. Il peut aussi s’agir d’un bloc de pierre qui résiste à la forme présente dans l’esprit sous la forme d’une idée, par exemple l’idée d’une personne. Aussi l’esprit par la création de l’oeuvre façonne la matière, la combat en ce sens pour lui imprimer la forme idéelle, pour l’informer de la forme d’une personne. Et dans cela Serge Lutens connecte avec ses fragrances tout une thématique du souvenir et donc se trouvent sous-jacentes certaines problématiques centrales de la philosophie telles que celles soulevées dans la madeleine de Proust et que l’on retrouve notamment analysé par Bergson à travers les concepts de temps, de durée, de conscience, d’intuition etc.

À savoir que Lutens ne créé pas des histoires car ces souvenirs sont les siens, à travers son vécu individuel. Par là c’est toute la vie de S. Lutens qui est mise en flacon. Il raconte ainsi une histoire, la sienne, à travers une multitude d’histoires qui peuvent aussi bien être les siennes que les nôtres une fois que ses parfums nous deviennent à leur tour nos complices, complices et récepteurs des histoires de notre quotidien, des histoires vécues dans son passé, le nôtre, ou par notre imagination.

Boîte en bois de cèdre du Maroc
Boîte en bois de cèdre du Maroc

Pour ce faire il réinterprète la matière en en racontant l’histoire. La matière ou le sensible contient en lui des vécus de conscience. On retrouve là encore du bergsonisme mais aussi une dimension cassirérienne pour qui le sensible n’est pas un donné brut qui s’offre aux sens mais plus justement une imbrication ou une co-pénétration du sens (entendu au sens de signification) et du sensible. Il y a bien du sens dans le sensible et S. Lutens l’a bien compris (consciemment ou non), révélant ce sens comme une aléthéia, une vérité cachée ou voilée que ses créations mettent et recèlent au jour. Par cette démarche il révèle la matière dans sa quintessence. Les sages et savants grecs anciens avaient compris que le monde s’organisait selon des éléments simples, les atomes qu’ils classaient selon l’ordre des éléments en cinq piliers. Il y avait la terre, l’air, le feu, l’eau et un cinquième pilier, la quintessence qui renfermaient selon eux l’âme ou la vie. S. Lutens révèle ainsi l’âme ou la vie propre à la matière, cette fonction organisationnelle cette fois selon le vocabulaire de Cassirer, c’est-à-dire cette activité synthétique qui s’opère intrinsèquement au sensible, ou encore une capacité qu’a le sensible de produire du sens. Et ce sens fait sens pour l’homme. Pour lui vivre ce sens c’est l’intégrer et le reformer dans sa conscience. Dans une fragrance au moins de Lutens peut-on se reconnaître à travers un souvenir suscité, c’est-à-dire que l’on est en mesure de retrouver dans l’odeur, dans le sens, une signification. Il s’agit donc de faire siennes ces madeleines proustiennes de S. Lutens aussi est-ce là une partie fondamentale de la définition de l’art. Aussi au fondement que S. Lutens ignore lui-même de cette démarche l’on voit ou l’on sent déjà en quoi ses fragrances aident à se révéler. Car cette activité de saisissement du sens dans le sensible est le propre de la nature humaine et, dans le même temps toujours en se référent aux travaux de Cassirer, cette activité est aussi le principe d’émergence de la culture.

Une histoire, une démarche… Il était une fois Lutens.

Cette démarche de S. Lutens est une démarche à contre-courant de la parfumerie actuelle. Monsieur Lutens est, même s’il se refuse à ce titre, l’initiateur de ce que l’on appelle la parfumerie de niche telle que d’ailleurs à sa suite celle de Tomford dont ce dernier s’est inspiré.

Coupe créée par Lutens dans un excès de colère et qui advint à la mode
Coupe créée par Lutens dans un excès de colère et qui advint à la mode

Pour comprendre les œuvres Lutens comme toute œuvre artistique il faut comprendre tout d’abord la vie de Serge Lutens. Il nait à Lille en 1942 et devient apprenti coiffeur en 1956. Il n’aimait pas l’école non pas parce qu’il était mauvais élève mais parce qu’il s’y ennuyait, peut-être était-il trop intelligent pour s’y épanouir. Aussi s’en échappa-t-il dès que faire se put. Son père déclama un jour avec autorité qu’il serait coiffeur. Un jour à la boutique où il y avait beaucoup de monde, un samedi, son patron lui tendit des ciseaux et lui manda de coiffer une dame alors qu’il n’avait jamais fait cela de sa vie, étant jusqu’alors cantonné à des tâches subalternes de passage de balais et autres opérations du genre. Les nerfs à vif, il coupa mèche après mèche les longs cheveux raides et bruns de cette femme. Et plus il coupe plus il se sent libéré, soulagé de cette colère. À tel point qu’il inventa une coupe tout à fait nouvelle pour son époque, une coupe en carré rigide, raide et très près du visage, l’enserrant davantage encore d’une frange droite et parfaite et ciselant le tout d’une raie blanche et droite parfois même rasée par la suite pour être davantage encore marquée et accentuée. C’est cette coupe typique si ce n’est mythique des années soixante qui finit ainsi par devenir à la mode. Mais cette acte est alors dans cette boutique un acte de révolte, et il s’en aurait fallut de peu pour que cette révolte soit reprise par cette cliente car alors était de bonne mœurs esthétiques de porter d’imposantes « choucroutes » sur la tête. Lutens détonne ! Surtout Serge Lutens est un avant-gardiste et cette marque de fabrique fait parti de ce qui constitue en propre la signature Lutens.

philo lutens voqueFort de ce succès il finit donc par devenir photographe de mode en 1963 se faisant mondialement connaître pour ses clichés principalement sur les unes de Vogues. Déjà très respecté il poursuit cet avant-gardisme en collaborant avec Christian Dior en 1968 en révolutionnant le monde du maquillage. Pour ainsi dire il créé pratiquement tout ce que ces dames connaissent aujourd’hui en cosmétiques. Si les femmes portent autant de coloris sur le visage c’est à Lutens qu’elles le doivent et ces couleurs à son époque il faut se le remémorer étaient très avant-gardistes, voire même très dérangeantes vis-à-vis des codes alors en vigueur. Bien entendu les styles de maquillage accompagnèrent la nouveauté de ces couleurs toujours rendus par ses clichés très scrupuleusement soignés, séances de photographie durant lesquelles les mannequins devaient attendre des heures durant rien que pour la seule pose du maquillage !

Photographie de Serge Lutens, des heures de préparation lui sont nécessaires à chaque cliché, en pose de maquillage et en mise en scène. L'on y retrouve manifestement incarnée l'inspiration nippone de son voyage de 1968.
Photographie de Serge Lutens, des heures de préparation lui sont nécessaires à chaque cliché, en pose de maquillage et en mise en scène. L’on y retrouve manifestement incarnée l’inspiration nippone de son voyage de 1968.

Cette même année de 1968 S. Lutens fait deux voyages qui vont le marquer et ainsi marquer sa créativité, l’un au Maroc et l’autre au Japon, Japon duquel il découvre, admire et rapporte dans ses œuvres l’humilité, cette façon d’être calme et posé en même temps qu’extraordinairement fort. Et c’est finalement dans les années 80 qu’il se rapproche de Shiseido, marque avec laquelle il continue aujourd’hui encore de collaborer. La rencontre se fait dans un hôtel somme toute de façon assez informelle et courtoise, sans projet ni volonté d’engagement mutuel. C’est donc lorsqu’ils se quittent que Lutens oublie une petite pochette d’un beau rouge impérial qu’il avait pour habitude de ranger dans la poche intérieure de son veston. Chez les émissaires de la marque une sorte de déclic, de bouleversement ou de révélation s’opère alors ; il faut engager cet homme pour développer l’image de marque de Shiseido. Car ce rouge impérial leur parut être là encore une marque d’avant-gardisme, cette couleur ne se porte pas au Japon étant sacrale de la grandeur et de la magnificence de l’Empereur. Il est important de comprendre le cruel pour Shiseido de son déficit d’image de marque. Si elle connaissait une belle expansion elle n’avait ni logo, ni image ni encore d’effigie. Les gens en occident ne savait pas même vraiment comment prononcer le nom lui-même étrange et exotique de cette marque. Pour se faire connaître et reconnaître le rouge impérial apparut comme un code facilement reconnaissable en occident et une marque d’avant-gardisme en Asie. Et cette image de marque n’allait avoir d’autre instigateur précieux que Monsieur Lutens lui-même.

C'est Serge Lutens qui développa l'image de marque de Shiseido.
C’est Serge Lutens qui développa l’image de marque de Shiseido.

Un artiste devenu artiste parfumeur

Pour ce qui est de la parfumerie c’est en 1992 que Serge Lutens créé Féminité du bois en tombant amoureux du bois de Cèdre, de sa couleur, sa chaleur et son odeur caractéristique. Et là encore l’avant-gardiste agit en se saisissant de bois et de matières premières utilisés traditionnellement pour des parfums masculins pour à l’inverse créer un parfum féminin. Personne n’y croit, peu le soutiennent et pourtant ce devient un succès de cèdre, de figue et de prune! Encore à l’heure actuelle cette fragrance demeure le plus grand succès de Serge Lutens.

philo lutens palais royalEt pour créer l’évènement à sa sortie, il ne mise pas sur l’apparence de la boîte ou du flacon. Ce qui compte ce ne sont pas tant les contenants que le jus qu’ils contiennent comme si le cadre du tableau n’avait pas plus ou même autant à compter que la peinture sur la toile. Aussi créé-t-il des flacons simples et sobres pour ne seulement mettre en valeur que ce qu’ils contiennent. Et l’écrin ainsi que la promotion de cette nouveauté d’alors est le Palais Royal à l’image d’une galerie d’art créée sur mesure pour une pièce unique et particulière. Le Palais Royal est le lieu premier et originel de la découverte populaire des parfums Lutens. Cette fantastique boutique est tout à la fois la belle et aguicheuse boîte et le beau flacon du parfum, et, par cette étrange et somptueuse volonté d’artiste, les plus beaux et audacieux qu’ils soient ! Il faut rappeler et garder à l’esprit qu’il créé cet écrin seulement pour promouvoir cette fragrance, d’où les couleurs du lieu, ce rouge impérial notamment qui fait échos au pourpre de la couleur même du jus.

philo lutens fleurs d'orangerC’est en 2000 qu’il créé à proprement parler la marque Serge Lutens. Et dans ses fragrances la couleur seule du jus parle déjà d’elle-même car une fois encore ce qu’il y a de plus précieux et de plus important si ce n’est d’essentiel, c’est-ce qu’il y a à l’intérieur du flacon. Même le flacon a du sens et fait sens dans ses création, sans que cela ne se voit au premier regard, et le flacon fait signe vers ce qu’il contient en son sein comme le cadre d’un tableau qui doit mettre l’oeuvre en valeur sans pour autant lui prévaloir. Les titres eux-même révèlent et augmentent cette signification sensible, on notera seulement à titre d’exemple et d’illustration Serge noire (2008), Datura noir (2001), Vitriol d’oeillet (2011), Santal majuscule (2012), Un bois vanille (2003), Jeux de peau (2011), Five o’clock au gingembre (2008), Fille en aiguilles (2009), À la nuit (2000), Sa majesté la rose (2000), La fille de Berlin (2013), Chergui (2009), Ambre sultan (1993) ou encore Arabie (2000).

« Créer un parfum, c’est inventer un personnage, raviver une légende, célébrer la nature, faire rêver… Chacune de mes senteurs est évocatrice. »

Les parfums de S. Lutens évoquent donc le plaisir des sens, c’est une marque de caractère, une parure et un complice. Porter une fragrance c’est se signer, se marquer de cette authenticité. De là ne dit-on pas ou les personnes le portant ne disent pas qu’elles portent un ou des parfums de Serge Lutens mais qu’elles portent tout simplement un ou des Lutens.

Avant de conclure faut-il encore parler de l’oriental Ambre Sultan (1993). « Ce n’est pas un « oriental » c’est un arabe, un Lutens et comme tel il ne s’intègre pas… ». Monsieur Lutens, s’il vit et possède un riad au Maroc ne parle pas arabe. Il en comprend quelques rudiments mais il ne le parle pas car il n’est pas et ne veut pas être de ceux qui se jouent et se targuent de parler une langue exotique à des yeux occidentaux. Il porte toujours son complet trois pièces même sous l’intense chaleur du Maroc ; il conserve ses manières d’occidental. Ce n’est pas un homme qui s’est intégré à ce pays, en témoigne deux histoires rapportées et conservées dans les flacons de À la nuit et de Arabie (2000) histoires que l’on ne trouve d’ailleurs qu’incomplètes notamment sur internet.

philo-fond-2014-rose-rose2.jpgUn jour pour faire plaisir au femmes marocaines il fait livrer nombre de beaux bouquets de roses. S’adonnant à sa promenade quotidienne il trouve çà-et-là dans les rues ses bouquets jetés au sol et défraichis et piétinés. Étonné et intrigué il finit par apprendre une ancienne doctrine qui prétend que ce qui est frais ou humide incarne la luxure raison pour laquelle ces femmes acceptèrent très mal ses présents et même les rejetèrent de la sorte. À l’inverse ce qui est sec est noble par essence aussi pour s’excuser Serge Lutens créa Arabie comme autant de plates excuses contenant en elles pour se rattraper des fruits secs, du raisin de Corinthe, de la datte, des noix de cajou, des épices etc. Monsieur Lutens n’avait pas compris qu’il n’avait pas saisi cette culture dans sa réalité, sa différence et sa complexité, culture qui pourtant l’avait accueillit sans vergogne et avec un étonnant naturel. Ce parfum est donc aussi un hommage et une invitation à l’Arabie, une caravane abondamment chargée de ce qu’elle a de meilleur, une invitation au voyage le plus noble. S. Lutens n’est pas un homme qui s’est vraiment intégré à ce pays et À la nuit le montre aussi tout en témoignant de son caractère têtu et acharné. C’est une fragrance pour laquelle il se met en quête du jasmin réputé être le meilleur et se trouvant en Égypte. Mu par sa force de caractère et d’indépendance, il se rend donc au Caire et le soir il décide contre avis et mises en garde appuyées de sortir de nuit dans les rues de la capitale égyptienne. Il se promène toujours vécu de son complet et déambule au seul grès de ses sens. Là-bas certaines rues sont éteintes la nuit par soucis d’économie et il finit par prendre la direction de l’une d’entre elles pour suivre le délicat fumet qu’il est justement venu chercher. Comme un jeu auquel on s’adonne à l’enfance il suit la piste du flux à son intensité jusqu’à être conduit devant un imposant portail de fer forgé ajournant une cour au centre de laquelle se dressait triomphalement un splendide jasmin. Si confiante en elle, cette fleur se fit donc même remarquer de l’un des plus grands créateurs qui élabora d’elle le parfum d’une personne mystérieuse et sûre d’elle.

Pour en revenir à Ambre Sultan il faut retourner au Maroc. Un jour qu’il se promenait sur un marché de Marrakech il fit l’acquisition d’un petit morceau d’ambre qu’il mit dans la poche intérieure de son pantalon. Pour ne pas avoir à ne pas savoir où le mettre une fois rentré chez lui il achète une petite boîte en cèdre finement gravée par des artisans locaux, en somme le type de boîte à laquelle tout touriste digne de ce nom ne peut échapper à l’acquisition. Il entrepose son morceau d’ambre dans celle-ci et la range dans le tiroir d’une vieille commode, puis l’oubli aussitôt, des années durant.

À l’achat de sa propriété, il faut ajouter que celle-ci ne fut pas acquise aussi splendide qu’elle ne peut l’être aujourd’hui. S. Lutens en entrepris alors la restauration qui dura plus de dix ans. Et c’est en déplaçant cette commode plus de dix ans plus tard lors de la réfection d’une aile du bâtiment qu’il entendit ce cliquetis à l’intérieur. Ce bruit finit par sérieusement l’intriguer au point de faire ouvrir ce tiroir depuis lors coincé. Alors la boîte sortit de l’oubli dans lequel il l’avait jadis glissé. On ne sait à l’olfaction si c’est l’ambre qui insuffla sa fragrance au cèdre ou si c’est le cèdre qui à l’inverse imprégna le petit morceau d’ambre, produisant ainsi une co-pénétration des deux matières olfactives sur un support de cuir de Russie pour créer l’accord de la fragrance qui en résulta. Il faut dès lors sentir ce trait-d’union pour en re-vivre l’histoire, comme s’il s’agissait de goutter la saveur particulière d’une des nombreuses madeleines de Proust de Serge Lutens.

Serge Lutens : une marque, un nom, un monde, un univers

philo lutens briséAvant-gardiste, Serge Lutens n’en est pas moins conformiste. Il respecte et de beaucoup l’art de la parfumerie. C’est un homme humble, timide, discret et réservé. Il ne figure sur aucun plateau de télévision et on ne peut rien voir de lui ou de sa marque en dehors de ce qu’il souhaite seulement montrer, jalousement, scrupuleusement ! Dans un monde où l’anti-conformisme règne en maître sans gloire ni triomphe si ce n’est peut-être mercantile, S. Lutens est un anti-conformiste en étant et se montrant justement conformiste. S’il n’a jamais appris, que ce soit à l’école, en coiffure, en photographie ni même en parfumerie les règles et les techniques de chacun de ces arts, il ne manque cependant pas de se réapproprier à son propre compte les traditions, pour s’en émanciper et les sublimer à travers ses créations. Bien qu’il considère lui-même être né cinquante ans trop tard pour avoir le regret de ne pas avoir vécu la joie et la liberté des années 20 de Berlin ou Paris avant la montée du nazisme, il a sut s’adapter à son temps en poursuivant ce travail artistique entier consistant à allier rupture et continuité, incarné par cette gamme mystérieuse et magique de ses richesses infinies, celles de la marque Serge Lutens.

Notons qu’avant la seconde guerre mondiale et la montée du nazisme s’opéra alors une belle européanisation des savoirs, que ce soit en art, en science ou encore en philosophie. Mais les troubles qui secouèrent ce siècle interrompirent cette dynamique et, notamment le développement des sciences humaines et surtout des sciences de la culture reprise par exemple par Ernst Cassirer et poursuivies principalement en anthropologie par la suite avec Claude Lévi-Strauss. Néanmoins ce que regrette vraiment S. Lutens c’est bien plutôt la libéralisation des mœurs de cette époque, l’émancipation des esprits et des genres sexuels mais également de l’art etc. Aussi La Fille de Berlin rend-elle hommage aux femmes des cabarets de ces années d’avant guerre où elles étaient libre de leur créativité et de leur corps, et principalement à Marlene Dietrich qui en est l’une des plus dignes représentantes et qu’il rencontra une fois. D’ailleurs s’il eut aimé être une femme ç’eut été elle. La Fille de Berlin renferme donc cette féminité-là ainsi que ce que l’on pouvait sentir dans ces cabarets d’alors. Ses fragrances sont autant de souvenirs mais aussi de témoignages de choses dont personne ne sait ou saurait parler avec autant d’authenticité et de fidélité que lui. Par exemple Un bois vanille n’est pas un parfum à base de vanille mais un parfum qui parle de cette vanille, qui la fait vivre à travers le choix tout particulier de la vanille du Mexique difficile à manipuler. Généralement lorsque l’on veut parler de vanille on parle souvent de tout sauf d’elle, à l’image des dialogue Socratique où il est question de parler de ce qu’est une chose (la justice, le bien, le beau), son ti esti plutôt que de parler de ses manifestations, de ce qu’est un acte juste, bon ou beau. Pour parler de la vanille on parle de praline, de pâtisserie etc. mais jamais ou rarement vraiment de vanille. C’est ce que fait et parvient à faire Lutens en présentant cette vanille de caractère, à la fois olfactive et gustative (il faut la sentir pour le percevoir!) mise en relief par une réglisse sèche et boisée et par le bois de santal.

philo lutens trois flacons

Pour terminer cet article sur l’art de Serge Lutens et sans pouvoir en faire sentir l’art tel qu’il doit l’être, voici pour s’en rapprocher davantage encore deux exemples cette fois de rêveries pures offertes par ces fragrances-d’art d’exceptions, un vade-mecum onirique de l’univers Lutens à l’usage de tout à chacun.

Jeux de peau, 2011. (Blé, Orge, Fruits secs / Persistant, Sensuel, Chaleureux.)

Au premier abord, cette fragrance ramène à l’enfance, au pain dont la pâte lève et chauffe, à l’usine de levures de Lille qui hume nombre de quartiers de cet étrange parfum, parfum unique et pourtant composé, une accord parfait comme une seule couleur peut être le résultat du mélange de plusieurs autres couleurs. Qu’elle soit ou non raffinée toute personne possède sa madeleine de Proust. Il s’agit ici d’une fragrance sexuellement indéterminée, raffinée, uniforme, racée et presque duveteuse sur un accord brut, sauvage ; une nature authentique au service de l’élégance et de la sobriété ; ainsi maîtrisée par l’homme cette nature brute porte son sceau comme l’on marque la peau du cuir au fer rouge : saisissant, différent ; sec et chaud. C’est donc une alchimie, une concoction sèche dont la flamme joueuse serait à l’image de la chaleur de la peau qui ferait dans les éléments de ce jus. Dès lors, autant de jeux que de peaus, un beau jeu de mots pour Jeux de peau !

Five o’ clock au gingembre, 2008.

Je ferme les yeux… et je sens… ce matin… en sa douce fraîcheur, en vacances chez une charmante amie au Maroc. Je prend un thé chaud dans la fraîche tiédeur de cette matinée, un thé au gingembre, en regardant le marché prendre peu à peu vie, soulever son essence la plus pure, la plus persistante, violente et envoutante tout à la fois ; celle de ses épices qui se joignent au humides humeurs de mon thé à présent éloignées de mon olfaction de cette distance d’épices, dans un corps à corps sensoriel sulfureux, un moment, une durée en suspend, un instant ; Five o’clock au gingembre.

philo lutens proche matière

NB : Les informations concernant la dimension anecdotique de la vie et des parfums Lutens de cet article ont été validée par des représentants hauts placés de la marque S. Lutens et Shiseido. Pour obtenir d’autres histoires ou informations que cet article ne pouvait malheureusement pas contenir, n’hésitez pas à m’en faire la demande, je vous les retournerai avec grand plaisir.

 

4 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Perfumed'up dit :

    Superbe post, captivant. Qui demande à être lu et relu.
    Puis-je vous faire connaître le portrait de cette artiste Sissel Tolaas, à la démarche atypique dans le monde de la parfumerie : http://bit.ly/1oNwgkX

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    1. LOACMATEO dit :

      Merci pour votre commentaire ainsi que pour cette référence à Sissel Tolaas que je ne connaissais pas. Cet article m’a beaucoup intéressé, d’autant d’ailleurs qu’il rappelle le si fameux roman de Patrick Süskind « Le Parfum »…
      Pour parler un peu de Sissel Tolaas, je pense que la parfumerie doit être soit un milieu à part, bien défini avec ses propres codes ou règles, ou bien alors la parfumerie s’inscrit comme toute sollicitation des sens dans quelque chose du vaste domaine olfactif. Mais alors où est l’art, comment différencier un Chanel n°5 d’une odeur de basket usagée? Comme en art aussi et plus généralement encore, comment différencier le bleu du ciel et le bleu d’un ciel peint? Est-ce le même bleu ? Les voit-on réellement de la même façon tout les deux? Non car ils n’ont pas le même sens, la même portée de signe… D’où le début de mon article. Et ce serait là une critique que j’adresserai tout de même à Sissel Tolaas, c’est-à-dire de ne pas trop jouer avec cette limite au risque de perdre de vue la démarcation ou la signification de l’art, art déjà bien assez déconsidéré en bien des manières !

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  2. Perfumed'up dit :

    A reblogué ceci sur Perfumed'upet a ajouté:
    Portrait de Serge Lutens, un artiste parfumeur!

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