PHILOTHÉRAPIE : Article n°45 : Qui peut encore parler de démocratie ?

philo 45 qui peut encore parler de democratieQu’il s’agisse des journalistes, des écrivains, des essayistes, des artistes et mêmes des comiques en passant bien sûr par les philosophes, la pensée est perpétuellement enserrée dans un carcan idéologique et politique. Ne pas être de gauche revient à être de droite, et donc être de droite c’est ne pas être bien loin de l’extrême droite. D’où une sorte d’ignorance feinte de la chose politique de la part de tout ceux qui auraient à la penser en quelque domaine que ce soit et de quelque façon qu’il s’agisse. L’on ne parle plus véritablement de politique, et les hommes politiques eux-mêmes n’échappent pas au phénomène. On ignore et on omet de dire ce que sont nos fondements politiques et démocratiques, ceux du libéralisme notamment, de dire quelles ont été les questions qui ont jadis été posées par les intellectuels, ceux du XVIIe siècle ou de la Révolution Française, c’est-à-dire les voies possibles d’un gouvernement démocratique, toujours en tension aujourd’hui, malgré les évitements et les désintérêts témoignés face à ces réflexions et leurs méthodes, face aux paradigmes démocratiques.

Qu’elles sont-elles donc ces options intellectuelles ? Pour rester simple mais juste dans notre propos, la grande problématique qui anima les penseurs de la Révolution de 1989 fut celle de savoir la façon de distribuer et de répartir le pouvoir entre et pour les citoyens, c’est-à-dire entre, d’une part la part éclairée de ces derniers, les penseurs et plus généralement les intellectuels désignée sous le terme de populus, et d’autre part l’immense masse des citoyens sans beaucoup d’éducation, ceux que l’on appelait les gueux ; la pleb. Quant à posséder et surtout conserver le pouvoir, la pleb représentait un risque, un danger, celui de ne pas être capable d’assurer la sécurité de l’ordre social et étatique. Du reste s’il était à l’inverse question de confier le pouvoir démocratique au populus le risque était celui d’une forme malsaine de manipulation, notamment à travers une volonté de vouloir éduquer le « peuple », et donc de le former, de former une société à leur image et non plus fidèle à elle-même, à sa propre volonté générale. La question était fondamentalement celle de l’identité du peuple, de l’unité minimale suffisante à constituer une volonté générale concourante aux fonctions démocratiques. Ces risques étaient donc ceux soit de ce que l’on appelle encore aujourd’hui le populisme, une gouvernance trop directe, trop dangereusement fondée sur l’émotion et la passion de la masse, soit de la technocratie voire de la bureaucratie, de la gouvernance d’une minorité d’intellectuels ou d’experts bureaucrates. Ces questions sont toujours à l’oeuvre aujourd’hui dans notre démocratie française et le chemin qui fut alors dessiné et emprunté fut celui de la neutralité de l’État.

Pour ne pas que l’État n’empiète insupportablement sur les libertés individuelles et pour qu’en retour la masse des citoyens ne finissent pas par former ce que Tocqueville nommera une tyrannie de la majorité, une définition s’avéra nécessaire entre ce que l’on appelle l’État et la société civile, c’est-à-dire l’ensemble des individus considérés à travers le caractère privé de leur vie. L’idée ne fut donc pas celle d’un État garant du bien et du bon, c’est-à-dire du vrai et de la moral pour ne pas risquer d’empiété sur les libertés individuelles, mais il fut garant d’un cadre et même d’un socle juridique garantissant l’exercice maximum de ces libertés individuelles. C’est l’apparition et le choix du libéralisme politique. Il fallut donc à la fois protéger l’État de toute intrusion de la société civile dans ses prérogatives, (démocratie directe ou participative, l’exemple le plus frappant si ce n’est le plus effrayant étant celui des Assemblée Générale ou encore celui des revendications religieuses), et protéger la société civile de toute ingérence de l’État dans les liberté individuelles, (dire ce qu’est ou légiférer sur ce que doit être le bonheur, la liberté, le salut des âmes etc.). C’est là le sens de cet extrait de l’oeuvre de Pierre-Henri Tavoillot :

« Mais pour garantir que l’État ne sorte pas de son domaine, il faut aussi établir à l’intérieur de la puissance publique elle-même des freins ou des instruments de son autolimitation. Et, aux yeux des libéraux, c’est seulement en scindant le pouvoir politique en plusieurs instances concurrentes que l’émancipation de la société civile pourra être garantie. La distinction des pouvoirs, comme d’ailleurs – autre principe libéral – la décentralisation, doit aussi permettre de trouver l’équilibre toujours subtil entre le respect des libertés individuelles et les nécessités de l’ordre collectif. D’où l’importance d’une Constitution écrite qui permet d’établir juridiquement les champs de compétences et d’attributions des différents pouvoirs. »

P-H Tavoillot, Qui doit gouverner ?, Grasset, Paris, 2011, p. 204.

Ce qu’ajoute ici cette extrait c’est l’idée de séparation des pouvoirs, pour une limitation à la fois interne et externe de l’État. Interne à travers la Constitution qui pose et réparti les pouvoirs étatiques. En somme et pour le dire plus brièvement l’État n’a pour principale prérogative que d’appliquer les lois, c’est un garant de la Constitution, ce pourquoi il ne peut aller au-delà de ce socle juridique en s’ingérant dans le cercle privé de la vie des individus qui composent la société civile, et qu’il ne peut non plus modifier ce cadre sans violer sa propre limitation interne qui l’empêche là encore de brider de quelque façon que ce soit ces libertés privées. La liberté n’appartient donc pas à l’État mais elle est du seul côté de la société civile, ce n’est donc pas parce qu’il doit la préserver, s’en porter garant qu’elle lui appartient pour autant ! C’est donc là le sens de sa neutralité.

Quant à sa limitation externe il s’agit de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen. Lui étant externe, il n’appartient donc pas à l’État d’agir sur cette limitation pour conserver cet équilibre entre lui et la société civile. Il faut ici insister sur le fait que cette limitation vise à la fois à protéger la société civile d’éventuelles ingérences étatiques mais qu’elle vise aussi en même à protéger l’État lui-même de potentiels assauts de la société civile sur son pouvoir. Par exemple la société civile ne peut imposer à l’État de défendre une liberté plus qu’une autre, d’où découle qu’il ne peut se mettre à la disposition de revendications religieuses ou communautaires. La Constitution doit l’en protéger pour le bien de toute la société civile. C’est donc ce en quoi le modèle politique libéral français doit nécessairement être étranger au communautarisme qui représente le danger évident d’un déséquilibre entre les pouvoirs de l’État et de la société civile, équilibre à la fois garant des libertés individuelles en même temps que de l’ordre collectif nécessaire à l’exercice de ces mêmes libertés.

Profitons de ces éclaircissements pour nuancer et critiquer les positions anti-libérales actuelles. Car sous couvert d’attaquer le libéralisme économique, certains partis politiques ou mouvements d’idées qui leurs sont rattachés s’attaquent en réalité plus au socle juridique du libéralisme politique. Ainsi l’anti-libéralisme économique qui s’auto-proclame aussi anti-capitalisme a bien plus pour seuls effets de fragiliser et d’amoindrir l’équilibre des pouvoirs entre l’État et la société civile.

En somme pour répondre à la question « Qui peut encore parler de démocratie ? » il faut ici dire que ce n’est pas à l’État seul de le faire. « Parce qu’il doit rester neutre, nous dit encore P-H Tavoillot, l’État ne doit pas prétendre « changer la société », note de bas de page, p. 205. C’est donc là qu’il est possible de se rendre compte à quel point l’équilibre démocratique de notre modèle politique est rompu. Car il n’est question que de cela, que de changer de société, de civilisation, de mœurs, de mentalité. Les ingérences sont multiples et bilatérales. Des communautés se forment pour forcer l’État à leur reconnaître plus d’existence, plus de légitimité ou plus de droits que le reste de la société civile, et l’État n’a de cesse de trancher le vrai, le bon, le bien et le moral. L’État n’arrête pas de dire ce qui doit être dit et par conséquent ce qui doit être pensé. « La théorie des genres n’existe pas » nous a-t-on scandé alors qu’elle existe bel et bien et qu’elle fut introduite illégitimement par l’État même dans le cercle de la société civile, c’est-à-dire qu’elle fut imposée aux libertés individuelles et notamment au détriment de l’instruction publique qui elle est garante d’un droit collectif à l’éducation en même temps qu’elle est et doit être garante d’une neutralité morale et intellectuelle. Notons que pour une théorie qui n’existe pas (ou qui ne doit pas et/ou qui ne doit plus exister, comme par magie ou plutôt comme par un totalitarisme proche à l’identique du roman d’Orwell « 1984 »), l’existence d’un article sur ce sujet datant de 2011 « Ce qui dérange avec la théorie des genres » ne prouve pas tant son existence que les débats philosophiques et anthropologiques qu’elle anima et qui mettent en jeu d’anciennes et fondamentales questions philosophiques comme celles de la distinction entre l’inné et l’acquis ou encore la question de la définition de la nature humaine.

L’État s’ingère ainsi au-delà de sa limitation externe que représente la Déclaration des droits de l’Homme, c’est-à-dire qu’il se permet de penser à la place des penseurs. L’État s’est improvisé puis auto-proclamé philosophe sans même honnêtement le dire. Il se permet à tord de se prononcer sur la nature humaine à travers la théorie des genres, de normer l’homosexualité, de rogner les libertés de chacun en prétendant égaliser les droits des hommes vis-à-vis de ceux des femmes, de les violer en lançant ou même en interdisant les débats sur l’identité nationale etc. Là est le désordre politique, à travers ce violent déséquilibre entre les pouvoirs de l’État et de la société civile. Pour simplement mentionner le sujet et l’introduire dans notre question, que dire et penser alors de l’inscription, de l’intégration et même de l’assimilation de la France dans l’Union Européenne, Union tout à fait étrangère au particularisme radical de cet équilibre français entre ces pouvoirs de l’État et de la société civile ? Et comment la penser, la critiquer et la corriger dans le carcan d’un pareil désordre anti-libéral et anti-démocratique ?

À présent une autre réponse peut-être apportée à la question de savoir à quoi servent les philosophes. Si les concepts philosophiques n’appartiennent plus aux philosophes comment ces derniers peuvent-ils se prononcer sur le monde, comment peuvent-ils l’analyser ? Comment s’exercer à la philosophie par exemple en parlant de la théorie des genres si ce seul fait d’en parler c’est la faire être, c’est-à-dire la faire exister contre la version officielle de l’État ? Sans dire ici que la société civile vit désormais sous un régime de dictature, il faut cependant affirmer que la société civile ne vit plus sous un régime suffisamment démocratique. Le droit et l’acte de voter est bien loin d’être à lui seul la preuve suffisante pour parler authentiquement de démocratie, en témoignent de nombreux régimes politiques de par le monde, notamment en Afrique et en Europe de l’est.

Pour en revenir à l’utilité des philosophes, si elle n’est pas nulle elle ne cesse de s’en rapprocher. Qu’est-ce qu’un artisan dépossédé de ses outils si ce n’est même de son droit à travailler ? L’oeuvre des philosophes s’est vue transférée dans et par le pouvoir de l’État contre le pouvoir de la société civile. Les philosophes ne sont donc utiles que dans, part et grâce à une société civile forte de son équilibre entre son pouvoir et celui de l’État. Le philosophe ne peut être pleinement utile que sous un régime politique démocratique et libéral équilibré. Sans ce précieux, fragile et subtil équilibre tout philosophe est en danger, celui de se voir conspué, écarté voire même censuré et/ou condamné. Ainsi et dans un sens un peu mal tourné oui le philosophe ne sert à rien, mais ce n’est pas de son fait direct. Le philosophe ne sert à rien faute d’être en mesure de jouir du plein exercice de sa discipline, c’est-à-dire faute d’être écouté et entendu et surtout faute de pouvoir disposer d’une pleine liberté de pensée et d’expression, à l’instar d’ailleurs de la société civile à laquelle il appartient. Ainsi les scientifiques en sciences humaines ou en sciences de de la nature sont logés à la même enseigne avec plus ou moins de contraintes intellectuelles, tout comme les artistes et les journalistes qui sont eux les premiers exposés. Ce n’est pas non plus pour rien que l’information s’est appauvrit à ce point et que rire de tout ne se résume plus qu’à se tourner vers les aspérités les plus insignifiantes de la vie quotidienne, derniers espaces de libertés de critiquer, de la liberté de savoir et de la liberté de rire de la société civile.

À ce rythme donc viendra bientôt le temps du silence, du silence pour taire comme du silence pour parler des choses qu’il n’est plus possible ou autorisé de dire. Bientôt et déjà à l’oeuvre, rompre le silence sera un risque, le risque simplement d’être vue comme contre-disant une version officielle, de se mettre à jour et donc de se mettre sous le coup des prérogatives liberticides et non-démocratiques d’un État paradoxalement faible face à une société civile toujours plus vulnérable.

Pour ne pas conclure même indirectement sur une pure fin de la démocratie nous citerons encore l’oeuvre de P-H Tavoillot afin d’élargir et même de rouvrir le champ de la réflexion sur le libéralisme politique. Car la démocratie n’est pas linéaire aussi ne peut-elle connaître « une » fin à proprement parler. La démocratie libérale est évolutive et elle met en mouvement des questions fondamentales qu’il s’agit de faire ré-émerger par cette citation :

« À élaborer ce rapide portrait de la pensée libérale, on perçoit qu’une seule et même démarche anime l’ensemble. À chaque fois, il s’agit d’établir une stricte séparation des ordres. À partir de la distinction primordiale entre société civile et État se dessine une multiplicité de petites séparations qui viennent immuniser la politique contre toute tentation fusionnelle ou totalitaire : exécutif/législatif, chambre haute/ chambre basse, politique/ judiciaire, individu/ société, religion/ politique, droit/ morale, peuple/ gouvernement, nation/ représentation, et même, plus tard, le clivage gauche/ droite basé sur l’institutionnalisation des partis. Leur liste fournit un cahier des charges rigoureux pour qualifier un régime de libéral. De ce point de vue, on peut dire sans risque de se tromper que le libéralisme a triomphé : toutes ces séparations sont devenues pour nous des évidences. Mais elles ont tellement réussi à s’imposer que les questions de l’unité, du sens du collectif, de l’efficacité du gouvernement même sont devenues problématiques. Ces quatre piliers [du libéralisme juridique] sont certes garants des libertés, mais parviennent-ils à satisfaire l’appétit politique des sociétés modernes ? Les libéraux de strictes obédience diront qu’il y a grand danger à aller plus loin, car la liberté pourrait en pâtir ; les autres se risqueront à faire quelques pas de plus, au-delà de ce minimalisme politique. C’est ainsi que l’on peut envisager le républicanisme moderne et la social-démocratie non seulement comme des positions antagonistes (ce qu’ils ont été parfois), mais aussi comme des tentatives de correction, de prolongement, voire de transformation du socle libéral. »

P-H Tavoillot, Qui doit gouverner ?, Grasset, Paris, 2011, pp. 211-212.

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