PHILOTHÉRAPIE : Article n°44 : Insurrections lycéennes ou comment joindre l’utile à l’imbécile

philo jeunesse blocage lycée

« Qu’est-ce que l’autorité ?

Rien ne le montre davantage que le retour à la mode de la question de l’autorité. Parmi toutes ces choses que nos yeux étonnés – et déjà dépassés – voient disparaître, l’autorité occupe en effet la meilleure place. Le diagnostic est trop connu pour qu’on s’y arrête : nous vivrions, dit-on, son crépuscule, prélude à sa disparition prochaine. Dans tous les domaines, celle-ci se trouve désormais ébranlée : que ce soit dans la famille, qui a vu l’avènement triomphal de l’enfant-roi ; à l’école, où l’admiration muette pour la science, la culture et le maître n’est plus qu’un pâle souvenir ; dans la cité, même, qui a vu la capacité à gouverner, à ordonner et à punir se réduire comme peau de chagrin. Le père de famille, le maître d’école, le chef politique, le juge : aucune des figures traditionnelles de l’autorité ne paraît plus être à même de résister aux coups de boutoir d’une époque – la nôtre – dont l’antiautoritarisme fut, est et sera le cheval de bataille.

Requiem in pace, donc ! Mais avant de refermer la pierre tombale et de se réunir accablés de chagrin ou impatients de l’héritage pour des obsèques en grande pompe, il faut peut-être laisser une dernière chance au dernier souffle du moribond. Une seule raison à ce sursis : jamais la crise l’autorité n’a été plus débattue qu’aujourd’hui, au point même de faire la une des magazines. Jamais sa disparition promise n’a suscité autant d’effroi, de nostalgie et de désespoir. Le fait qu’il y ait tant de pessimistes, voilà peut-être enfin une bonne raison d’être optimiste. »

Pierre-Henri Tavoillot, Qui doit gouverner ? Une brève histoire de l’autorité, 3, p. 41., éd. Grasset et Fasquelle, Paris, 2011.

Comment est-il possible de qualifier ces manifestations en la faveur de cette jeune Léonarda, expulsée du Doubs pour le Kosovo le 09 octobre. Pour les commenter avec acribie et pertinence il convient de se demander si ces démarches lycéennes sont légitimes en droit et en fait. En droit c’est-à-dire qu’il est question de savoir si ces manifestations sont justes, si elles possèdent un fondement logique et ici un fondement légale qui, en somme leur donnerai raison. Il faut aussi s’interroger sur la légitimité de fait, à savoir s’il y a un véritable fondement moral à ces actions. Ces questions ont donc à être posées chacune quant à la démarche même de manifester mais aussi quant à la cause que se donnent à défendre les-dits manifestants.

À commencer par la démarche, on voit bien qu’elle n’est pas légitime en ce que ces jeunes ne jouissent pas des droits du citoyen : ils ne votent pas ni ne payent d’impôts. En résumé un lycéen n’est pas un citoyen dès lors qu’il est mineur, et même majeur il n’en possède pas l’expérience et non plus donc la substance pratique. Excepter l’acte de voter, un lycéen ne sait pas plus ou guère plus de chose à propos de la citoyenneté. Ils n’en possèdent pas le vécu, ils ne murissent pas cette notion, ils ne peuvent apprécier les discours politiques et les choix de ces derniers à l’aune de la réalité vécue quotidiennement. Outre l’expérience lacunaire ils n’ont pas non plus de connaissances. Les lycéens ne connaissent pas les fondements historiques, politiques, philosophiques et culturels de notre régime politique. Dès lors, comment peuvent-ils juger de ce qui est juste de ce qui ne l’est pas, de ce qui peut leur convenir, de ce qui est acceptable de ce qui ne l’est pas ? Comment sont-ils à même d’avoir la prétention de juger le bien-fondé d’une loi ? La seule chose qui à la rigueur leur est donné d’apprécier c’est leur seul ignorance, le gouffre de ce qu’ils ont a acquérir au sein de l’éducation nationale. Et c’est d’ailleurs là la seule chose qu’ils ne peuvent pas ne pas trouver juste ou acceptable. Pour le reste c’est aux parents et plus largement aux citoyens d’exercer de pareils pouvoirs, de pareilles responsabilités et donc de pareilles jugements. Les lycéens en tant qu’apprenants et en tant que non-citoyens ne devraient pas avoir cette parole ni non plus cette place, ils ne devraient pas ainsi se manifester en manifestant, car c’est là une démarche hautement contradictoire vis-à-vis de leurs objectifs de formation intellectuelle. Bloquer un lycée pour manifester un mécontentement à l’égard de l’expulsion d’une famille – expulsion d’ailleurs légale et de surcroît légitimée philo jeunesse non exulsionpar la justice dans l’« affaire Léonarda » et par la loi en règle générale qui fait autorité et légitimité démocratique – ou se promener dans la rue fier de son ignorance et de sa bêtise n’est en effet pas ce qui conduit à s’instruire pour peut-être agir en connaissance de cause. Oui de leur bêtise et même de leur imbécillité, car c’est être imbécile que d’agir ainsi. Pour rappeler la juste mesure de ce mot et rendre raison de la précision de son choix, être imbécile c’est être faible, stupide, c’est manquer d’intelligence. Et n’osons surtout pas penser que leur détermination ou que leurs hurlements sont des preuves de caractère et de force d’esprit. Ils sont la preuve d’une déraison, d’une passion qui n’est pas canalisée, d’un esprit en proie à l’émotion. Ces enfants n’ont pas et ne peuvent pas avoir conscience de la complexité des enjeux sous-tendus à la fois par l’expulsion des immigrés clandestins et des immigrés en général et des enjeux sous-tendus par leur acte même de manifester.

Car qui à part ces jeunes pouvaient avoir à cœur de manifester pour cette « cause » en sachant que cette « cause » n’est que triche sournoise, mensonge, falsification, absences plus que répétée à l’école, illégalité et illégitimité morale, juridique, politique et culturelle. Ce n’est pas sans raison d’ailleurs que l’opinion publique n’appuyait pas cette position lycéenne. Aussi si ces jeunes ont fait preuve d’imbécilité – ce qu’ils font finalement plus ou moins dès qu’ils manifestent ainsi au lieu de s’instruire – mais ils ont aussi fait preuve d’utilité, ils ont joint l’utile à l’imbécile.

manif des LyceensCar il faut tout de même prendre davantage de recul encore et se dire qu’une telle démarche de la part des lycéens n’est pas franchement naturelle. Ce sont en réalité les syndicats et certains enseignants qui ont motivé les troupes. Offrez le choix à n’importe quel enfant d’aller jouer dans le jardin plutôt que de faire ses devoirs, il fuira le second à la jouissance du premier. Il ne faut pas oublier que l’on amadoue ces enfants, que l’on offre pour ainsi dire des bonbons à ces lycéens pour qu’ils se jettent ainsi dans nos rues. Qui sont donc ces professeurs ? Qui sont ces agents de l’État pour trahir ainsi leur si honorable et si haute fonction éducative ? Ce sont des traites, et les mots sont pesés au sens où une confiance solide et précieuse leur est accordée puisqu’on leur laisse le soin d’éduquer nos enfants dans le respect et l’observation de principes comme celui de la neutralité politique, religieuse, morale et plus généralement métaphysique. Rappelons entre parenthèses qu’au lendemain de ce sombre et triste 19 mars 2012, une enseignante fit observer une minute de silence, donc de recueillement à l’endroit de ce lamentablement célèbre Mohamed Merah. Un enseignant n’a en rien le droit de laisser entendre de la moindre des façons qu’un parti politique vaut mieux qu’un autre, qu’une position de principe doit prévaloir plus qu’une autre ou encore qu’une croyance a plus d’importance ou de droits qu’une autre. Un enseignant doit enseigner voire même mieux, il doit instruire. Un enseignant transmet des contenus de savoir et des méthodes pour les lier et ainsi permettre aux jeunes esprits de se les approprier. Où donc situer une incitation franche si ce n’est une sommation claire et autoritaire à manifester aux côtés de Jean-Luc Mélenchon ou même de tout homme politique ou syndicaliste que ce soit ? Ces hommes et ces femmes trahissent leur fonction et la probité qui doit les y tenir ; ils détournent des esprits faibles au service de causes qui n’ont de légitimité que pour eux et leur parti, non d’ailleurs pour le peuple et la République.

philo jeunesse imbécileAinsi et plus largement encore comment les parents peuvent-ils laisser leurs enfants être ainsi traités ? Bien entendu beaucoup d’entre eux tiennent encore et fort heureusement – et dans un tel contexte c’est tout à leur honneur – leur part d’éducation en ne laissant pas ainsi leurs enfants se corrompre dans cette mélasse, mais les autres parents alors ? Chers parents, mettez-vous vos enfants entre les mains de l’éducation nationale afin qu’elle s’abrutisse et serve de simples intérêts politiques et électoraux ? Quels citoyens pour demain ? Quel avenir pour ces jeunes déjà si peu instruit d’une éducation en situation de déclin depuis tant de décennies ? Ces parents-là ont bien entendu eux aussi leur part de responsabilité. On a trop oublié à présent l’idée et l’obligation pénal sous-tendue par l’expression désuète et à peine juridique de « responsables légaux ». Cela signifie que les parents sont responsables de leurs enfants au regard de la loi, et donc à l’égard des représentants du peuple qui les votent, les appliquent et les justifient et donc à l’égard du peuple lui-même. On a de cesse de critiquer l’individualisme mais on a là un exemple crucial d’un sain collectivisme, celui de l’éducation car c’est une responsabilité partagée entre les parents et l’État, c’est-à-dire avec le peuple, la démocratie. Nous sommes tous responsables de l’éducation des jeunes, à commencer par les parents qui sont bien entendus les principaux intéressés. À eux donc d’exercer leur premier droit de regard, et plus qu’un regard il doit s’agir d’une vision lucide et éclairée de la part éducative qui revient à la collectivité démocratique qu’est l’État.

Ensuite viennent les médias, toujours prompts à démolir ces principes sous de faux airs détachés. Ils ont eux aussi une responsabilité quand ils donnent tant d’importance à ces manifestations d’imbéciles. Ravis, ils ont à cœur de faire d’une preuve de faiblesse triste et patente un phénomène sensationnel de grande ampleur, le réveil du moment, le dernier souffle d’une cause pure et juste, soutenue en dernier ressort par les jeunes, ce qu’il y a de plus pur dans une société. Ne dit-on pas d’ailleurs que la vérité sort de la bouche des enfants ? Mais quelle imbécillité encore ! Quoi de plus pure que l’idiotie de ces jeunes ? En tout cas ce n’est pas leur qualité d’expression ou de réflexion qui font preuve de pureté ! Les médias et tous les citoyens responsables c’est-à-dire les parents, les politiques en passant par les professeurs sont bien vicieux et sans scrupules d’utiliser des jeunes pour manifester des idées qu’ils ne pourraient faire entendre d’eux-même tant la raison ne peut leur servir. Aussi se sert-on de la pureté du jeune pour assigner du crédit à des idées qui ne peuvent en avoir autrement, aussi la raison nommerait-elle cette pureté ignorance et naïveté, ici j’ai choisi quant à moi de la nommer imbécilité mais un citoyen raisonné et responsable pourrait tout autant et à bon droit parler tout simplement de connerie !

 philo jeunesse insurrection

Ils n’y a donc pas de légitimité où que se soit et quelque façon que ce soit dans ces manifestations. Et il y a de quoi être désolé pour ces jeunes, pour eux-mêmes mais aussi pour les propos qu’ils nous permettent de tenir à leur égard au vue de leurs sots agissements. Mais qu’ils sachent bien que nous leur préférons l’excellence et le goût de l’effort et de la réussite. Aussi est-ce ce que nous leur souhaitons et leur conseillons en dépits d’ailleurs des obstacles qui les attendent sur cette route, d’ors et déjà en raison de l’effondrement des niveaux.

Plus globalement et à un niveau bien plus philosophique l’on peut dire qu’on ne retient aucune leçon de l’histoire de la philosophie et de l’histoire des idées en général. Après demandera-t-on à quoi bon ou à quoi sert la philosophie ? Alors à elle de répondre à quoi bon donner un conseil si c’est pour ne pas le suivre ou ne pas même l’écouter ? À quoi sert une connaissance si personne ne veut l’apprendre pour ensuite pouvoir prétendre ou même espérer agir en connaissance de cause ? Dès la période antique grecque avec Platon on retrouve ces mises en garde fondées, argumentées et appuyées quant aux enjeux d’une éducation ratée, d’une jeunesse qui prend le pas sur ses alleux, qui prend ses distance puis l’ascendant sur toute forme d’autorité, qui se fourvoie dans l’ignorance, dans l’imbécilité et ainsi parfois et de plus en plus souvent et de plus en plus jeune dans la violence. Aussi cette article conclura sur cette citation philosophiquement célèbre de Platon au livre VIII de la République (562e-563b) afin de pouvoir apprécier la philosophie de Platon concernant la jeunesse, sur son éducation et sa tenue en société. Aussi s’agit-il de soulever des questions plus fondamentales encore, des réflexions et des dilemmes quant à ce qui se joue pour nous aujourd’hui, sous nos yeux aveuglés de trop de mauvaises actualités. Ces lignes sont une incroyable prise de recul citoyenne et philosophique car elles datent une pensée éloignées de nous de mille cinq-cent ans et qui je l’espère dépassionneront la lecture de cet article dont le ton n’est acide qu’en raison d’une forte inquiétude et d’une urgence à tenir promesse ; celle d’éduquer les jeunes pour leur avenir ainsi que pour le nôtre ; celui de notre société et de notre culture.

Socrate à Adimante :

  • « Vois, par exemple, quand le père prend l’habitude de se comporter comme s’il était semblable à son enfant et se met à craindre ses fils, et réciproquement quand le fils se fait l’égal de son père et ne manifeste plus aucun respect ni soumission à l’endroit de ses parents. Dans quel but ? Devenir libre. Et pareillement pour le métèque [attention le terme « métèque » n’était alors pas péjoratif ni insultant mais désignait l’étranger vivant en cité, pour nous aujourd’hui l’équivalent serait un immigré possédant un titre de séjour] qui se fait l’égal du citoyen, et le citoyen l’égal du métèque, et de même pour l’étranger.

  • Voilà bien comment les choses se passent, dit-il.

  • Oui, voilà les faits, continuai-je, et il y en a d’autres de même nature, mais de moindre importance. Dans ce régime, le maître craint ceux qui sont placés sous sa gouverne et il est complaisant à leur endroit. Les élèves, eux, ont peu de respect pour les maîtres, et pas davantage pour leurs pédagogues. On peut dire que généralement les jeunes conforment leurs gestes au modèle des plus vieux et ils rivalisent avec eux en paroles et en actions. De leur côté, les vieux sont racoleurs, ils se répandent en gentillesses et en amabilités auprès des jeunes, allant jusqu’à les imiter par crainte de paraître antipathiques et autoritaires.

  • Oui, exactement, dit-il. »

Platon, La République, trad. Leroux, éd. Flammarion, Paris, 2002, VIII, 562e-563b, pp. 432-433.gravatar3

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s