Cassirer et les sciences de la culture : II. Maturation de la pensée de Cassirer et exposé des bases logiques de la démarche de compréhension de l’homme et de la culture

philo-fond-automne-feuille-ii.jpgParmi les néo-kantiens, Cassirer se distingue par son esprit de synthèse. Il faut d’ailleurs souligner l’importance de son détachement, de sa prise de distance avec le néo-kantisme, raison pour laquelle il ne peut ainsi être catalogué. Il prend aussi ses distances avec le physicalisme et le positivisme en particulier avec le Cercle de Vienne. Ces évolutions de positionnements philosophiques reflètent sa confrontation constante avec la philosophie de son époque.

Si c’est là un premier point sur lequel consacrer la suite de cette étude pour ensuite analyser comment Cassirer construit un type particulier de phénoménologie qui a une articulation entre le moi, le toi et même le ça dans un sens non freudien. Il s’agit donc d’opérer un retour en arrière pour trouver un « point d’Archimède ». La phénoménologie qu’il veut développer se veut être une réponse à la fois au néo-kantisme et au Cercle de Vienne et elle suppose donc la reformulation de ce qu’est un concept.

Il convient d’expliquer alors la manière dont Cassirer a dévié du néokantisme classique et notamment de son maître. Cette écart s’explique par sa rencontre avec Warburg, un intellectuel issu d’une riche famille juive qui investit son argent pour une bibliothèque qui inspira Cassirer. Cette bibliothèque s’organisait autour de la problématique de la culture dans ce qu’elle a de très vaste, tournant autour de thèmes liés à la religion ou encore au mythes. Cette bibliothèque et son organisation montrait des correspondances inédites et les ouvrages montraient par leur ordonnancement l’imbrication entre les sciences, les mythes, les religions, les langues, les arts etc. Les cultures charrient une survivance de l’antique, des formes, des motifs par-delà son développement purement factuel. C’est en 1919 que Cassirer entre dans cette bibliothèque pour la première fois et c’est en 1925 qu’il rencontre Warburg, auteur du Rituel du serpent qui s’intéresse aux liens entre les cultures. Cette œuvre met en évidence le lien entre certaines formes sacrificielles indiennes et la culture antique. À dessein il s’agit de trouver les éléments de logique des formes entre les cultures, de retrouver des éléments récurrents.

Il faut noter et insister grandement sur le fait que cette rencontre avec cette bibliothèque n’est pas anecdotique mais elle représente la confirmation de la propre pensée de Cassirer. Il y écrit aussi, tient des conférence et publie pour cet institue Warburg, notamment le Concept de forme dans la pensée antique, Langage et mythe, Individu et cosmos sont dédiés à Warburg. C’est donc dans cette démarche que se joue l’éloignement du néo-kantisme et c’est là pour Cassirer que se fondent les sciences de l’esprit. Il publie en 1923 un texte de rupture avec le néo-kantisme, Le concept de forme symbolique dans la construction des sciences de l’esprit. Il y a une rupture dans ce texte car Cassirer va développer l’idée qu’il n’existe pas qu’une forme symbolique qui serait la science mais plusieurs qui toutes auraient une valeur. De plus le rapport entre ces différentes formes n’est pas fixe ou achevé. La forme ne doit pas s’entendre que comme une formation mais comme des transformations, des déformations fondées sur un matériau empirique concret comme l’est la bibliothèque de Wargurg et son organisation. Cette bibliothèque n’est pas simplement une rencontre mais une confirmation et un encouragement à poursuivre dans cette voie.

Pour Cassirer cette bibliothèque l’a vacciné du positivisme. Par là la culture est un labyrinthe à tel point que l’on peut faire des liens entre les motifs. Le motif permet une histoire, il permet de différentier et d’articuler l’individualité de l’oeuvre et la généralité. Il faut alors se demander comment la forme de l’histoire bouge. Cassirer s’oppose ainsi aux analyses de Riegl, représentant de l’école viennoise de l’histoire de l’art. Il s’oppose aussi à Carnap et son Dépassement de la métaphysique qui est une critique envers Heidegger. Le physicalisme de Carnap est pour Cassirer une question mal posée car celui-ci est dans l’exactitude mais dans l’exactitude seule. Il lui reproche de ne pas laisser de place à la question de l’altérité, de réduire l’inter-subjectif à la démarche physicaliste, c’est-à-dire d’être trop inspiré par le béhaviorisme. Dans sa psychologie de la forme Cassirer montre que la forme est plus que la perception de la sensation et il reproche à Carnap de ne pas comprendre cette activité de symbolisation. Pour Cassirer il n’est pas question d’un refus de l’empirique mais il est question d’un empirique comme étant compris dans la mise en forme symbolique du monde. Pour le physicalisme la science est la pierre de touche d’une vision univoque du signe, ce à quoi il faut opposer et ce à quoi Cassirer oppose l’équivocité fondamentale du signe à la compréhension du monde ainsi que la démultiplication des formes symboliques.

Ce que Carnap ne peut expliquer c’est l’apparition du sens. Le sens pour Cassirer n’est pas distinct de l’empirisme, il n’y a pas d’opposition entre l’idéalisme et l’empirisme. Le sens prend corps en l’empirisme et par lui et cette prise de forme est désignée par Cassirer sous le commun de culture.

Aussi pour Cassirer l’homme est un animal symbolique, il se réalise dans le culturel. Il y a donc ici une rupture avec une pensée de l’ontologie. L’être, l’être humain est le faire, un faire symbolique. Il créé des systèmes de signes. Ce n’est pas l’histoire plus un système de signes ni non plus l’histoire puis un système de signes. C’est que l’historien n’est pas ailleurs que dans cette construction elle-même, d’où la légalité immanente de l’activité symbolique.

Il n’y a donc plus d’opposition entre l’univocité et l’équivocité car il n’y a plus d’idéalisme mais de l’empirisme seulement dans l’activité duquel se construisent des formes symboliques de compréhension du monde et de l’homme.

Pour expliquer plus en détail la construction logique d’une telle position, il faut s’en référer à Substance et fonction. Dans cette œuvre Cassirer commence en disant qu’on ne plus travailler avec la logique d’Aristote. Il y présente en somme ce qu’il faut pour « bouger » Kant et intégrer ces changements colossaux à une nouvelle base logique. Le problème de la forme transcendantale de Kant est qu’elle est datée. La logique héritée de cette époque n’est plus adaptée. C’est pourquoi il lui faut s’incarner, s’encrer dans la science de son temps, notamment dans le débat entre les sciences humaines et les sciences de la nature. Il y a entre autre fait marquant de cet état de science de l’époque ce désir des sciences humaines de se constituer en science de laboratoire.

De son côté Cassirer opère un élargissement du geste de Kant par une réflexion sur la forme. On passe d’une critique de la raison à une critique de la culture. À son époque la conception du monde est plus complexe aussi la religion et l’art par exemple doivent rentrer dans des critères d’objectivité. Pour Cassirer l’objectif principal va ici être de trouver des régimes d’objectivité. Cassirer utilise donc ainsi Kant ainsi que le concept de morphologie de Goethe, ce que nous verrons. Si Cassirer est d’accord avec la critique de la métaphysique et du sujet, ce qu’il partage d’ailleurs avec Carnap, il n’est en revanche pas d’accord avec la démarche. À ce sujet la lecture de Wölfflin s’avère et s’avèrera indispensable, aussi pour la suite de la compréhension de la philosophie cassirérienne de la culture.

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