PHILOPURE

Cassirer et les sciences de la culture : Mise en place des fondements d’une nouvelle dynamique relationnelle entre le monde et l’esprit humain

F. Léger, La partie de campagne, 1954

F. Léger, La partie de campagne, 1954

Dans sa Logique des sciences de la culture, Ernst Cassirer élabore et présente une phénoménologie de la connaissance. Attention à ne pas penser qu’il s’agisse d’une phénoménologie de l’intentionnalité comme celle de Hegel ou Husserl. Il pose aussi la question de l’animal symbolique, corrélée à la question cruciale du langage qui occupe le premier tome de la Philosophie des formes symboliques, œuvre majeure de Cassirer. L’introduction ainsi que les tome I et II portent sur le mythe car dans la logique cassirérienne le mythe est important. On trouve aussi un passage des pages 90 à 92 (Logique des sciences de la culture, abrégée LSC) sur l’éveil de la conscience symbolique avec la nécessité d’élaborer une critique de la culture.

philo cassirer mythe egypteIl y a une nécessité d’une critique de la culture, d’une philosophie de la culture car dans la logique même du langage il y a une « fonction symbolique universelle qui se déploie comme légalité immanente » (légalité au sens de loi). C’est-à-dire que cette fonction symbolique se rencontre dans tout phénomène culturel. À ce propos, l’on peut lire la page 136 du premier tome de la Philosophie des formes symboliques (abrégée PFS). D’un point de vue phénoménologique cette fonction permet de s’arracher à l’immédiateté du monde sensible et d’un point de vue épistémologique ceci permet de renoncer à toute théorie de la connaissance comme simple imitation. Concernant ces théorie l’on peut se référer aux Néo-kantiens d’Éric Dufour.

Dès l’usage d’un signe il y a une articulation avec le monde sensible, il y a un travail de l’intuition et de la perception. Il n’y a pas de fait bruts de la sensation (comme le soutient entre autres Quine dans La poursuite de la vérité) mais toujours une synthèse dans laquelle je m’inscrit. Le langage n’est pas seulement une articulation des pensées mais de tout notre rapport au monde, c’est une articulation de toute ma perception. Le signe n’est pas quelque chose qui se plaque sur une pensée ou une sensation mais le signe est constitutif même de cette sensation ou de ce concept. On peut ici se référer à L’Oeil de l’esprit de Merleau-Ponty. Quant à Cassirer, il écrit au tome I de sa PFS que « le domaine du sens (signification) ne se distingue pas de manière absolue de celui de la sensibilité » (p. 151). Il y a un lien immédiat entre la signification et le sensibilité, aussi le projet kantien s’étend-il car il englobe même la sphère du langage.

Par conséquent il n’y a pas de faits bruts de la sensation, il y a ainsi une extension du style, de la manière dont j’informe (je donne forme à…) ma vision du monde. C’est donc sur ce terrain que se joue la frontière entre les champs du savoir, entre le concept et l’intuition etc. Aussi n’y a-t-il pas de frontière entre le langage et le réel et donc une épistémologie ne peut se passer d’une analyse du langage dans la mesure où il fait partie des formes de l’intuition (p. 152).

Cette extension du style mène ainsi vers une dynamisation et une démultiplication des formes transcendantales, et le point commun avec Kant est que ces formes sont des formes de synthèse. Par là Cassirer écrit : « l’unité de la fonction qui est à replacer dans celle de l’objet » (LSC, p. 96) et qui permet un acquis épistémologique considérable, c’est-à-dire de situer la philosophie par rapport aux autres sciences.

Dans la seconde partie de son étude Cassirer avance une définition de l’homme, mais cette question est reposée à partir d’un criticisme élargi. On ne peut pas séparer la morphologie d’une épistémologie ni d’une anthropologie. Leibniz est réhabilité par Cassirer. Ce dernier en récupère le projet et donc le signe est une forme d’expression de l’esprit. Le signe est la grammaire symbolique ou la forme n’a de sens que dans cette usage du signe. Au tome I (p. 32) de sa PFS Cassirer ré-articule le subjectif et l’objectif. Intrinsèquement ce ne sont pas des opérations dissociées ni même parfaitement déterminées quant à leur contenu, ces signes se comprennent dans un devenir, une évolution, où chacun se définit l’un par rapport à l’autre. Ceci inclus donc une forme de temporalité.

Par là Cassirer relie deux fils de l’histoire de la philosophie, le transcendantal kantien et la fonction d’expression de Leibniz, ce qui présuppose de l’épistémologie.

Dans cette épistémologie le sujet et l’objet ne sont pas posés mais construis (PFS, I, p. 35). Ces deux fils qui se nouent se nouent autour du concept d’énergie. Fondamentalement, ce concept est dynamique, s’agissant par là d’une spontanéité de l’esprit et même de l’être au monde. Aussi lorsque l’on parle de synthèse on parle d’activité synthétique de la vie, l’activité étant une dynamique. Cassirer se positionne donc contre Heidegger au sens où il est contre le pessimisme. Et là où Simmel voit une tragédie, pour Cassirer il y a une sorte de drame,un jeu, au tome III de sa PFS. Cela aura à être reconsidéré plus tard.

Ce qu’il faut en retenir pour l’instant et pour revenir au concept d’énergie, celui-ci n’est pas à prendre dans le contexte d’une philosophie de l’existence. Chez Cassirer il est donc question d’un mode de saisi du réel qui ne suit pas l’exactitude du réel, ce qui se traduit par exemple dans le mythe. Aussi n’y a-t-il pas une exactitude du réel mais il y a une mise en forme du monde. Il s’agit d’un mode de configuration du monde qui ne soit pas celui du concept, par exemple l’art ou la technique. C’est l’idée que cette science de la culture développe un type de scientificité qui n’en fait pas un simple décalque des sciences naturelles. À dessein il faut quitter le concept de monde pour celui de culture. On a pour tâche une forme d’objectivité et non pas un résultat, c’est-à-dire que cette science s’inscrit et porte sur un processus (dynamique). L’objectivité est un processus, une configuration progressive du monde.

Cette conception mettant en avant qu’il a du signe est très importante. Au tome I page 49 de sa PFS Cassirer va même jusqu’à parler d’une symbolique naturelle. Le signe n’est pas seulement un arbitraire plaqué sur les choses mais il est immanent à l’activité de la conscience et donc le signe lui est naturel. Le signe relève d’une démarche originaire de l’esprit et donc il n’y a pas de sens à parler du signe indépendamment de son usage, car il est une médiation inévitable. Il s’agit d’une philosophie de la médiation.

Alors la question du langage n’est as tant celle de son origine dans l’esprit humain mais en tant que fonction de l’esprit. La question n’est plus celle d’une génétique mais celle d’une activité synthétique de l’esprit. Il s’agit par là e couper court à une origine, ce qui compte ce n’est pas ce qu’il y a avant mais les condition de possibilité du savoir ; le transcendantal. Cassirer distingue ce qui est transcendantal de ce qui est génétique, le transcendantal portant sur les condition de possibilité du savoir, autrement savoir comment ça marche. Par là Cassirer est très fidèle au projet kantien. Le transcendantal est d’ailleurs un concept kantien défini par le Kant-Lexikon par opposition à ce qui est empirique comme « la connaissance de la possibilité de l’application de l’a priori à l’expérience, de sa validité à l’égard de celle-ci et de ses objets. Par extension est transcendantal tout ce qui se rapporte à la condition d’une expérience possible, ce qui est présupposé par l’expérience et qui lui est (logiquement) antérieur. » (Tome II, p. 1039.).

Donc symboliser c’est mettre en forme c’est-à-dire articuler progressivement un contenu et sa fonction en sachant qu’il n’est pas possible de dissocier les deux. Il fait un parallèle entre le signe et une formule chimique, il s’git dans chacun des cas de condenser le réel. À chaque fois il est est question d’insérer un élément par rapport à d’autres, c’est une mise en relation d’éléments. Cassirer vise ainsi une reformulation entre le concept et l’intuition, l’intelligible et le sensible, l’idée et le phénomène. Pour conclure, c’est « par ces processus que se constituent la réalité », ainsi la plus haute vérité objective à laquelle accède l’esprit humain est la forme de son propre agir, un agir synthétique : la symbolique. Aussi l’imagination transcendantale de Kant est élargie.

Le concept de vérité n’est pas, dans cette activité synthétique (dans cette activité de mise en relation), un arrière monde. En cela encore Cassirer reste-t-il très fidèle à Kant. Toute culture consiste (PFS, I, p. 58.) dans la création de certains mondes imaginaires de l’esprit. Le but de la philosophie n’est donc pas de remonter derrière ces créations, (on retrouve là cette opposition à l’origine) mais bien plutôt d’en comprendre le principe de formation, c’est-à-dire de comprendre ce devenir conscient.

Ce devenir conscient n’est pas hégélien, ce n’est pas un devenir dialectique hégélien ni donc non plus une philosophie de l’absolu, du système. Ce devenir est indéfini, il n’est pas clos ni univoque. Il y a par conséquent plein de modalités possibles. Nous allons donc en venir à l’occasion du prochain article à deux types de problèmes induisant d’une part une prise de distance avec le néokantisme et donc le physicalisme et le positivisme car Cassirer est constamment confronté à la philosophie de son époque, notamment au Cercle de Vienne. D’autre part il va s’agir de construire un type particulier de phénoménologie qui sera une articulation entre le moi, le toi et même le ça, sans pour autant penser Cassirer comme un freudien. Parce qu’il s’agira de faire un retour en arrière pour trouver un « point d’Archimède », qui formule ainsi cette citation connu : « Donnez-moi un point d’appui, et je soulèverai le monde. ».

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