PHILOPURE

L’un et le multiple chez Plotin et Proclus : Introduction, contextualisation et inspiration platonicienne.

philo plotin enneades livre ancienLes concepts d’un et de multiple sont les plus fondamentaux et les plus universels. Ils posent donc des questions philosophiques fondamentales. On pourrait d’ailleurs les penser contradictoires, penser l’un comme le contraire de l’autre. Mais Plotin fait un jeu de mot à partir du nom du dieu grec Apollon, comme le non-multiple. Ceci pour dire que cette approche d’opposition st insuffisante car les termes n’ont pas le même poids. La multiplicité suppose l’unicité, si l’on considère par exemple une multiplicité d’unités, alors que l’unité peut se définir à elle seule.

La multiplicité n’est pas non plus exclusive de toute unité. Il y a des degrés d’unité. À ce propos Plotin prend l’exemple de l’armée avec la multiplicité d’un groupe. Cette multiplicité a bien une unité. Pour prendre un autre exemple, la maison est multiple, elle est faite de briques, de couleurs etc. mais elle est belle est bien une, une seule maison. Aussi le degré d’unité et de multiplicité peut être plus ou moins fort.

Venons-en à présent à Proclus et ses Éléments de théologie. Avant cela et puisqu’il s’agit de théologie, notons ceci d’intéressant au sujet de l’apocalypse. « Calypse » signifie « ce qui est caché », aussi, plus que le sens commun ne peut l’entendre, l’apocalypse est un dévoilement, c’est aussi une fusion, la formation d’un bloc. Aussi l’indistinct apocalyptique pourrait laisser penser à une pure multiplicité de tout ce qui pouvait avant elle se trouver unifier sous quelque forme et à quelque degré. Mais il est en réalité question d’une unification totale de ce qui était à la fois multiple et un à différents degrés.

Revenons-en dès lors à Proclus, disciple et successeur de Plotin. Ses Éléments de théologie se présentent sous forme de théorèmes. Les deux premiers montrent que toute multiplicité participe d’une certaine façon à l’un. Et d’une « certaine façon » signifie que la nature et le degré de cette participation est toujours variable.

philo plotin unité bouteille recyclageSi elle ne participe pas de l’unité, cela veut dire que la pluralité n’est pas « une » pluralité et que les éléments qui la composent ne sont pas « un » non plus. C’est alors une régression à l’infini. La méthéxis grecque désigne la participation platonicienne et signifie prendre part à quelque chose, recevoir quelque chose, dans un lien du sensible à l’intelligible. Le participant est donc moindre que le participé. « Tout ce qui participe à l’un est à la fois un et non-un ». Notons qu’en grec ancien « un » se dire hen et « l’un » se dit to hen. Aussi ici ne s’agit-il pas de l’un « ou bien » du multiple. Tout ce qui est plus que un est plus que l’un. Parce que toute multiplicité est à la fois un et multiple.

Pour autant est-ce que tout cela n’est qu’une construction formelle ? Ou l’ordre même de la pluralité a tout ces niveaux ?

Pour traiter cette question, on peut poser que seule l’unité pure existe, l’être même ou encore Dieu, et que le multiple n’existe pas vraiment, qu’il est une illusion. Alors une difficulté se pose quant à rendre compte de cette illusion. De surcroit comment l’un pur, qui se suffit à lui-même a permis ou a sorti la pluralité ?

Plotin et les successeurs de Platon ont conféré au Parménide un statut important en tant que clef de voute de toute la pensée platonicienne. On dit même que Plotin n’avait fait que naître une interprétation de ce dialogue de Platon, ce qui est absurde car quand il s’agit d’interprétation d’écrits il faut des conditions de possibilité, on pose des questions nouvelles à un texte ancien. Par là allons nous dans ce premier article de cette série consacrée aux concepts d’unité et de multiplicité chez Plotin et Proclus nous attacher à l’interprétation du Parménide de Platon.

À cet effet, il est possible de trouver des ressources bibliographiques à ce sujet dans La purification plotinienne de Trouillard (pp. 9-17, Études néo-platoniciennes), et dans la Théologie platonicienne de Proclus (pp. 75-89).

Mais avant d’entamer toute considération sur l’interprétation du Parménide, il convient déjà de revenir au Parménide lui-même. Sur le plan de la mise en scène il s’agit d’une mise en abîme, Platon donne l’impression qu’on s’enfonce dans un passé lointain. Dans ce cas Platon n’est plus vieux ni adulte, il est jeune et donc, il n’est plus maître. Le dialogue se compose de deux parties dont la première examine les difficultés de la théorie platonicienne des Idées avec sa doctrine de la participation et donc son rapport entre le sensible et l’intelligible. Pour Platon la pluralité empirique des hommes a de commun que de participer de l’humanité. Mais la théorie du troisième homme et la régression à l’infinie qu’elle implique ébranle considérablement cette théorie, en témoigne l’aveux même de Platon dans ce dialogue par la bouche même de Socrate et de son détracteur (130, c, d, e.).

philo plotin multiplicité hommeLa deuxième partie du Parménide se pose comme une discussion sous forme d’hypothèses, sur l’existence ou l’inexistence de l’un. L’on comprend dès lors l’importance que revêt ce dialogue pour le néo-platonisme et en particulier pour Plotin dont le concept d’unité est absolument fondamental dans sa pensée. Quoi qu’il en soit si l’un est ou si l’un n’est pas à chaque fois les conséquences sont examinées dans cette seconde partie. Aussi y a-t-il neuf hypothèses et la première question de cette partie est de déterminer le statut de ce texte. Proclus fait d’ailleurs le commentaire du Parménide sur cette partie. Soit cette partie est un jeu logique alors sa finalité est soit une finalité critique soit une finalité d’entraînement pour la formation de l’esprit, voire de l’esprit critique. Ou bien alors cette seconde partie a un statut faisant de son propos un propos de la plus haute importance. Pour Plotin cette seconde partie parle de l’un en tant qu’il est le plus haut, en tant qu’il est la plus haute origine de tout et donc le sommet de la philosophie platonicienne. Nous basculons ici vers l’interprétation elle-même de ce dialogue platonicien après en avoir compris sa singulière importance mais aussi celle qu’elle revêt pour la postérité néo-platonicienne.

Dans le Traité 5 de ses Ennéades (chapitre 1, 5) les passages ne montrent pas que Plotin se concevait comme un simple commentateur ce qui serait d’ailleurs étrange du seul fait qu’il ne commente jamais. À plusieurs reprises il nomme ses propres audaces. L’audace a deux sens : le premier est celui d’une audace dangereuse, coupable, ce qui ne concerne pas Plotin. Et puis il y a une audace positive et théorique. Plotin revient souvent sur des thèmes philosophiques qui sont les siens qui ne sont pas partagés. L’audace c’est d’avoir l’audace de dire.

Après avoir parlé du Parménide historique Plotin termine son chapitre en disant que le Parménide de Platon est plus exact, plus rigoureux, qu’il fait preuve de la qualité intellectuelle d’acribie. Plotin distingue quant à lui l’un au sens le plus fort, le second un qui est un-multiple et le troisième qui est un et multiple. Il est ainsi d’accord avec la théorie des trois natures. Il part des trois premières hypothèses du Parménide. La première hypothèse est interprétée comme l’un dépourvu de quoi que ce soit d’autre : l’un pur. La seconde hypothèse se rattache à l’un-multiple, multiple au sens de plusieurs, c’est donc l’un-plusieurs. La troisième hypothèse c’est le troisième un, c’est-à-dire que c’est pareille que pour la seconde hypothèse à l’exception qu’il s’agit ici de l’un et du plusieurs, le multiple.

Cela signifie que les trois premières hypothèses fondent les trois principes de toute réalité. Un au sens fort est l’origine de tout, et l’hypothèse de Platon aboutie à des énoncés uniquement négatifs. On ne peut décrire cet un pur que par des énoncés négatifs. 141D-e, 142 du Parménide, Platon dit à son sujet qu’« il ne participe d’aucune façon à l’être, il n’est d’aucune façon », qu’« à lui n’appartient aucun nom » et qu’« il n’y a pas un être qui ait de lui sensation ». On semble donc aboutir à un échec, l’un pur est négation, il n’est pas ci, il n’est ps ça non plus. Toujours est-il que la pensée de Plotin et de ses prédécesseurs, que l’inconnaissabilité du un est le principe de transcendance qui fait qu’on ne peut pas du tout le saisir. Par là ne s’agit-il pas d’un échec de la pensée mais du parfait rapport à sa transcendance.

Le deuxième un qui correspond à la deuxième hypothèse est le niveau du monde intelligible, le niveau du noûs, c’est l’Intellect. L’intellect ou esprit car Pierre Hadot dans sa traduction du Traité 38 de Plotin a choisit de traduire noûs par Esprit. Le noûs de Plotin c’est l’Esprit ou l’Intellect universel et non pas celui de quelqu’un, la majuscule jouant ainsi cette distinction, ni même d’un dieu : c’est l’esprit en soi, qui correspond pour Plotin au monde intelligible de Platon, à l’ensemble des formes qui sont les véritables essences dans la philosophie de Platon.

L’intellect est habituellement une des facultés de l’âme, sa partie la plus haute. Pour Aristote le noûs s’oppose à la dianoia. La dianoia est l’intelligence discursive qui construit un raisonnement ou un discours intérieur ou extérieur en enchaînant des mots ou des termes qui s’écoulent en un certain temps. Celle-ci s’oppose à la pensée intuitive qui saisit d’un seul coup, d’un seul acte, sans étapes successives. L’intellect est pour Aristote ce qui saisit les premiers principes de la démonstration. Cette distinction traverse toute l’histoire de la philosophie. Le mot esprit vient d’ailleurs du latin spiritus, signifiant respiration, souffle, et l’on retrouve la même racine sémantique en grec ancien, pnema. Pnematicos en grec signifie le saint, celui qui est ou qui est à la racine du souffle. C’est donc la raison pour laquelle le noûs peut en effet se traduire par esprit, qui peut aussi se dire mens, qui a été racine de mental.

L’intellect qui est un, le contenu de sa pensée c’est monde intelligible tout entier, ce n’est pas des idées mais toutes les idées, tous les intelligibles. C’est l’idée d’un esprit unique qui dans une pensée unique vient de l’un et procède de l’un pur. L’âme procède de l’un, de l’Intellect. Procéder veut dire avancer vers… Il y a un mouvement qui part du principe vers ce qui est produit par lui à tout les niveaux. C’est l’inverse pour le principe de conversion, mouvement de tout être par lequel il se retourne vers le un. Il ne retourne pas en lui mais vers lui. Lors d’une conversion il s’agit de se retourner vers le principe, donc on s’arrête, on se tient à a place qui est la sienne. C’est cela qui nous définit et qui définit l’unification, en regardant l’origine, en regardant vers l’un. Par la suite Proclus dira procession en opposition à la conversion et ajoutera un terme très difficile à traduire, moné, manance. La procession est un mouvement centrifuge, vers l’extérieur, un mouvement de jaillissement du multiple à partir de l’un. La conversion consiste à s’arrêter et regarder vers son origine. Moné c’est l’acte de s’arrêter, l’acte de se tenir par soi et en soi. On pourrait dire « stare », mais ce moné veut se donner à décrire de plus c’est une posture et non une passivité d’état. Une posture par exemple au sens dune certaine posture musculaire, car se tenir est un acte, c’est pour cela déployer une certaine énergie. Il ne faut pas considérer que se tenir n’est pas un acte. Ce n’est pas comme poser un objet qui va se tenir en attendant qu’un acte le déplace. On a l’impression que ce qui demande de l’énergie et de la force est le changement et que rester le même n’en demande pas ou moins. En réalité c’est l’inverse. Ainsi l’introduction par Proclus d’un troisième terme a quelque chose de profond car le fait d’être soi et de le rester est un acte.

Aussi et cela est important, il y a deux manières de comprendre Plotin, soit de l’un vers le multiple, de la procession à la conversion, soit l’inverse, de l’intellect à l’âme ou l’inverse.

C’est la différence entre l’ordre de l’être et l’ordre du connaître. Aristote distingue ce qui est premier en soi et ce qui est premier pour soi. Notre première pensée n’est pas dieu ou l’être mais on voit d’abord le berceau, les parents etc. On apprend à connaître et après l’être vient en dernier, lorsqu’il vient.mais nous sommes en réalité nous-mêmes en dernier, ne serait-ce que parce qu’il fallu beaucoup de choses avant nous.

On va donc suivre l’ordre de la conversion, de l’un vers le noûs, vers l’âme. Il va donc falloir examiner ce qui conduit Plotin à poser un premier principe dont le caractère serait d’être pur.

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