PHILOPURE

La critique radicale du contractualisme : Hegel et les « Principes de la philosophie du droit »

philo hegel principes philosophie du droitL’article précédant dans cette série traitant le contractualisme en philosophie politique présentait la critique moderne de celui-ci par Hume, critique qui vise le constructivisme sous-jacent. La cité est une construction des individus pour Hume et si cette critique touche à cette idée que la cité et les lois trouvent leur origine dans un contrat, elle ne touche cependant pas à l’idée de la raison d’être de la cité, c’est-à-dire que les individus accomplissent leur fin propre de façon propre.

Et la critique la plus radicale du contractualisme et de cette raison d’être de la cité est celle de Hegel dans les Principes de la philosophie du droit de 1820. pour lui les fins individuelles sont définissables indépendamment de l’État, de la cité. Ces fins sont fournies aux individus par la culture de la communauté à laquelle il appartiennent. De fait il est impossible d’avoir des fins sans la culture d’une communauté donnée. L’État n’est pour Hegel que la communauté culturelle consciente de soi. L’État n’est pas un instrument, il est le règne des fins, c’est-à-dire qu’il est d’égale valeur que ces fins.

Ce qui existe d’abord d’un point de vue politique c’est le peuple, communauté culturelle qui se dote peu à peu d’une organisation politique. Ce n’est pas l’État qui est un produit de l’État mais l’inverse, les individus sont un produit de l’État. Il s’agit là de la critique la plus radicale du contractualisme que l’on puisse trouver parmi les critiques modernes possibles.

Il faut rappeler qu’Hegel représente une critique moderne du contractualisme, aussi ne trouve-t-on pas le motif antique de la critique, l’idée que la cité vise bien plus haut que de garantir la sécurité des individus mais de produire les conditions d’une vie humainement parfaite : c’est le perfectionnisme. Hegel est non-perfectionniste mais il est libéral au sens large. Comme Hobbes, Locke ou Rousseau il pense que la cité doit permettre aux hommes de vivre libre : « L’État est la liberté effective de la liberté concrète. ».

philo hegelLes parties de ses Principes de la philosophie du droit correspondent à trois compréhensions de la liberté humaine et des conditions d’existence de la liberté. Les deux premières sont moins fausses que partielles. Pour Hegel est abstrait ce qui est partiel, c’est-à-dire qu’on prend un bout pour laisser le reste de côté. Prenons par exemple l’existence des règles de droit, du droit de propriété et de contrat. Si la liberté trouvait ses conditions d’existence dans le droit de propriété l’on aurait raison d’affirmer cela mais cette raison demeure tout de même partielle. Si la liberté avait besoin de moralité pour prendre un autre exemple, c’est cette fois Kant qui aurait raison mais cette vision serait là aussi partielle. Pour avoir les conditions entières il faut plus que le droit de propriété et la morale. Cette analyse de la liberté par Hegel est développée en introduction de son œuvre déjà citée des paragraphes 5 à 22.

Hegel associe ainsi liberté et volonté. S’il y a de la liberté dans l’homme c’est parce qu’il y a en lui une volonté comprise comme pouvoir d’élire et de choisir, comme un arbitre. La volonté est en elle-même une pure indétermination que chacun peut découvrir en lui-même. Une condition de possibilité du choix est de pouvoir être en balance, il faut que l’on puisse être en balance c’est-à-dire que l’on soit indifférent entre deux termes : c’est la liberté d’indifférence.

C’est cette aspect de la liberté, ce pouvoir de se rendre indifférent, de suspendre la puissance des mobiles, qui définie le porteur de cette capacité à se rendre indifférent comme une personne. Pour être auteur de ses actes il faut cette capacité de mettre en suspend le déterminisme des conditions extérieures.

La liberté ne peut seulement consister en ce pouvoir, il faut aussi pouvoir briser cette liberté d’indifférence, se porter d’un côté ou de l’autre du choix. Je suis libre quand je fais ce que j’ai choisi. L’élément distinctif c’est le choix, ce qui signifie que je ne suis pas libre quand je suis forcé de faire ce qu’autrui me dit de faire ou quand je suis empêché de faire ce que je veux faire : la la liberté comme non-empêchement et non-présence d’obstacle. Hegel ne conteste donc pas que la liberté ait pour ingrédient nécessaire le choix. Un acte libre est une particularisation de la volonté. Ou encore un acte libre est un acte du sujet.

Si l’on insiste sur le choix, le fait que du sujet procède l’acte et donc qu’il se détermine lui-même on laisse cependant quelque chose de côté, le contenu de ce choix. Le choix lui-même, le choix réel ou dans sa réalité c’est d’abord cette indifférence puis la décision et donc c’est le sujet qui porte sa décision. Dans le concept libéral de liberté le contenu des choix est offert du dehors à la volonté pour les penseurs antérieurs à Hegel. Aussi Hegel s’exprime en ces termes au sujet de la volonté en affirme qu’« Il ne lui appartient la décision abstraite comme telle et le contenu n’est pas encore le contenu et l’oeuvre de la liberté. » (paragraphe 13). La volonté est formellement libre mais elle ne l’est pas concrètement. Il y a une condition relative au contenu de ce qui est choisi, c’est ce qui nous manque. C’est ce qui nous permettra d’avoir un concept concret, complet. Tout ce qui est complet est concret et tout ce qui est concret est complet.

Les choix se basent ainsi sur les penchants, par exemple l’appétence. On hiérarchise les objets naturels par rapport aux penchants. Mais quand les contenus ne sont pas naturels, le choix est alors sensible aux valeurs qui sont impliquées dans ces contenues. Son idée à partir de là est que la liberté est complètement et concrètement présente que lorsque non seulement on a le choix mais en outre lorsque ce choix s’exerce sur des contenus qui sont œuvres de contenu, porteur de valeurs collectives.

Cette situation où choisir c’est s’exposer à une matière étrangère reste dans le registre de l’esprit, « à elle-même son propre objet » la chose qui se présente avec de la valeur, c’est une chose qui me dit « veux-moi ».il faut que le choix porte sur des contenus de valeur se présentant comme voulable, qui sont disposés à être voulu. Ce que Hegel voit c’est que le plus souvent les choix que les hommes font dans leur vie ont des formes d’adhésion à une valeur qui est déjà là avant eux. La sitt (Sittlichkeit) est cet ordre d’institution et de valeurs objectives dans lequel l’individu se sent chez lui et qui dessine devant lui l’espace de ses choix concrets.

Il faut dès lors tirer les conséquences politiques de cette analyse positive de la liberté et se demander comme en arrive-t-on alors à l’État et comment le définir ?

Dans les deux premières parties de son œuvre Hegel livre deux définitions possibles de l’homme comme étant libre. La première est l’homme comme capacité de choix par contraste avec les choses qui sont matières à appropriation et à contrat. Cette analyse n’est pas fausse, il faut des droits et des contrats mais l’analyse de la liberté n’est pas suffisante parce que le concept de chose est tout ce qui n’est pas une personne : elle concerne tout aussi les cailloux comme les animaux. Elle est donc trop abstraite. La deuxième partie concerne la morale et est inspirée par Kant. Il s’agit de l’homme comme sujet moral cherchant à soumettre ses choix à la norme universelle du bien. Hegel fait une critique systématique de la théorie kantienne de la moralité. La détermination de l’homme comme détermination morale est à nouveau incomplète parce que l’exigence morale de bien agir est justement un devoir et non pas un être, un être sujet. L’homme est toujours dans l’exigence et donc il n’est jamais en harmonie avec le monde ; dès qu’il agit il est en frustration. L’esprit subjectif est vide, stérile. Il ne peut rien sortir de cet esprit qui soit à la fois une valeur et un être. Il peut en sortir de l’exigence mais alors il reste tout de même en insatisfaction.

Pour trouver la liberté concrète, effective et comme existence dans le monde, on la trouve dans la Sitt c’est-à-dire que l’individu trouve l’apaisement moral, un certain équilibre entre l’action moral et l’exigence en agissant, en vivant de manière à endosser certains rôles sociaux porteurs de valeurs. Il y a quelque chose qu’on doit être et qu’en même temps on fait spontanément ; on doit être père ou mère et en même temps on est pas dans l’arbitraire, on agit comme d’autres avant et en même temps que nous. Enfin être citoyen c’est être porteur de valeur. Et le rôle familiale, social et politique sont trois porteurs de valeurs et constitutifs de la structure politique.

Il convient à présent de se pencher sur le problème de la société civile.

Elle a aussi une base naturelle que sont les besoins. Hegel décrit l’émergence d’un ordre de marché qui nait des besoins humains, qui portent les hommes à échanger entre eux. Par là ceux-ci forment un système de dépendance réciproque. Mais cela est abstrait, les hommes dépendent les uns des autres sans se connaître, de façon abstraite. Hegel donne une représentation frappante de l’idée de la main invisible. Il n’y a pas d’organisateur pour lui. C’est dans son vocabulaire un ordre extérieur et inconscient. Mais les contractualistes se sont arrêtés à cette forme-là, alors l’État serait un simple instrument au service de la société civile. Mais on ne serait pas encore dans la liberté humaine concrète. La société civile ce n’est pas seulement des individus ayant des besoins, se rendant des services sans se voir et de façon extérieure. La société civile sécrète des valeurs qui l’arrachent à son travail ou à son activité. De la base de l’ordre de marché émerge une corporation. C’est la Théorie corporatrice, la corporation est une seconde famille fondée sur l’honneur professionnel. La liberté concrète consiste donc en ce que les différents métiers s’organisent en forme corporative, et donc rattachée à cette conscience, cette identité professionnelle qui se trouve attachée à des valeurs et à un certain honneur.

Enfin il y a un dernier niveau à analyser, l’État. Car la corporation ne donne pas une vie éthique suffisante : les individus sont unifiés autour de valeurs communes mais à un métier particulier. L’État est ce qui assure une unification à la fois de niveau supérieur à la corporation et maximum : car il n’y a pas de communauté plus haute à la communauté politique. Il n’y a pas de communauté universelle du genre humain, c’est une idée abstraite, sans fondement concret et existentiel dans le monde.

Au paragraphe 258 Hegel explique que le rôle de l’État n’est pas l’intérêt des individus mais leur union. Mais alors que veut dire union ? C’est de permettre aux hommes de mener la vie concrète la plus universelle qui est possible sans pour autant avoir à faire remonter cette universalisation au genre humain, à une sorte d’État mondial abstrait et impossible.impossible car une corporation unie et universelle serait donc sans guerre et donc sans histoire, alors l’esprit universel s’éteindrait.

Au paragraphe 268 Hegel s’exprime au sujet de l’état d’esprit patriotique. Il s’agit d’agir en citoyen, d’agir pour le bien de l’État et de le service volontairement et spontanément.

C’est donc tous être des fonctionnaires et c’est donc d’un côté le sentiment patriotique (le sentiment d’appartenir à une communauté nationale et d’agir de bonne grâce) et agir en permanence pour l’État. Enfin au paragraphe 324 à propos de la guerre, il affirme qu’il s’agit d’accepter de mourir pour la patrie, d’un détachement d’avec l’individualité qui est pourtant la sienne et celle de chacun, de la particularité qui nous définie en tant que sujet voulant et choisissant.

La question alors est de savoir si le contrat politique, si le contractualisme rend possible une telle action de mort ?

Une réflexion sur “La critique radicale du contractualisme : Hegel et les « Principes de la philosophie du droit »

  1. Merci à l’auteur, c’est un très bon article ; j’avais toujours eu du mal à déchiffrer dans le texte hégélien. Pourriez-vous préciser cependant en quoi la conception du devoir entre Hegel et Kant ; pour Hegel, il n’y aurait pas de droit sauf abstrait. Mais quel est le statut de l’idée de droit qui se dégage dans l’histoire (car pour lui, il est tout de même bon que l’état moderne ait reconnu la valeur de chacun ; dès lors il n’y a pas que des droits concrets et relatifs) ? Persiste-t-il une idée du droit et donc de devoir, que l’on pourrait rapprocher de la morale transcendantale ?
    (enfin, si vous avez le temps, bien entendu)

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s