Rétrospective au contractualisme : le perfectionnisme antique grec. Introduction au libéralisme politique.

philo libé statut libDans cette série consacrée au contractualisme politique, il est à présent question d’établir une comparaison de ces trois contractualismes, en l’occurrence ceux de Hobbes, Locke et Rousseau (voir les trois articles sur ces sujets). Ainsi quatre philosophies politiques ont été étudiées, quatre réponses à la question de la raison d’être de la cité, et donc de la politique. Trois de ces positions correspondent aux trois versions du contractualisme qui ont déjà été vues. Par contraste, la quatrième peut être associée au perfectionnisme notamment de Platon et d’Aristote. Ces trois versions du contractualisme ont ainsi eu pour but de rejeter le perfectionnisme. Mais pour autant le perfectionnisme est-il une approche dépassée ?

Les trois versions sus-dites montrent ce que serait un individu sans la cité, ou, disons sans politique pour déduire par contraste ce que la société doit apporter c’est-à-dire la paix, la sûreté, la liberté… À dessein, le moyen pour atteindre ce but est de faire vivre les hommes sous les règles de droits assorties de sanctions. Si cela paraît évident en réalité cette réponse est loin de l’être, car elle exclue une autre réponse possible et plus ancienne : l’idée que la cité ne sert non pas à pacifier les relations humaines mais qu’elle est la condition nécessaire à guider les hommes vers une vie accomplie, vers le souverain Bien : il s’agit de l’approche perfectionniste.

Ce mot est fixé par Rawls qui définit l’approche perfectionniste de la bonne société ou encore l’ordre politique juste et bon comme « une approche qui impose à la société d’organiser les institutions et de définir les devoirs et les obligations des individus dans le but de maximiser les réalisations de l’excellence humaine. », Théorie de la justice, p. 362.

Les notions de perfection et d’excellence se traduisent par le mot grec aretê, qui signifie vertu mais qui peut aussi avoir un sens plus concret, par exemple l’aretê d’un cheval ou d’une porte qui désigne l’excellence propre de la chose. Celle d’un cheval de course serait de bien courir ou de bien tirer la charrue. Appliquée à l’homme on peut parler d’un homme parfait, ou de ce qu’il a en lui de quoi l’être en tant qu’homme et en fonction des différentes activités qui peuvent être les siennes.

Le perfectionnisme est là ce qui donne la tâche à la politique de conduire les hommes à la perfection totale, ce qui suppose de définir pour chaque type d’activité la forme sous laquelle ils doivent l’accomplir pour l’accomplir de la façon la plus excellente, la plus parfaite. Par là le législateur retire certaines activités et en favorise d’autres. L’idée du perfectionnisme c’est qu’au fond, l’objet de la politique et donc de la loi est d’indiquer par la contrainte vers les formes d’activité qui en chaque espèce sont les plus dignes et mènent à l’excellence.

La politique comme guide pour les hommes présuppose donc premièrement qu’il y ait en soi de l’excellent et du dégradé, du haut et du bas, et même qu’il y est objectivement cette différence, qu’elle soit définissable. Le perfectionnisme suppose que ce qui est vrai pour une porte ou un cheval au sujet de leur excellence le soit aussi des formes de comportement et de vie des hommes, et de prouver ainsi par définition ce qu’il y a d’excellent et d’accomplissant dans certaines de ces formes, et de dégradant pour les autres. Il faut insister ici sur le fait qu’il n’y ait rien d’arbitraire, qu’il doit s’agir d’une définition dont il doit être possible de rendre raison avec méthode. C’est l’idée que ces différences hiérarchiques se mesurent par le bonheur ou le malheur de l’agent. L’agent, celui qui agit est dans un cas plus ou moins heureux que dans un autre, et donc que sa vie est plus ou moins accomplie. Et donc dire que la loi et la politique conduit à l’excellence de la vie humaine est la même chose que de dire que la politique doit établir et définir l’établissement de la vie de l’humain, de l’accomplissement de la vie. Il s’agit ainsi d’une excellence qui se traduit par une question de contentement.

Le perfectionnisme présuppose aussi que nous pouvons faire la différence entre l’excellent et le dégradé. Aussi la cité doit faire servir la sagesse des uns à la conduite de la vie des autres. C’est la raison pour laquelle le meilleur des régimes pour les antiques est le pouvoir qui revient à ceux qui sont le plus capables de mener la vie des autres ; l’aristocratie.

Cette approche, cette idée de la cité, de la loi comme guidant les hommes vers des activités plus accomplissantes que les autres va être rejeté à l’époque moderne par Hobbes, Locke ou encore Rousseau. Elle est ainsi abandonnée pour trois raisons ; d’abord pour une raison que Descartes a exprimé de la façon la plus claire, l’idée que tout homme dispose des capacités suffisantes pour savoir ce qui est véritablement bon pour lui. La deuxième idée qui s’impose progressivement consiste à considérer que l’homme en tant qu’il est dans la vie, dans l’existence dans sa dimension pratique, c’est-à-dire gouverné par ses passions. Les grecs le savaient aussi mais pour eux les passions étaient considérées comme des jugements. Cela veut dire qu’une activité passionnelle est un jugement aveuglé : nul ne fait le mal volontairement, on y est pas porté par des pulsions qui nous gouvernent mais par des erreurs de jugements : d’où l’idée qu’un bon enseignement peut rectifier ses erreurs. On ne raisonne pas une pulsion, on la dompte. Ce sur quoi Hobbes sera en accord.

Le bonheur humain dépend donc de la satisfaction de ses penchants : la question de ce qui rend bon et heureux ne dépend pas de certains discours.

La troisième raison enfin, plus propre à la philosophie politique et qui est caractéristique de la manière moderne d’aborder les problèmes politiques est que pour faire de la bonne philosophie politique il faut prendre les hommes tels qu’ils sont et non pas tels qu’ils devraient être.

Dans son Traité politique, Spinoza explique à ce sujet et en ces termes que « les philosophes conçoivent les hommes non tels qu’ils sont mais tels qu’eux-mêmes voudraient qu’ils fussent de là cette conséquences que ces hommes-là n’ont jamais eu en politique des idées qui vaillent en pratique. » et c’est une position fondamentale de la critique du perfectionnisme que l’on retrouve aussi chez Hobbes ou encore Machiavel.

Ainsi la conjonction de ces trois raisons permet une première définition du sens de libéralisme : parce que ces auteurs sus-cités sont non-perfectionnistes ils sont libéraux, mais au sens neutre en matière de morale, de réflexion sur ce qui est excellent et sur ce qui est vil, sur ce qui est à encourager et sur ce qui est à blâmer.

Les auteurs modernes ont donc cela en partage, d’être libéraux au sens large. Si on rejette cette idée on est conduit à restaurer cette approche de la cité, que Platon associe à Glaucon au début de la République, que la cité a seulement pour but de créer les conditions pour que les hommes tirent partie et bénéfice de la vie sociale. Il s’agit de soutenir que l’État ne dicte pas une vie mais assure une protection. Les trois versions du contractualisme peuvent donc apparaître comme trois solutions d’une cité qui installe des règles entre les hommes pour les protéger les uns des autres. Reste à savoir dans le prochain article qu’elle sont les trois réponses modernes par rapport à la réponse antique à la réponse de l’existence de la cité.

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