Le contractualisme de Rousseau ou la préférence démocratique

philo rousseauDans cette suite d’articles consacrés au contractualisme, il s’agit de poursuivre l’étude des alternatives à Hobbes, celle en l’occurrence au droit du représentant à dicter des lois sans que personne ne puisse les contester. Il y a par là deux alternatives logiques ; la première consiste à éviter que le souverain ne puisse édicter n’importe quelle règle, c’est-à-dire éviter la justice souveraine. Ou alors il s’agit d’éviter de faire des règles de telle sorte que les lois ne puissent être refusées par les citoyens.

Dans l’article précédent, la norme transcendante de Locke a été envisagée, expliquant que le peuple existe en dehors et indépendamment du souverain. On peut donc constituer un peuple avant l’État. Mais cette solution souffre de trois difficultés. La première est que la loi naturelle comme norme transcendante constitue de fait une théologie politique. Cette aspect du contractualisme de Locke est important pour la postérité du libéralisme politique. La seconde difficulté est le contrôle permanent du peuple sur le souverain, c’est-à-dire comment distinguer le peuple d’une foule ? Comment distinguer un acte légal et la simple insurrection illégitime d’une foule ? La réponse est que Dieu est capable de faire la différence mais cela pose problème et nous renvoie à la première difficulté, celle d’une théologie politique. La troisième difficulté est plus importante car la loi naturelle est d’une grande généralité. Cette loi naturelle laisse indéterminées toutes ses applications particulières. Il s’agit du problème de la sous-détermination des lois positives aux lois naturelles. Cela signifie que même si l’on invoque l’existence d’une norme transcendante, le problème de la décision politique reste entier et l’on est alors dans une situation hobésienne.

Il faut donc une autre alternative à Hobbes, différente de celle consistant à imaginer une norme transcendante. À dessein l’on va conserver l’idée que l’état de nature est un vide juridique et que l’État doit ex nihilo créer des lois. Ce que l’on change c’est l’idée que la tâche de créer ces règles peuvent chez Hobbes être confiée à n’importe qui. La tâche de faire des lois ne peut être confiée qu’au peuple assemblé, réellement assemblé en tant qu’il est capable de volonté générale, l’idée étant que les règles du jeu social seront l’expression de la volonté générale. Ainsi aucun individu ne pourra contester quoi que ce soit car chaque règle sera la sienne puisque par définition générale et donc l’incluant. L’absolutisme est conservé et censé devenir inoffensif. L’inventeur de cette solution est Rousseau et elle repose de façon cruciale sur le concept de volonté générale.

La carrière philosophique de Rousseau commence par une illumination qu’il rapporte dans une lettre. « L’homme est bon naturellement et c’est par les institutions seules que les hommes deviennent méchants. ». C’est une illumination théorique dans laquelle il aperçoit la solution immédiate au problème du mal, celui de savoir pourquoi l’homme est méchant. Est-ce parce que l’homme manque de sagesse (c’est la solution grecque antique) ? Ou bien parce qu’il est marqué du sceau du péché originel ? Ou bien comme l’affirme Hobbes est-ce parce qu’il est animé de passions ? Pour Rousseau c’est la société qui le rend méchant.

philo rousseau 2La réponse générale de Rousseau sur cette connexion entre les hommes dans leur socialisation consiste à expliquer qu’à la racine de cette socialisation il y a la fascination pour le regard d’autrui. Pour capter le regard d’autrui, explique Rousseau dans son Discours sur les inégalités entre les hommes, l’homme a le désir du désir des autres. Il va donc falloir pour cela se distinguer d’où, selon Rousseau les appétits et la rivalité qui s’ensuit entre les hommes. Et avec les appétits s’ensuit le travail, avec le travail la division du travail, puis l’inégalité de richesse, la dépendance et la domination. Ce qui caractérise ainsi la société c’est une double aliénation, morale au regard d’autrui, c’est-à-dire exister dans le regard de l’autre et chercher à le capter. Il y une dimension morale au sens où la société consiste en une dépendance des uns envers les autres pour vivre, pour répondre à ses besoins.

Méchanceté et aliénation vont donc de paire. La méchanceté c’est l’égoïsme, la cupidité etc. Les vices ordinaires des hommes s’expliquent par la société et son processus d’aliénation. Rousseau fait la distinction cruciale entre l’homme de la nature et l’homme de l’homme au livre IV de l’Émile. L’homme de la nature est l’homme originaire, tel que la nature l’a fait et qui ne comporte que des dispositions inoffensives. Cette homme-là a de la sympathie, une répulsion de tout ce qui peut faire souffrir. L’homme de la nature est aussi l’homme essentiel, l’homme tel qu’il aurait été s’il n’avait pas été corrompu par la vie sociale. L’homme de l’homme est l’homme fait par l’homme, c’est-à-dire lorsque ce dernier tombe sous le regard d’autrui. Il est donc aliéné et devient méchant parce que cela fait naître de la rivalité.

Chez Rousseau il y a des œuvres diagnostiques et des œuvres remèdes. Dans le Contrat social il envisage une thérapie générale pour transformer la société : on soigne tous les hommes ; c’est la politique. La deuxième thérapie consiste à soigner l’enfant seul, c’est l’Émile, ou par le domestique dans la Nouvelle Éloïse et enfin les Rêveries du premier solitaire. Toutefois dans le contexte de cette réflexion sur la perversion sociale, l’oeuvre principale à considérer est du Contrat social ou Principe du droit politique.

La théorie de Hobbes reposait sur une prémisse juridique (le fait q’une absence de loi à l’état de nature) et une prémisse anthropologique (l’homme est naturellement méfiant et égoïste). Rousseau change donc la prémisse anthropologique. C’est un rejet complexe parce que Rousseau ne conteste pas que l’homme ait des passions qui le poussent à la violence mais elles sont propres à l’homme de l’homme et non à l’homme de la nature. La construction de la cité doit moins inspirer les passions des hommes qui est la solution hobésienne que réveiller la nature enfouie sous l’homme de l’homme. Autrement dit, de même que la construction de Locke valait le prix de l’acceptation théologique, celle de Rousseau a aussi un prix, celui d’accepter que du fait de devenir citoyen l’homme est capable de mettre de côté ses passions et ses intérêts (c’est-à-dire qu’il est capable de mettre de côté l’homme de l’homme, ce que l’homme fait de lui) pour ne laisser parler et résonner que sa sympathie naturelle. Il faut donc admettre en l’homme la capacité, la faculté de sympathie résonnante.

Pour Rousseau si on fait disparaître l’État et ses lois on n’obtient ni peur ou précarité mais la domination, du riche sur le pauvre, du fort sur le faible, du vainqueur sur le vaincu. À la différence de Hobbes et de Locke Rousseau est attentif à distinguer l’ordre politique de l’ordre social. L’état de nature peut être un état social, même plus ou moins stable. Mais ces rapports hors de l’État se caractérisent par des rapports de dépendance vis-à-vis des autres et de domination résultant de ces inégalités. Cet ordre peut donc être instable. Aussi ce que doit apporter la construction de l’État c’est moins de mettre à terme la violence, la crainte et la précarité de nos possessions que de mettre un terme à la domination. L’essence du républicanisme est que c’est l’espace de la non-domination.

Au fond il n’est pas aisé de savoir si l’État est quelque chose de désirable, de contractualiste, de pure, ce que défendent Hobbes et Locke. Ou alors l’on peut penser que l’État est quelque chose de l’ordre de l’impératif moral, tel que le pensera Kant. Car l’ennui est que ceux qui dominent n’ont pas à désirer d’abandonner la domination.

La problème est donc celui de savoir comment échapper à la domination, de savoir comment avoir à la fois la société et la liberté ?

La société livre l’homme à la domination parce que dans la vie sociale l’homme est placé à la merci d’un autre pour subsister. Une façon d’échapper à la domination est la solitude. Mais ce que l’on veut ici c’est conserver la société, sachant que la société c’est l’inter-dépendance des hommes entre eux.

La solution de principe est d’être en société tout en restant libre si autrui et moi-même nous associons nos volontés et ne faisons rien l’un vis-à-vis de l’autre que nous ne l’ayons co-voulu. La cité ne consiste pas à faire vivre l’homme sous des règles mais c’est de faire vivre des hommes sous des règles qu’ils aient co-voulu afin qu’il y ait dépendance sans domination. Autrui ne peut rien imposer que l’on ait co-voulu avec lui. C’est par ce biais que le raisonnement de Rousseau, sa construction, met une contrainte sur l’identité du souverain. À savoir que les règles ne peuvent être édictées que par la volonté des joueurs. Ils ne vont donc pas faire les règles par quelqu’un d’autre mais ensemble. Le bénéfice de cette démarche c’est de ne pas chercher seulement que des règles mais aussi une dépendance sans domination. C’est donc une nouvelle construction contractuelle de la société qui met l’accent sur la domination en expliquant à partir de celle-ci la souveraineté de la volonté générale.

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