PHILOTHÉRAPIE : Article n°39 : Régulation des flux migratoires et humanisme peuvent-ils coexister ?

philo humanismeAu cours de l’histoire, la conception si ce n’est la considération des flux migratoires a considérablement évolué. Loin d’être un phénomène seulement moderne, l’immigration traverse l’histoire de l’humanité depuis ses débuts, dès le commencement de son expansion. Souvent cependant, on retrouve dans cette histoire une tendance persistante à percevoir l’immigration ou l’immigré de façon négative, avec par exemple l’image du « paysan perverti » sous l’Ancien Régime associant l’immigration à la criminalité. Théorisée par Marx, la conception de l’immigration comme phénomène de déracinement, le « déraciné » représente parmi la diversité de ces perceptions de l’immigration cette équivoque si ce n’est cette ambivalence d’une immigration qui, selon les perceptions, est perçue comme un facteur d’enrichissement de la communauté ou de la culture d’accueil, ou bien comme une menace de l’ordre social et politique de cette même communauté d’accueil. Ici la question n’est pas celle de trancher ces ambivalences mais l’enjeu est bien plus de s’interroger sur la possibilité d’un positionnement vis-à-vis de ces flux migratoires qui soit à la fois régulateur et humaniste. Pourquoi cette question ? Parce que l’imaginaire commun si ce n’est même l’imaginaire intellectuel tend à considérer de facto que toute opposition, quelle qu’elle soit, à l’immigration, est un mal, une position insoutenable, principalement au regard de principes humanistes. Mais comment, face à la misère, à la souffrance et plus généralement face au mal-être des populations immigrées et parfois des populations d’accueil, comment accepter aussi facilement ce rapprochement automatique entre l’acceptation de ces flux migratoires et la compatibilité de cette position à un quelconque humanisme ? Ce lien n’allant pas de soi, il convient de réviser à nouveau frais cette question d’une politique migratoire permissive et incitative sans avoir – il faut bien le préciser – à se mêler d’une quelconque idéologie extrémiste.

philo huma misèreL’immigration est donc bien un phénomène naturel, des individus se déplacent de par le monde, à l’échelle mondiale, régionale, nationale et locale. Mais naturel ne signifie pas qu’il n’y a pas de facteur de régulation, car, à la vérité l’immigration n’est pas tout à fait un phénomène absolument libre mais conditionné, par des facteurs économiques, politiques ou bien culturels. L’économie peut contraindre ou inciter des individus ou des populations à se déplacer d’un endroit à un autre pour rechercher de meilleures conditions de vie. En ce sens il s’agit d’un phénomène naturel car c’est un comportement qui se trouve aussi dans la nature, lorsqu’il n’y a plus rien à manger dans un secteur donné, on en cherche un autre plus loin. Là où l’immigration n’est plus pour ainsi dire naturelle, c’est lorsqu’il s’agit de sa dimension politique. La politique et plus largement la société contredit et contrecarre un certain nombre de principes de la nature. Et entre autre principe, la liberté de ces flux est conditionnée par des choix sociaux et politiques. Aussi lorsque l’on entend dire que l’immigration va de soi, il faut entendre par là qu’elle est ou doit être libre, parce que cela a toujours existé, il faut aussi rappeler que les entraves à ces mouvements migratoires ont eux aussi toujours existé, peut-être même à plus forte raison. Quoi qu’il en soit, ce qu’il faut en déduire ici c’est que l’immigration est un fait de l’humanité, au même titre que l’absence de ces flux – parce qu’il faut aussi prendre en considération ces individus ou ces peuples qui décident de ne pas migrer ou d’empêcher ces flux, qui montrent que l’immigration n’est pas un phénomène absolument nécessaire.

Il n’y a donc pas de morale dans l’argument historique en tant que tel. Par conséquent il faut se poser cette question, celle de situer la morale dans ce contexte. De façon élémentaire, la morale se trouve dans l’intérêt immédiat et vital de ces populations, qu’il s’agisse de celles qui se déplacent comme de celles qui accueillent ces flux. Par intérêt il faut tout simplement comprendre par là l’attrait au plaisir de tous les hommes et leur fuite du déplaisir ou de la douleur. Ainsi, si la population d’accueil a un intérêt à recevoir un quelconque flux migratoire, par exemple pour des besoins de main-d’oeuvre, alors cette morale élémentaire est assurée pour les deux partis, car d’une part les individus en mouvement trouveront une nouvelle terre d’accueil, et d’autre part la population d’accueil trouvera une réponse à ses besoins. En revanche il existe un cas plus délicat qui est celui où l’un des deux partis voire les les deux ne trouvent pas leur compte, le cas où des intérêts ne sont pas atteints ou assouvis. Ici les choses sont simplifiées bien sûr, il s’agit d’un squelette de ce qu’il est possible de trouver dans une réalité qui est bien plus complexe, même dans le cas d’ailleurs d’une entente commune sur les intérêts de chacun. Mais cette schématisation permet de comprendre l’essentiel, l’enjeu profond, et elle évite ainsi que les passions particulières n’envahissent la réflexion de haine ou de sentimentalisme. Ainsi, que se passe-t-il en cas de déséquilibre entre les intérêts, ou, pour le dire autrement, peut-on trouver un autre terrain moral ?

Cette autre terrain est celui de la justice et du droit, à la différence – il faut bien le préciser – que la philosophie ne pose pas les choses de la même façon que la justice pratique, celle en vigueur dans nos sociétés occidentales et déracinée de ses principes philosophiques pures. Y revenir est donc éclairant, car le droit français et même celui des sociétés occidentales contemporaines reposent sur le contrat politique (vous pouvez lire à cet égard la série d’articles rubrique Philopure entièrement consacrée au contractualisme politique). Ce contrat permet à l’homme de ne pas vivre dans une loi de la jungle, elle permet de renoncer par exemple à son droit de tuer à condition que tous les hommes eux aussi y renoncent. Et les institutions servent à garantir la solidité de ce contrat passé entre tous les hommes, aussi appelé contrat social. Par là ce contrat se constitue par et pour un groupe ou une communauté donnée et se définie dans le temps – par exemple notre contrat politique et social avec le Président de la République dure cinq ans – et dans l’espace, celui d’un territoire donné par des frontières. Ce second donné, l’espace, est capital car ce groupe est aussi déterminé par des facteurs géographiques, parce que le lieu détermine aussi les ressources et les besoins et donc les choix politiques et sociaux et même le développement culturel. Cette limitation spatiale s’incarne essentiellement par des frontières. La morale est donc sensée trouver sa substance dans cette fondation politique de nos sociétés, incarnée et appliquée par le droit et la justice. De ce fait ce contrat prime évidemment du côté de la population d’accueil puisque c’est elle qui l’a contracté et s’est donnée les moyens de le faire appliquer par des institutions solides et stables. Il n’y donc rien de plus légitime que cette population contractuelle, par exemple le peuple français, pour trancher ces intérêts migratoires. Aussi toute société est sensée avoir la rationalité et la responsabilité d’accepter les flux migratoires lorsque ceux-ci peuvent être intégrés non pas seulement en tant que tel, mais lorsqu’ils peuvent s’intégrer à des besoins réels et utiles. Les esprits s’échaudent souvent à ces arguments mais c’est là un processus naturel, c’est-à-dire neutre et presque évident. Qui invite quelqu’un chez soi s’il n’a rien à offrir ni rien à recevoir de l’autre ? Et pourquoi ce qui fonctionne pour son foyer ne fonctionnerait pas pour son pays, le pays n’étant finalement que le foyer d’une communauté plus importante ?

Plus encore faut-il considérer les conséquences inhumaines d’une acceptation totale ou globale des flux migratoires. L’attachement à la géographie a déjà été mentionnée, mais plus que cela il faut encore insister sur son importance et idéalement il faudrait théoriser toute l’importance et la nécessité de la terre pour une communauté politique, une société ou une culture. D’ailleurs le mot de culture est aussi employé dans le milieu agricole et l’image devient alors l’expression d’une sorte d’évidence, une culture digne de ce nom et pérenne ne peut se faire sans sol. On retrouve des développements ou des réflexions en lien avec cette idée chez des philosophes comme Taine ou bien encore Cassirer, Claude Lévi-Strauss ou même Tocqueville.

Par là tout déracinement, tout départ est une souffrance, qu’elle soit douce-amère ou violente, ce dont traite si bien Marie-Jeanne Segers en dépit d’un si lourd acharnement psychanalytique. Un départ migratoire ne doit donc pas être pris à la légère et il est lourd d’enjeux vitaux et psychologiques pour ces populations. Dès lors il est plus que nécessaire qu’un tel investissement si ce n’est un tel philo huma hlmsacrifice de son enracinement politique, historique, social, culturel et même familiale en vaille le coup ! Et pourtant et il faut se re-situer en France à présent, il n’y a pas de réponse à ce renoncement. Pire encore ces flux passent des besoins initiaux, ceux des raisons de leur départ, à d’autres dans un contexte qui de plus leur est étranger. Ainsi et sans même parler de fraude, de profit ou de criminalité, l’acceptation et le choix d’une telle politique migratoire paraît cette fois et à son tour aberrante et insoutenable. Ainsi et sous ce qui devient un prétexte de devoir moral, des populations par milliers son incitées à venir trouver de meilleures conditions d’existence alors qu’il n’en est rien, qu’il existe des banlieues tandis qu’il n’existe pas de travail à profusion, qu’il n’existe pour ainsi dire plus de ressources de santé, plus de sécurité assurée partout en tout temps et en tout lieu, qu’il n’existe pas non plus assez de logements etc. La situation devient donc ubuesque dans le contexte de la France contemporaine. Comment, à l’heure des grands intellectuels humanistes est-il possible d’accepter, de consentir et d’appuyer une telle situation ? Pourquoi mentir à ces individus en laissant croire que la vie serait plus douce ici ? Comment les corrompre ainsi en leur donnant de l’argent sans contrainte libératoire de travail ? Comment la communauté d’accueil peut-elle bien percevoir un tel phénomène si ce n’est en se disant qu’il y a là une injustice, et on les entend s’étonner de travailler pour moins que ce qui eux ne travaillent pas. Sans trop entrer dans le flot de ces réactions qui, il faut le dire, ont la raison du bon sens, il faut relever les tensions que cela soulève, il faut aussi mettre en avant que ce genre de situation créé le climat propice aux considérations racistes. Que se passe-t-il alors ? Ces considérations sont condamnées. Soit mais n’y a-t-il pas là une contradiction perverse à favoriser l’émergence et l’expression de propos qu’il s’agirait ensuite de condamner ? Où l’humanisme s’est-il perdu ? Et où le retrouver surtout ? Peut-être le retrouvera-t-on dans le respect du droit des peuples, dans l’observance des principes fondamentaux des cultures et notamment celui de l’enracinement à la terre, à un territoire donné. Et plus encore que cela, il faut être en mesure de trouver la mésotès aristotélicienne, le juste milieu. Pour Aristote se mettre en colère, par exemple, n’est pas en soi un vice. Il peut en effet en être un mais ne pas se mettre en colère par exemple devant un acte injuste pour le condamner peut aussi constituer un vice moral. Ainsi se mettre en colère peut être une preuve de vice comme de vertu, de moral. Ce qu’il faut donc c’est savoir étudier le contexte, c’est-à-dire agir en connaissance de cause. Et les causes de ces effets que nous avons seulement effleuré, ce sont ces décisions politiques sur l’immigrations. Causes et effets sont donc là – certes de façon quelque peu unilatérale et nous ne nions pas qu’il y existe et existera toujours à chaque fois des contre-exemples, et il faut même s’en réjouir ! Disons que dans cette situation, dans le cas de figure auquel la France fait face, les décisions migratoires sont bien loin d’être optimisées. Car c’est cela que vise le juste milieu d’Aristote, celui de se rapprocher le plus que possible de l’action morale. Pour ces questions de flux migratoires il s’agit de répondre au mieux aux besoins et aux intérêts de chacun. Or nous avons bien montré qu’aucun des intérêts n’étaient honorés et pire encore que de nouveaux besoins, de nouvelles aspirations étaient créées. La question n’était pas celle d’étudier toute les conséquences et les aspects pratiques de ces arguments mais simplement de questionner la compatibilité de deux positionnements philosophico-politiques. Et l’on est en mesure d’affirmer malgré une si courte réflexion que la régulation des flux migratoire et l’humanisme peuvent non seulement coexister, mais qu’ils forment un système dans lequel s’inscrit d’ailleurs aussi une forme ou une dose d’acceptation de ces flux, le tout dans le cadre d’une vision claire, juste et optimisée de ce qui convient à chacun dans l’enjeu de ces intérêts. Ainsi et au lieu de se considérer trop facilement et si souvent à tort l’immigré de façon négative ou péjorative, il faut bien plus se recentrer sur l’homme lui-même, c’est-à-dire prendre en compte toutes les souffrances, et pas uniquement celles des immigrés et en révéler la cause. La cause est décisionnelle, politique. Il ne faut donc pas jeter de dévolu si systématique sur les immigrés ou sur ceux qui leur sont hostiles ou parfois seulement opposés, mais il faut juger les vrais responsables et les condamner. Il s’agit donc de ceux qui décident, des hommes politiques qui ont la pleine et première responsabilité de cette situation. L’humaniste est responsable de la cause qu’il se donne, qu’il s’agisse de soi comme de ces hommes politiques. Et résoudre le problème de cette responsabilité-là impliquera de remédier en grande partie aux problèmes et aux tensions qui se nouent dans le jeu de ces flux migratoires, d’empêcher d’amplifier ces situations de mal-être de quel côté qu’ils soient et aussi d’éviter que ces tensions ne s’enveniment.gravatar3

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