Le contractualisme de Locke ou une première alternative à l’absolutisme de Hobbes

philo lockeDans l’article du 18 février 2013 Le contractualisme de Hobbes, rubrique Philopure, le contractualisme est présenté comme l’idée philosophique selon laquelle une société politique, une cité est le produit d’un accord passé entre des membres pour se soumettre à des règles de justice. Une telle association déontologique n’est possible qu’à condition de confier à un homme ou une assemblée le soin d’édicter ces règles en leur nom et à leur place, de sorte qu’aucun membre de l’association, ni même la totalité des membres ne peut rien objecter aux règles édictées par le représentant. En quelque main qu’elle soit placée, la cité peut légitimement tout faire et tout vouloir : c’est l’absolutisme. Cette conséquence est assez difficile à accepter.

Et dans la suite de ce premier article sur le contractualisme hobbésien, on ne pourra échapper à ces conséquences qu’en agissant sur les prémisses sur lesquelles celles-ci se fondent. Ce qu’il faut changer dans la doctrine de Hobbes c’est que le souverain puisse édicter n’importe quelle règle que le peuple doit toujours considérer comme juste. Et pour cela il n’y a que deux possibilités.

Ou bien on parvient à montrer qu’il existe, ce que Hobbes nie, des normes d’édiction des règles, c’est-à-dire qu’il y a un modèle aux règles que le souverain doit édicter et que pour cette raison il ne peut faire n’importe quel type de règles. Ou bien on montre que le souverain doit être tel, c’est-à-dire choisit de telle sorte qu’il ne puisse édicter que de bonnes règles, que nul ne pourra raisonnablement contester.

Ou bien on peut encore modifier le fait que souverain puisse être n’importe qui, qu’il s’agisse du souverain ou d’une assemblée. Car le fait que le souverain, quand il édicte des lois, sont toujours nécessairement justes, ce fait est très gênant, c’est pourquoi on modifie des prémisses. Il peut s’agir d’une norme d’édiction des règles ou alors on choisit le souverain dans le sens de la conclusion, de telle sorte qu’il édictera des lois toujours justes.

Locke choisit la première possibilité, ce en quoi il se démarque de Hobbes, en parlant de conformité des lois à une norme naturelle. Cette position est lourde parce qu’il faudra montrer en quoi une telle loi transcendante existe. Pour Rousseau et quant à lui, le souverain ne peut pas être un représentant quelconque mais un peuple représentant, c’est-à-dire qu’il existe une volonté générale.

Dans la logique de Hobbes il ne peut y avoir que deux possibilités pour être sûr que les règles du souverain seront absolument justes. Le libéral lockien implique de rejeter la prémisse juridique de Hobbes qui implique qu’à l’état de nature chaque homme a un droit illimité sur toute chose, et la seconde voie consiste à modifier la prémisse anthropologique, que les hommes se méfient les uns des autres et qu’ils ne se trouvent pas dans la possibilité de s’entendre, ce qui oblige à la représentation. La représentation hobbésienne va donc être critiquée par le Contrat social, c’est-à-dire la possibilité d’un accord rationnel entre les hommes.

La première alternative que l’on trouve dans le Second traité du gouvernement civil de Locke réfute certes des penseurs comme Filmer mais on sait par héritage des réflexions politiques de l’époque que c’est Hobbes qui est le plus directement atteint. Le cœur de l’innovation de Locke est la doctrine de la loi naturelle, à noter que le Premier traité du gouvernement civil répond directement au droit paternel et divin de Filmer. À noter encore que paraît en 1663 les Essais sur la loi de nature, fondamentaux à la compréhension de la pensée politique de Hobbes et édité en anglais par W. von Leyden.

Pour Hobbes et si l’on fait disparaître l’État et les lois par expérience de pensée, ce qui reste ce sont des individus libres et égaux en force qui sont en droit de tout faire pour leur propre conservation. L’idée de Locke si l’on fait cette expérience de pensée est que l’on obtient là aussi des individus libres et égaux, ce qui contredit d’ailleurs la thèse de Filmer, mais que l’on obtient pas des individus se reconnaissant le droit de faire tout ce qu’ils jugent utiles à leur conservation, « parfaitement libre d’ordonner leurs actions, de disposer de leurs biens, leur personne comme dans la limite de leur nature ». Or, au paragraphe 6 du Second traité du gouvernement civil cette loi de nature consiste en un certain nombre de prohibitions et de prescriptions catégoriques : ne pas se détruire, ne pas détruire les créatures non humaines sans nécessité, ne pas léser autrui dans sa vie, sa liberté, sa santé ou encore ses biens. Les prescriptions quant à elles sont de travailler et en même temps de préserver le reste de l’humanité dans la mesure du possible, de préserver les lois de nature elles-mêmes. En somme, chaque homme est l’exécutant de la loi de nature.

locke conservation corpsL’État de nature n’est donc plus un chaos juridique hobbésien où tout est légitime mais il consiste en une loi, celle de la nature qui prohibe et prescrit catégoriquement certaines conduites.

Dès lors la question est celle de savoir d’où vient cette loi de nature ? Pourquoi Locke juge-t-il ce point différemment de Hobbes ?

Avant d’en venir à ce point de divergence crucial, il faut analyser deux idées fondamentales que Locke partage avec Hobbes. La première idée est que la raison, en tant que faculté de connaître, est une machine à faire des inférences, une machine à faire des conclusions (ou encore une machine qui produit des calculs, des calculs d’intérêts) qui est elle-même stérile si on ne la nourrit pas de prémisses, « la raison de cette grande faculté d’argumenter ne peut rien faire si quelque chose n’est pas au préalable posé et accepté. ». On ne peut tirer de la raison pure des vérités d’ordre pratique, c’est-à-dire que tout deux ignorent une raison qui peut nous prédire de façon pratique, ce sur quoi travaillera notamment Kant.

Il y a une différence entre une loi comprise comme un ordre constitutif des choses, une loi de la nature et une loi comme commandement d’un supérieur à un inférieur. Une loi morale pratique est un commandement, et donc il y a quelqu’un qui commande.

Là où Locke se sépare de Hobbes c’est dans la séparation de la raison humaine et de la raison naturelle. Une telle distinction n’existe pas dans le système hobbésien. Hobbes reprend l’idée traditionnelle stoïciste d’une loi naturelle qui est ce que la raison nous prescrit pour la conduite de la vie. C’est vraiment là un lieu commun de la philosophie, que toute loi n’est pas positive (issue d’un processus politique). Mais il en conclue à juste titre que la loi naturelle comme prescription n’est pas une vraie loi, c’est-à-dire qu’elle n’est pas un commandement catégorique adressé par un supérieur à un inférieur. La raison est une faculté de conclure avec comme base notre désir fondamental de sécurité et de paix. Ce ne sont pas d’authentiques commandements mais des recommandations. Par là ça ne peut pas servir de norme aux relations inter-humaines.

Locke rejète l’idée d’une loi naturelle comme directive de la raison humaine. Pour lui c’est un commandement adressé par le Créateur à ses créatures intelligentes et la raison n’est que la faculté de découvrir cette loi transcendante. La loi naturelle ne sort donc pas de la raison, c’est celle du Créateur envers ses créatures intelligentes. Il leur donne une loi pour leur donner du mérite dans leur obéissance. Il ne peut pas se faire que les vérité pratiques soient innées sinon nous n’aurions aucun mérite à les connaître et à nus y conformer. Il faut ainsi une disjonction entre la loi et la raison. « La loi de nature ne peut être décrite comme un commandement de la volonté divine connaissable par la lumière naturelle […] Cette loi de nature est mal nommée un décret de la raison, car la raison n’établie pas et ne prononce pas cette loi, elle la cherche et la découvre comme une loi implantée dans nos cœurs par une puissance supérieure et sainte. La raison est moins l’auteur de cette loi que son interprète. ».

À présent la question consiste à savoir comment la raison connait cette loi ? Locke nie que cette loi soit déductible de la raison à partir de la déduction de nos penchants. Parce qu’une loi oblige et que l’intérêt de son côté, de notre côté, n’a aucune force d’obligation. On n’est pas forcé mais on est poussé à cherché le plaisir et à fuir le pénible. Il existe donc un Créateur, une rationalité de Dieu.

locke propriété protailPar là le modèle du fabriquant est important car il est évident que toute créature est soumise à son créateur, or le créateur divin ne nous a pas fait pour rien. Il a nécessairement des volontés nous concernant or on ne peut connaître qu’en partie ces volontés. Ce qu’il veut de ses créatures c’est qu’elles le glorifient mais qu’elles conservent et prennent soin de ce qu’il a fait, qu’elles ne détruisent pas son œuvre. La loi naturelle est donc une loi de conservation, que le créateur commande aux créatures, de ne pas détruire son ouvrage et donc de ne pas s’opposer à lui. Il existe par conséquent un droit exclusif de chacun sur sa personne et ses biens : la PROPRIÉTÉ. On est propriétaire de notre personne, de ce que nous faisons de notre vie mais notre corps est l’oeuvre du créateur et donc, on se doit de le conserver.

Ainsi, il faut analyser les conséquences politiques et constater qu’il y a une différence d’essence entre l’état de nature et l’état de guerre. L’état de nature est l’état de l’humanité régie par la seule loi de nature. Chacun est l’interprète et l’exécutant de la loi de nature. Pour Locke l’État est l’interprète de l’état de nature et son exécutant unique. Cette état de nature n’est pas instable, contrairement à ce que soutient Hobbes, sinon cela voudrait dire que l’oeuvre de Dieu est imparfaite, or elle suffit à faire vivre les hommes. S’il devient instable et que les hommes doivent sortir de l’état de nature c’est à cause d’une invention de l’homme, c’est philo locke monnaiel’invention de la monnaie. Avant la monnaie chacun s’approprie de façon de façon légitime ce qu’il a besoin pour vivre sans aucun motif d’accumulation parce qu’il n’y a pas de réserve de valeur. La monnaie donne une illimitation de la possession, alors qu’avant son apparition la limite naturelle du travail étaient les besoins. Mais s’il devient possible de vendre ce que l’on a grâce au travail on peut alors faire davantage. La monnaie n’est pas quelque chose qui est un bien de première nécessité mais c’est une chose à laquelle on donne de la valeur. Quant à l’état de guerre, il nait des interprétations partiale de la loi de nature.

Il y a deux choses qui constituent des déficiences dans l’état de nature, la partialité et donc le conflit dans l’interprétation de la nature car chacun en est l’exécutant. La séparation du bien et du tien est de surcroit plus ambiguë quand il en arrive à « l’amour scélérat de la possession ». L’État va ainsi fournir ce qui manque ou ce qui finit par manquer : une interprétation fixe de la loi de nature, des droits de propriété de chacun et une exécution commune de la loi de nature et non pas de chacun selon son interprétation. Au fond l’État a une fonction théologique, comme une église laïque.

Pour Locke, l’État doit être voulu par tous, il doit donc y avoir un consensus à sa constitution. Ce consentement prend la forme d’une acceptation par chacun de former avec les autres, (paragraphe 95), une unique communauté, un corps politique dont l’unité de volonté est constituée par le droit conféré à la majorité de décider et de commander. Ce contrat est passé par chacun envers tous les autres et il contient comme cause unique l’acceptation de se soumettre aux décisions de la majorité de ce groupe formé de ce fait même de contracter. Ce contrat fait exister une communauté : le PEUPLE.

Ce contrat c’est un contrat à la fois d’association et de soumission. Ce qui complique les choses est que cette soumission n’est pas encore politique. La volonté n’est pas encore là un souverain politique. La majorité à laquelle on se soumet est le pouvoir constituant et ce pouvoir va devoir s’exercer, il faut donc décider de la forme de la République ; qui détiendra le droit législatif, et puis le droit d’exécuter, de réprimer les violations de la loi. Locke en décrit la constitution complexe, et soit elle décide de désormais être l’instance qui fait la loi et on obtient la démocratie, soit on confit cela à un sénat et on obtient une aristocratie, soit encore on a affaire à une monarchie élective ou par lignée.

Dans le Léviathan, il y a un passage fondamental au début du chapitre XVIII, où Hobbes décrit le contrat passé de chacun envers chaque autre et où au terme de ce contrat chacun s’engage à reconnaître quelqu’un comme représentant, celui sur lequel la majorité sera tombé d’accord. Il y a donc une faiblesse parce qu’il n’y a pas d’unanimité. C’est un élément nouveau parce qu’il peut y avoir divergence sur l’identité du représentant mais Hobbes coupe court à la critique en affirmant que c’est la majorité qui l’emportera toujours.

Locke lui reconnaît un contrat primitif d’association mais en incluant une soumission au pouvoir constituant de la majorité sans qu’il ne s’agisse pour autant d’un pouvoir politique. On désigne quelqu’un et on lui assigne ce mandat de confiance, celui d’interpréter les lois de nature pour nous. C’est le pouvoir de constituer, de donner une forme à l’État, c’est un mandat donné à une assemblée, un sénat ou à un seul homme de faire la loi, d’exercer le pouvoir législatif, c’est-à-dire là encore d’interpréter la loi de nature.

Il y a donc un double lien avec Hobbes. Locke croit parvenir à distinguer contre toute la doctrine de Hobbes le peuple et le souverain, rappelons que pour Hobbes ces deux choses n’en font qu’une et se confondent l’une l’autre, autrement dit le peuple n’existe que dans la représentation. À l’inverse Locke prétend faire exister le peuple en tant que distinct de son souverain. C’est fondamental car le peuple peut alors s’opposer à son souverain ce qui n’avait pas de sens pour Hobbes pour qui « nous sommes un dans notre représentant » alors que pour Locke nous sommes un avant d’avoir choisit notre représentant par la volonté majoritaire du groupe formé par association. Le second lien entre eux tient à l’institution d’un souverain, d’un pouvoir suprême,d’un pouvoir législatif qui n’est plus un acte de représentation, cela devient un mandat de confiance confié à quelqu’un, à l’assemblée, au séant ou à l’homme seul, de mettre en application la loi de nature, d’assurer la conservation de la propriété de chacun.

Si le souverain viole la mission de confiance qui lui a été faite sienne par le peuple, ce dernier a le pouvoir de le destituer et il le fera si le souverain fait autre chose que travailler à conserver la propriété de chacun, à appliquer la loi de nature. C’est au chapitre XIX que Locke développe son analyse sur la dissolution du gouvernement lorsque celui-ci abuse de son autorité.

Cependant on fait face à une aporie : en effet, qui va dire si l’interprétation de l’état de nature concorde avec ce que le peuple attend de son souverain ?

Pour répondre à cette aporie et à la difficulté philosophique qu’elle soulève, il s’agira dans un troisième article sur le contractualisme politique d’étudier l’alternative à Hobbes proposée par Rousseau.

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