Philothérapie : Article n°36 : Noël : Que faire des traditions ?

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« La culture n’est pas une marchandise. Les peuples veulent échanger leurs biens mais ils veulent garder leur âme. » Jacques Chirac, ancien Président de la République Française.

Extrait d’un discours, Paris, 29 novembre 1999.

philo papa noelChaque année Noël n’a de cesse de se répéter, comme une tradition allant de soi. Et pourtant cette tradition de fin d’année est amenuisée par son caractère économique et la crise qui l’accompagne, par une évolution de la famille due notamment aux divorces, aux familles recomposées voire même au « mariage pour tous ». Sans discuter le degré d’implication de cette évolution sur la tradition de Noël, le facteur d’affaiblissement le plus aggravant de cette tradition d’hivers est la transformation de la notion de laïcité. En effet et sous couvert de laïcité, l’on considère que Noël est une tradition religieuse. Ainsi le sapin de Noël, les cadeaux, le repas du réveillon ou encore les décorations festives sont ainsi considérées comme des manifestations religieuses chrétiennes. Sans s’appesantir sur la place toujours plus grandissante que peuvent prendre d’autres religions et ainsi s’écarter de notre sujet, il est question d’apprécier l’implication de cette tradition de Noël. Si elle prend en grande partie racine dans des valeurs et des us chrétiens, cette tradition est aussi, d’abord et surtout une manifestation culturelle. C’est sur ce point que repose la confusion et l’erreur de considérer Noël comme une fête religieuse ou à caractère religieux. Il s’agit d’une réduction illégitime en ce que Noël est d’abord un fait culturel.

La tradition représente une transmission de savoirs, de valeurs et d’usages pendant une longue durée au sein d’un même ensemble culturel. Ici le contenu de cette tradition est fort du lien social et familiale qu’elle suscite et sous-tend et s’identifie à la culture d’une société dite justement traditionnelle, la France en l’occurrence. Déjà est-il possible de conclure sur ce point que réduire ou effacer la tradition de Noël c’est une forme de dénaturation de la culture française, de cette société traditionnelle. Plus encore et à partir de cette logique d’affaiblissement l’on peut être amener à faire pareil cas de toutes les traditions françaises dès lors que toute sa culture découle et croit à partir du christianisme. Faut-il donc faire table rase de la culture française sous prétexte que celle-ci est fortement imprégnée de chrétienté ? Est-ce là un vrai problème posé à la laïcité ?

La tradition représente aussi l’actualisation de valeurs anciennes en même temps que le signe d’un état futur conçu comme nécessaire. Aussi changer les traditions c’est changer le devenir de la culture et de la société qui est censée les perpétuer. À quoi bon changer Noël ? Qu’y mettre à la place ? Et, à l’inverse, à quoi bon continuer de fêter Noël ?

C’est à cette dernière question qu’il convient de répondre. Partons donc de la dimension culturelle de cette tradition de fin d’année. Dans sa démarche de compréhension de ce qui permet la naissance d’une culture, Ernst Cassirer explique que la tradition ou la coutume est un pouvoir de cohésion sociale, « C’est le pouvoir de la coutume qui le [l’homme] lie ainsi », Logique des sciences de la culture, p. 76. L’homme aurait besoin de trouver du sens dans le monde qu’il habite, de trouver de l’ordre, de lui donner forme de telle sorte qu’il puisse s’y inscrire et s’y épanouir c’est-à-dire d’y fonder une culture. Et cette construction de la culture se fait à partir des coutumes, dont les traditions représentent une forme de pérennité et de perpétuation de la culture dans le temps.

« Dans la trajectoire des astres, la succession du jour et de la nuit, dans le retour régulier des saisons, l’homme découvrit le premier exemple d’importance d’un processus uniforme. » Logique des sciences de la culture, p. 75.

C’est dans et à partir de la nature que sont nées les premières régularités d’usages chez l’homme, notamment à travers l’agriculture vis-à-vis du cycle des saisons, la position des astres pour se repérer sur terre etc. La coutume, ces habitudes de vies lient donc les hommes dès leurs origines en ce qu’elles lui ont permis de subvenir à ses besoins les plus premiers, de partager des valeurs fortes car fondamentales et c’est à partir d’elles que toutes les autres coutumes sont apparues, notamment la quête d’un sens plus profond, plus métaphysiques. Il a pu s’agir de la question des origines de l’homme, du monde, des saisons, de la vie, du temps ou de Dieu. Mais à chaque fois la coutume fut comme une réponse momentanément satisfaisante, provisoirement adéquate à la question d’un « pourquoi ». Pourquoi se réunirait-on tous en famille en fin d’année ? Parce que c’est Noël pardi ! On ne se pose plus de question, on ne se demande pas pourquoi et l’on se réuni chaque année.

philo noel tableLa coutume est donc ce qui définie un « monde commun », un cosmos. À Noël c’est Noël pour tous, y compris pour ceux qui ne le fêtent pas ou ne peuvent pas le fêter, aussi est-ce la raison d’une certaine pitié ou du moins d’une considération empathique pour ceux privés ou séparés de leur famille ou qui manquent de moyens pour observer cet instant de tradition solidaire et familiale. Que l’on soit sans famille ou en froid avec elle ou que l’on soit même anti-capitaliste, on ne peut nier la nature et la force de cohésion familiale de la tradition de Noël.

Toujours selon Cassirer les coutumes participent de « l’éveil à la conscience symbolique », c’est-à-dire de la prise de conscience de son appartenance à une communauté culturelle. Par elles « la vie entre dans les significations » (Logique des sciences de la culture, p. 90.), car si l’on peut définir la culture française par des faits historiques ou des notions ou des valeurs, ce qui fait la réalité de la culture c’est qu’elle est vécue, et la culture ne peut se vivre qu’à travers des habitudes et des comportements communs, donc à travers les traditions et les coutumes dont Noël fait partie.

Les traditions sont donc aussi en même temps la réponse ou du moins une part importante de la réponse au problème posé par la technique, c’est-à-dire par le commerce, la société marchande de biens et services, ou pour mieux s’adresser aux anti-systèmes, à la méchante société capitaliste. Car il est vrai que le capitalisme pose un problème de valeur car il n’en possède ni n’en propose du moins de façon satisfaisante vis-à-vis des besoins de l’homme et de la culture. « La technique, nous explique Cassirer toujours dans sa Logique des sciences de la culture, p. 105, qu’il a créé pour se rendre maître du monde physique s’est retournée contre lui. Elle a conduit l’existence humaine non seulement à s’auto-aliéner, mais en définitive à se vider d’elle-même ».

philo noel cadeaux sapinDès lors faudrait-il envisager de ne pas affaiblir ce que la technique n’a pas rasé sur son passage. Les traditions représentent un rempart à la marchandisation mondiale, et donc à la mondialisation marchande mais aussi culturelle. Elle ancre les individus dans une communauté de sens, une culture, elle leur confère donc par là des mœurs, des valeurs morales, des habitudes de vie et donc un certain ordre social et politique. Pourquoi vouloir l’affaiblir ? Pourquoi s’y attaquer, même sous couvert de défense quelconque de la laïcité ?

Noël n’est déjà plus en quelque sorte que la trace d’une tradition, elle oblige de moins en moins à se réunir et l’on a beaucoup oublié et laissé en désuétude tout ce qu’elle impliquait de rituel. On ne pense guère plus qu’à attendre le 31 du douzième mois pour installer le petit Jésus et les Rois Mages dans la crèche alors que beaucoup de familles s’exerçant à la pratique ne sont pas croyantes.

Mais à la rigueur cette détérioration-là n’est pas la plus grave car la tradition persiste encore fortement sous une autre forme, par les décorations, cette ambiance, cette effervescence chaque année renouvelée à l’approche des fêtes. Ce qui compte finalement pour une tradition c’est d’être intégrée par une culture, d’évoluer avec elle. Aussi « La tâche de l’histoire n’est pas seulement de nous faire connaître l’être et la vie du passé mais de nous apprendre à l’interpréter. », Logique des sciences de la culture, abrégé par la suite LSC, p. 165. C’est qu’il n’est finalement pas tant important de savoir d’où vient une tradition, de la connaître dans son évolution que de savoir pourquoi on la vie. Ici on la vie pour se maintenir en famille, pour partager tous ensembles cette tradition d’offrir des cadeaux, de préparer une recette spéciale pour Noël, une décoration choisie chaque année, une liste d’invités triées etc. Interpréter quelque chose n’est pas seulement comprendre au sens théorique ou conceptuel mais ici surtout au sens d’interpréter une partition musicale ou une pièce de théâtre. Interpréter a deux sens. Soit on explique une œuvre de façon technique justement pour en avoir une connaissance théorique, soit on joue l’oeuvre, on la vie et la fait donc revivre à soi et à d’autres pour en avoir là aussi une connaissance mais cette fois une connaissance pratique qui elle s’inscrit directement dans l’histoire d’un vécu. C’est justement parce qu’elles ont été jouées ou lues que les œuvres maîtresses de l’histoire de la musique ou du théâtre sont entrées dans l’histoire.

« Cela sera pour nous histoire que le jour où nous verrons dans ces monuments les symboles qui, non seulement nous permettent de reconnaître certaines formes de vie, mais aussi de les reconstituer pour nous même. » LSC, p. 166.

noel_boules_guirlandes.jpgAussi si la tradition et la coutume donnent sens et font la force de la culture, à son tour la culture peut être une force de destruction de ces mêmes coutumes qui en permirent pourtant l’émergence. « Tout ce qu’elle a bâti menace de se briser entre ses main », LSC, p. 202. Ce qu’il semble intéressant de retenir c’est qu’une tradition est plus que la simple définition d’une habitude commune, la tradition c’est la vie de la culture et dans la culture. Imaginer ôter Noël de la culture française impliquerait de facto de contraindre à ne plus être contraint de se réunir en famille et d’observer ou non, plus ou moins bien, les us et coutumes de cette fête. Pourquoi déranger une culture alors qu’elle ne dérange rien ni personne mais tend bien plutôt à arranger, à ordonner et donner sens aux vies de ceux qui participent de la communauté sociale qui en constitue la dimension culturelle ? Que faire des traditions est en effet une question qui se posent parce que la nécessité de celles-ci n’apparait pas dans l’immédiateté de la question qui les remet en cause, et pourtant cette nécessité est bien là, dans le lien social et culturel auquel chacune d’elle participe à sa mesure. Et à défaut de vouloir en faire absolument quelque chose, pourquoi ne pas tout simplement les laisser se faire ? Car les traditions sont de la cultures et font la culture. Dès lors, pourquoi ne pas plutôt laisser se faire la culture française plutôt que de prendre le risque de la défaire ?

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