PHILOTHÉRAPIE : Article n°33 : Le tabac est-il immoral ?

Le tabac ne cesse de faire l’actualité, depuis la découverte de son lien avec le cancer et autres méfaits sur la santé. Comme l’alcool voire même les drogues, il n’eut de cesse depuis plusieurs siècles de poser problème aux sociétés et aux pouvoirs successifs. Aussi la politique française concernant le tabagisme consiste essentiellement à produire des campagnes de sensibilisation, d’interdire sa consommation dans certains lieux publics et, d’en augmenter le prix par le jeu des taxes. Ainsi le tabac augmentera-t-il une fois encore de 6% en septembre 2012 et cette annonce est pour nous l’occasion d’investir ce sujet de réflexion. Notre soucis ici ne sera donc pas de participer au débat public ordinaire, ce dernier étant suffisamment alimenté par les médias et les discussions de terrasses, mais il sera plus philosophique. Non seulement il s’agira de se demander dans quelle mesure le tabagisme est moral ou non, mais il sera aussi question d’aller jusqu’à se demander si cette consommation entre dans le champs même de la morale. Fort de cette démarche nous constaterons que le tabac ne concerne que bien peu la morale et qu’il révèle en substance bien des failles et des limites de nos habitudes de pensée et de notre société.

  1. Le tabac est-il moral pour soi ?

Selon Kant, la morale se divise en deux types de devoirs. Il y a les devoirs envers soi-même et les devoirs envers autrui. De facto le tabagisme est en ce sens immoral puisqu’il va à l’encontre de l’un des devoirs envers soi-même des plus fondamentaux, la conservation de sa propre vie. En demeurant dans le domaine de la morale kantienne on peut ainsi aller jusqu’à se demander s’il n’y a pas aussi pour le non-fumeur un devoir envers autrui de tenter de l’empêcher de porter atteinte à sa santé. Mais à cette question qui a sa pertinence, on peut aussi objecter la liberté individuelle à disposer de soi qui est non seulement aussi au fondement de la morale kantienne mais aussi et surtout au fondement de notre société démocratique.

Allons plus loin et retranchons la morale kantienne dans ses limites. L’effort de Kant dans l’élaboration de sa morale consiste à dépasser la grande difficulté de l’efficience de cette morale. Le tout n’est pas d’en construire une mais il faut aussi que celle-ci soit opérante. Qu’est-ce qui peut bien obliger les hommes à suivre les commandements d’une morale ? Si une morale ne répond pas à cette exigence de mise en application, elle n’aura que bien peu de valeur et ne sera qu’une coquille vide. Par là, à part faire preuve de volonté, le fumeur n’a pas d’autre choix pour se conduire moralement. Mais allons encore plus loin et posons-nous la question de savoir si la conservation de sa propre vie appartient seulement au domaine de la morale. Lorsque nous considérons la santé nous parlons de ce qui est bénéfique et de ce qui est néfaste pour la santé du corps. Il est donc question de ce qui est bien ou mal, bon ou mauvais pour le corps et c’est là qu’un transfert s’effectue. Sans raison autre que langagière il y a un basculement du domaine biologique à celui de la morale, sur ces seuls mots de « bien » et de « mal » pour le corps. Ce qui est mal pour le corps on en conclue que c’est immoral et ce qui est bien ou bon pour lui, c’est moral. Ce glissement est facile et quasi évident mais rien ne le légitime car il n’y a rien de moral dans le domaine biologique. Pour prendre un exemple simple on ne trouve pas immoral que le lion mange la gazelle, et pourtant c’est un mal pour cette dernière. En soi, c’est-à-dire sur le plan de la santé et donc dans le domaine biologique, il n’y a rien d’immoral à fumer. Ainsi qu’est-ce qui induit ce transfert de la moral dans le champs biologique ?

Du point de vue philosophique de l’histoire des idées, le bien est l’absence de troubles, de maux ou d’angoisses et la morale apparut dans le but d’améliorer la qualité et la durée de ce bien. La morale vise la santé et la préservation de soi mais elle n’est qu’une sorte d’appendice de la nature qui nous donne en héritage dès la naissance l’instinct de survie. Aussi n’est-ce cependant pas là l’héritage moral que nous possédons aujourd’hui le plus fortement. Il y a une autre raison à ce transfert de la morale sur notre santé biologique qui provient cette fois de la religion. Ce sont les trois religions qui exhortent à la conservation de son propre corps en tant qu’il n’est pour ainsi dire qu’un prêt à court terme, un don de Dieu qu’il faut respecter en tant que tel et donc rendre en bon état. De plus la préservation de son corps va aussi dans le sens d’une vie pieuse dans laquelle il ne faut que s’occuper de Dieu dans tout ce que l’on fait et donc dans tout ce que l’on fait de son corps. Il faut s’occuper de soi pour toujours mieux et toujours plus s’occuper de Dieu ou de sa relation à Dieu pour ce qui est de la chrétienté. Aussi ce terrain de nous intéresse guère dans notre investigation, car sur le plan moral la religion est le point de Godwin de la réflexion philosophique. Aussi, dès lors qu’on ne postule pas l’existence de Dieu et donc d’une morale transcendante et seulement révélée, et dès lors que l’on décèle ce transfert de la morale à la biologie sans autre lien que celui permis par le langage, rien ne nous permet d’affirmer que fumer du tabac est immoral. On peut alors le décréter mais l’autorité ne peut suffire ici à la raison. On peut invoquer la volonté consciente d’un acte de tabagisme ayant pour conséquence des méfaits en tout genre sur la santé mais on n’en reste pas moins dans un glissement illégitime entre morale et biologie. Il en va de même pour le problème concernant l’addiction induite par la nicotine contenue dans le tabac. Mais c’est encore un transfert de la morale sur le biologique. C’est comme considérer immoral qu’une personne obèse et donc ayant comme addiction la nourriture, mange de la nourriture. Une personne obèse qui mange trop de nourriture agit de telle sorte qu’elle inflige un mal à son corps, mais en soi, le fait de manger de la nourriture est neutre, c’est ni bon, ni mauvais. C’est d’ailleurs la raison évidente pour laquelle l’on entend souvent à ce sujet que « tel type de nourriture est bon pour la santé mais à dose raisonnable ». Là encore le caractère raisonnable ne permet pas d’induire une immoralité du tabagisme car un acte irraisonnable n’est ni moral ni immoral en soi. Je peux manger de la salade de façon irraisonnable ou fumer « raisonnablement » si cela a du sens, ça ne changera rien à la neutralité morale du tabac comme de la nourriture. Tout au plus pourrions-nous nous accorder à dire que le tabagisme est immoral au sens où il ne répond pas à une moralité qui fixe ses lois hors de son domaine de légitimité, c’est-à-dire dans la biologie.

En ce sens la biologie pose un vrai problème de moralité et donc, un vrai problème de société. La prostitution, la procréation médicalement assistée ou encore l’onanisme, s’ils ont leur spécificités propres sont aussi des problèmes du même type, faisant intervenir le corps, le soin de soi ou encore le droit à disposer de soi, de sa personne et de son corps (sur ces points, voire aussi « La propriété privée du corps a-t-elle un sens éthique ? », et « Kant et la morale », rubrique Philopure).

  1. Le tabac et la société

Pour soi, individuellement, le tabagisme ne pose pas de problème moral, seulement une double contrainte biologique, celle des effets néfastes sur la santé et celle de l’addiction que celui-ci produit sur l’organisme. Il ‘y a un problème de moralité du tabac seulement dès lors que l’on est plus seul. Ainsi et en substance on peut considérer que la morale n’est pas un absolu puisqu’elle n’a pas de droit direct et légitime sur le biologique. Il serait donc le fait d’une construction sociale, culturelle et religieuse. Toutefois dans le cadre de la société la consommation de tabac peut poser un vrai problème moral. De quel droit transfert-on, lorsque l’on fume, des risques que l’on prend en propre sur la santé d’autrui ? Nous parlons ici du tabagisme passif mais aussi du coût des conséquence du tabac sur la santé, c’est-à-dire des répercussions financières des soins induits par les maladies du tabac sur la sécurité sociale à partir de notre système de solidarité collective. Mais nous ne mettons pas ces deux difficultés sur le même plan.

La première est assez évidente en premier abord pour ce qui est de sa résolution. Et l’interdiction du tabac dans certains lieux publics semble être une bonne chose pour ne pas que les non-fumeurs ne soit incommodés des libertés des fumeurs dans leur consommation. Il s’agit là du problème classique en philosophie politique de l’attribution démocratique des libertés individuelles mais aussi de leur conservation, d’éviter que certaines n’empiètent sur d’autres. Nous ne tranchons toutefois pas aussi vite cet aspect du tabagisme en société. Car il est question d’une interdiction qui ne concerne que certains lieux publics, essentiellement ceux qui sont clos. Aussi entend-on parfois des non-fumeurs incommodés par les fumeurs dans la rue, ou a-t-on l’exemple de certaines grandes villes américaines, par exemple celle de New York, qui interdisent le tabagisme en tout lieux publics incluant même les aires publiques de plein air et donc les rues. Mais alors la pollution auto-mobile pose de facto un important problème moral, sûrement bien plus important et bien plus grave que celui du tabagisme. Cette pollution est bien plus importante et dangereuse pour la santé que les seuls fumeurs de rue. Ici se pose un problème de hiérarchie. On peut considérer que tous les lieux publics soient non-fumeurs pour le bien de tous mais c’est un grand paradoxe de ne pas s’attaquer de façon aussi virulente à la pollution carbonée qui cause au moins si ce n’est autant de problèmes sanitaires. Nous avons bien fait de ne pas refermer trop vite cette parenthèse du tabagisme dans les lieux publics. Car c’est ici l’occasion de faire remarquer une trop grande focalisation et donc une trop grand moralisation sociale et individuelle du tabac.

Ordinairement, dans les médias, la politique, les débats et autres discussions, on se donne pour sujet de discussion le tabac et les réflexions ne cheminent ainsi qu’autour de ce sujet et pour une fois on y trouve que très rarement de diversion. Si bien qu’à force d’en faire le tour on grossit ce problème en l’isolant, en listant ses implications néfastes sur la santé, la force de son addiction etc. Et c’est sans compter ce transfert illégitime de la morale sur le biologique qui grossit encore davantage cette moralisation excessive. À aucun moment n’entend-on – sauf peut-être dans les discussions plus privée – des arguments de contextualisation. Pour être plus précis il s’agit de replacer ce problème moral dans son contexte, celui d’autres problèmes moraux. Aussi aucune distinction n’est jamais faite entre les maux moraux que représentent aussi bien le tabagisme, la délinquance, le crime, la bande organisée, les fraudes, les injonctions au code de la route, les devoirs d’école non faits ou encore le mégot jeté par terre. Le problème de la morale est donc double autant pour le tabac que pour la société. D’une part il y a une trop forte moralisation fondée en partie sur un transfert dont nous avons déjà parlé, et d’autre part il n’y a pas de hiérarchie entre tous ces problèmes. Le fait de laisser des parents – et ils doivent être très nombreux – ne pas obliger leurs enfants à faire leur devoir peut être finalement plus dommageable à la société que ne peut l’être le tabagisme, quel qu’en soit le terme. Il ne s’agit pas ici de noyer ou de diminuer volontairement la portée morale du tabagisme mais simplement de remettre chaque chose dans son contexte et montrer que ce que l’on fait très bien voire trop bien pour le tabac, on ne le fait pas assez ou trop peu pour d’autres problèmes tout aussi moraux et souvent bien plus urgents.

Il est certes plus facile de converser ardemment sur la cause fumeur ou anti-fumeur plutôt que de se poser la question du droit à l’enfant, de la libre éducation de ces derniers, du rôle de l’État vis-à-vis de celui des parents, ou bien encore de réfléchir au sens du pacte républicain entre le peuple et ses représentants, à savoir si celui-ci est rempli en son minimum pour s’assurer que la société puisse tenir en démocratie etc. Il ne faut donc pas trop se laisser divertir par des sujets qui ont leur importance mais qui ne sont pas primordiaux dans la bonne marche de la vie de la société.

Abordons donc le problème du tabagisme au regard de cette dernière et de son système de solidarité qu’est la sécurité sociale. Sur le plan social et politique, il est important de rappeler que la problématique fondamentale de la santé consiste à avoir des besoins illimités et des ressources quant à elles limitées pour y répondre. Dès lors on peut s’attendre à ce les fumeurs n’aient pas à faire payer le prix de leurs prises de risque sur ceux qui ne les prennent pas. Sur ce point nous pourrions être d’accord si les fumeurs étaient les seuls à prendre des risques. Dans la suite de cet argument, la communauté ne doit donc pas rembourser aux personnes obèses les frais de soin dû à leur prise de risque avec la nourriture ? Une fracture de la jambe au ski à cause d’une figure trop ambitieuse ne doit-elle plus l’être non plus ? Autrement dit, est-ce que toute prise de risque consciente induisant des frais de soin à la communauté ne doit plus être à sa charge ? Si c’est le cas il s’agit d’une réduction ou d’une redéfinition de la solidarité et cette dernière doit être décidée démocratiquement, à la majorité. Non seulement il ne s’agit pas d’une telle logique avec cet argument contre le tabagisme mais il n’est pas certain qu’une majorité de citoyens prône une telle redéfinition du système de solidarité.

Nous n’enlevons cependant pas au tabagisme ce problème du poids qu’il peut finir par représenter à long terme sur la participation collective au financement d’une sécurité sociale. C’est un vrai problème mais dont la solution est limitée à cette logique que nous venons d’exposer d’une part, et à la liberté individuelle et neutre de fumer d’autre part.

Nous pourrions alors augmenter les cotisations de sécurité sociales pour les fumeurs mais nous retomberions alors sur la même pente glissante que celle de ne plus rembourser ou moins, les soins dus à la consommation de tabac. C’est là non seulement un problème moral mais un dilemme moral, qui doit faire l’objet d’une réflexion encore plus approfondie et doit s’interroger sur ses fondements mais aussi sur toutes les conséquences induites pas son choix éventuel.

Aussi trouve-t-on une troisième voix de résolution qui est la taxation du prix du tabac et l’augmentation de celle-ci pour exercer une pression économique sur les fumeurs. L’idée a sa valeur, mais elle est inefficace. Inefficace pour deux raisons ; la première est simple et consiste non seulement en la constance du nombre de fumeurs mais en son augmentation, qui plus est et surtout chez les jeunes. La seconde est l’effet économique inverse de cette mesure, c’est-à-dire que la contre-bande voit son marché noir s’élargir à mesure que le prix des taxes augmente. Par là les fumeurs auront tendance soit à aller à l’étranger pour acheter leur tabac, soit à l’acheter sur le marché illégal. Aussi les recettes de l’État finissent-elles par ne plus augmenter, et les fumeurs de ne pas arrêter pour autant leur consommation. Nous ne nous étalerons pas davantage sur ces aspects connus de l’inefficacité de cette solution qui finit par asphyxier économiquement les fumeurs.

L’idée n’aurait peut-être pas été mauvaise en temps de croissance et de façon raisonnable. Mais elle s’avère démesurée et sans effets dès lors qu’elle se trouve isolée et exagérée. Il s’agit là bien plus d’un prétexte pour faire recette qu’une volonté de réduire les effets négatifs du tabagisme. Jamais l’État n’invoque ni ne se réclame de la santé publique quant à sa taxation de l’alcool qui connait bien des dommages quant à lui aussi et devrait lui aussi faire l’objet d’une augmentation de son prix au même titre que le tabac.

Et là encore on en revient à la mise en contexte. Quand on sait que dans les établissements scolaires du tertiaire mais aussi du secondaire voire et cela commence à émerger du primaire, rien n’est fait et plus rien n’est fait pour lutter contre le tabagisme, on peut davantage encore s’interroger sur le soucis sanitaire de l’État. N’est-il pas plus important et au moins aussi moral de s’occuper de cette normalisation du tabagisme au collège ? Pire encore et mon expérience a elle aussi pu en témoigner, des élèves au lycée comme au collège fument de la drogue ou arrivent ivres devant ou dans les établissements ! Là n’est pas la cause d’État et pourtant quel mal social présent, à venir et d’avenir ! C’est là qu’il faut agir pour éviter que le tabagisme ne fasse des dommages, pour atténuer par la suite les problèmes de société que cette consommation peut provoquer.

Quoi qu’il en soi les choses sont assez claires, on grossit le problème du tabagisme, on taxe sans scrupule et sans intention sanitaire honnête le tabac et on laisse le problème s’installer et croître sur les nouvelles générations, sans aucun soucis de la portée du phénomène en cours, cette addiction de plus en plus jeune au tabac mais aussi, par absence de tout contrôle, de l’addiction éventuelle à l’alcool et aux drogues. On traite les citoyens comme si on s’occupait d’enfants d’un côté, et de l’autre on délaisse les nôtres, nos vrais enfants, dans la décadence d’un système éducatif qui ne sait ni plus instruire qu’éduquer et qui, quant à eux, n’a de cesse de vouloir les considérer cette fois comme des adultes.

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