PHILOTHÉRAPIE : Article n°30 : Cinq préjugés sur la philosophie : 3/5 « Elle ne répond jamais aux questions qu’elle pose ! »

Voici la troisième objection à une série de cinq préjugés récurrents et populaires sur la philosophie. Celle-ci consistant à dire que la philosophie n’aboutie jamais conduit réellement à se poser la question de ce qu’est la philosophie. Si les deux premières objections l’eurent abordée en tant que telle, ce fut plutôt indirectement. Philosopher ce n’est pas seulement penser mais penser avec méthode, avec la vérité comme horizon et l’objectivité comme soucis, ce fut alors une des réponses au préjugé de considérer que quiconque puisse philosopher. Si tout le monde n’est pas forcément capable de philosopher, cela implique une définition précise de cet exercice. La seconde objection présenta le travail linguistique de la philosophie. Elle n’utilise pas de langage compliqué ou artificiel mais au contraire elle s’interroge sur la fonction du langage, sur sa capacité à exprimer la réalité tout en en faisant partie. Souvent et populairement, lorsque l’on s’attaque à la philosophie, on s’attaque bien plus à ce qu’elle n’est pas qu’à ce qu’elle est. Elle est quête de clarté, de savoir et de simplicité et on lui reproche un certain mysticisme, de la complexité littéraire et enfin de ne finalement pas répondre aux questions qu’elle soulève. Nous poursuivrons donc notre réflexion à cette troisième objection sur le dessein de la philosophie, son but et finalement son essence, ce qu’elle est.

  1. Elle ne répond jamais aux aux questions qu’elle pose

    a) Poser un problème n’est pas répondre à une question

    b) Un problème d’histoire de la philosophie

a) Poser un problème n’est pas répondre à une question

Ce qui fonde en premier lieu ce préjugé de penser que la philosophie ne répond jamais à aucune question tient déjà à la méthode d’enseignement de la philosophie au lycée. On ne saurait savoir pourquoi sans approfondir longuement ce procédé, mais la méthode de réflexion enseignée au lycée tient en trois actes : thèse, antithèse et synthèse. Ou, pour le dire autrement il s’agit, pour répondre à une question de dissertation d’argumenter pour l’affirmative, puis pour la réfutation et enfin de répéter succinctement le développement. Le but de la philosophie n’est pas de se contredire ni encore moins d’être aussi artificielle. Un point de méthode qu’elle se doit de respecter est le principe de non contradiction, déjà mentionné dans les deux premières objections. C’est la raison pour laquelle il nous semble être nécessaire de procéder bien autrement dans l’enseignement actuel de la philosophie. Car cette méthode contradictoire en trois actes, si elle désire apprendre l’art de la nuance, n’apprend rien de la philosophie. Pour preuve beaucoup d’anciens élèves de terminale ne retiennent principalement que cette méthode simpliste et rien d’autre si ce n’est une image caverneuse de Platon et un ou deux autres auteurs sans beaucoup de brides doctrinales. Du reste il ne se souviennent de rien, la philosophie ne leur a pas servi et surtout, ils se souviennent que jamais aucune réponse n’était clairement donnée aux questions posées.

Si la philosophie est mal enseignée, ce ne peut être de la faute de la philosophie mais celle de volontés politiques et éducatives, individuelles et collectives. Du reste, cette idée que philosopher ne donne pas de réponse doit être approfondie. S’il est question de répondre à des questions philosophiques comme on répondrait à des questions du quotidien par oui, par non ou par la désignation d’une chose matérielle recherchée (par exemple Où ? Quand ? Quoi ? Comment?) la philosophie en effet ne fournie par ce genre de réponse. Car la philosophie ne porte pas seulement sur les choses matérielles et sensibles.

Platon fit pour ainsi dire naître la philosophie en affirmant qu’il ne pouvait y avoir que du changement, que quelque chose restait, était permanent derrière l’apparence du changement. C’est comme un fleuve, il passe incessamment, il change continuellement mais quelque chose fait qu’il demeure un fleuve, qu’il ne fait pas que changer, que quelque chose reste. Ce qui reste c’est l’idée ou l’être. Le fleuve ne se dissout pas totalement dans le changement parce qu’il a un être qui le tient dans l’existence, il est un fleuve qui subit des modifications.

Sans entrer davantage dans ces éléments doctrinaux, il est question ici d’aborder la démarche philosophique. Si elle ne répond pas forcément aux questions qu’elle pose et cela arrive, notamment dans les dialogues aporiques de Platon, elle permet aussi d’évacuer les mauvaises réponses, voire même les mauvaises questions. Platon, par la bouche de Socrate, ne dit pas finalement ce qu’est la république, le courage ou le Bien, mais il évacue tout ce qu’ils ne sont pas, tout ce qui est dit d’eux mais qui n’est pas propre à leur nature, à leur définition propre. Et il y a en effet des questions auxquelles on ne peut pas répondre, et c’est une bonne chose ! Par exemple, Plotin explique en quoi le monde procède d’une unité absolue qui ne possède pas d’être car au-delà de tout être. Si une chose n’est pas, si l’on désigne le principe ou la raison d’être de tout ce qui existe comme ce qui est au dessus de tout ce qui est, alors on ne pourra rien en dire car notre langage n’est fait que pour parler de ce qui est. On ne peut dire cequ’est l’Un de Plotin car de facto il n’est pas mais fait être. Sans forcément aller plus loin ni même avoir à comprendre de quoi il retourne chez cet auteur, il faut comprendre que certaines questions métaphysiques, théologiques voire scientifiques ne peuvent trouver de réponse et même n’ont pas forcément à en trouver. Sur la création du monde par Dieu, un lieu intelligible principe de l’existence ou bien encore l’origine de l’univers ou de la vie avec le passage de la matière inerte à la matière organisée il n’y a pas de réponse simple, voire simpliste et directe. D’ailleurs le plus important n’est pas tant la réponse apportée que la façon dont la question est posée.

Avant d’aborder cette ordre d’importance, notons la différence entre une question et un problème. La question comme le problème peuvent contenir en eux d’autres questions ou problèmes, ils peuvent être vastes d’implications ou très précis. Mais ce qui distingue le problème de la question c’est que le problème pose aussi une difficulté. Poser une question n’implique pas forcément de poser un problème, un obstacle à la réponse. On a généralement tendance à les confondre car un problème peut se poser sous forme de question et une question peut être problématique. Cependant il y a une différence marquée entre demander l’heure qu’il est et demander ce qu’est le temps. Aussi ce qui importe dans un problème c’est d’abord la difficulté qu’il soulève avant la réponse qui peut lui être apportée.

À cet égard nous pouvons nous en remettre à Bergson qui soutient lui aussi que ce qui compte le plus en philosophie c’est la difficulté, la façon dont le problème est posé. Pour lui la philosophie se caractérise par l’effort, celui de ne plus penser par les catégories sociales du langage, de ne plus considérer les choses seulement par leur dimension matérielle. Par exemple le vivant est plus que de la matière, notre vécu n’est pas immobile et inerte mais il est en mouvement, dans un élan vital. Plus encore est-il très souvent possible de résoudre un problème en le posant différemment, convenablement. Aussi Bergson affirme-t-il « que les grands problèmes métaphysiques sont généralement mal posés, qu’ils se résolvent souvent d’eux-même quand on en rectifie l’énoncé ». (H. Bergson, La pensée et le mouvant, PUF, Paris, 1938, (2008), p. 104.). Nous en revenons donc à l’importance de la méthode en philosophie. Si un problème est mal posé alors sa résolution sera plus complexe voire impossible. La méthode en philosophie est gage de scientificité, d’objectivité. Elle empêche d’estimer, que chacun puisse dire « moi je pense que… » pour qu’une masse de vérités informe ne se fasse science par la force sociale. Et ce qui est alors complexe c’est que la méthode n’est pas univoque. Le fait est qu’il n’y ait pas une méthode en philosophie implique alors de s’intéresser à son évolution, à l’histoire de la philosophie.

b) Un problème d’histoire de la philosophie

Cette série d’objections ne pourront pas ne pas se recouper les unes les autres et elles le font déjà. Elles se répondent entre elles trois et appellent les deux autres qui suivront. Le problème de la méthode en philosophie est aussi un problème d’histoire de la philosophie. Si je me demande comment poser un problème philosophique, c’est-à-dire si je me pose la question de la méthode à adopter pour développer une réflexion, alors je dois faire le tour des méthodes déjà existantes, soit pour les répertorier, soit pour les apprécier et effectuer une sélection. Or faire cet examen des méthodes philosophiques nécessite dans le même temps une méthode d’investigation du sujet. Il me faut bien une manière de procéder, une méthode, pour réfléchir, analyser et sélectionner des méthodes déjà en vigueur. Nous sommes face à un cercle vicieux. Et ici le problème est mal posé. Ce qu’il faut alors, c’est se demander comment se présentent ces méthodes philosophiques, ce qu’elles représentent aussi. Notre méthode pour étudier toutes les méthodes pourra donc consister à étudier ce qui les englobe, c’est-à-dire l’histoire et l’histoire de la philosophie en particulier. Nous pouvons ainsi nous demander ce qu’est l’histoire ou l’historicité, et progresser jusqu’à comprendre comment les méthodes de la philosophie sont apparues et se sont développées. Ainsi pourrons-nous les apprécier, les évaluer et les sélectionner. C’est ce que j’ai tenté de faire dans mon article de recherche « De l’élargissement du cercle herméneutique à la philosophie dans sa réalité historique » disponible dans la rubrique Philopure.

Cette idée que la philosophie ne répond pas aux questions ou plutôt à présent, aux problèmes qu’elle pose nous plonge au cœur du problème historique de la philosophie. Le problème historique de la philosophie est celui de savoir pourquoi elle est apparue, pourquoi chaque mouvement d’idées est né, comment la philosophie évolue dans le temps, si elle obéit à des lois, des principes, si elle est relative à une période, un contexte ou bien si elle répond à des enjeux fondamentaux et universels. Autrement dit, se demander soit si la philosophie répond à ses interrogations, soit ce qu’elle est, sa définition, c’est se plonger dans son historicité. Il faut donc déterminer une histoire de la philosophie pour déterminer la philosophie elle-même, son programme, son champs d’action, son efficacité etc. Et pour ce faire, pour fonder l’histoire de la philosophie, une philosophie de l’histoire devient ainsi nécessaire. Philosopher sur l’histoire permettra ainsi de fonder l’historicité de la philosophie et donc de comprendre la philosophie elle-même, pour elle-même, dans sa réalité. La méthode se dégage ainsi d’elle-même. Le procédé, la manière, la méthode n’est plus un problème mais la solution qui se dégage de sa reformulation. Mon programme de recherche pour la suite de ma maîtrise montre ainsi que la philosophie ne répond pas seulement à des questions mais pose des problèmes de telle sorte qu’elle devient par suite en mesure de les résoudre.

Par conséquent il nous reste à préciser une chose avant de conclure. La philosophie ne revêt pas de dimension pratique ou technique. Ainsi ne peut-elle pas répondre à des questions pratiques. Elle ne décrit ni ne prédit le sens du vent, la réaction de deux molécules ou bien encore l’évolution du vivant. La philosophie s’occupe d’un autre champs plus spéculatif. Spéculer c’est tracer les trajectoires les plus probables, c’est tenter de se rapprocher le plus possible ce qui est réellement et véritablement. D’où cette discipline philosophique qu’est l’herméneutique, l’art d’interpréter ou de donner sens. La philosophie peut être définie comme la science du sens. Elle essaie de trouver le sens le plus objectif à tout ce qu’elle étudie. Mais cette définition, pour être précise et fondée nécessite un développement plus clair et consistant. Aussi retrouverons-nous cette idée d’une science du sens dans la quatrième objection qui portera quant à elle sur le préjugé que la philosophie ne sert à rien. Nous verrons alors que la philosophie ne sert pas sur le plan technique et pratique, mais qu’elle sert à donner consistance à ces deux plans qui appartiennent au domaine social. La philosophie est au service de la société, pour la société, non pas en son sein mais de l’extérieur, de ce qui la dépasse c’est-à-dire, depuis l’acte philosophique.

Pour conclure, remarquons enfin à la lumière de cette réponse que dire de la philosophie qu’elle ne répond pas aux questions qu’elle pose c’est dire qu’elle ne fait finalement pas son travail. Mais si l’acte de philosopher consiste à refondre et à reformuler les problèmes mal posés alors dire qu’elle ne le fait pas c’est désigner autre chose que la philosophie. Imaginons un cordonnier. Dire qu’il ne fait finalement pas de chaussure c’est affirmer en négatif qu’il n’est pas vraiment cordonnier. Dire que la philosophie ne répond pas à ses questions c’est donc affirmer soit qu’il n’y a pas de philosophe et qu’il n’y en a pas eu, ou bien c’est affirmer qu’il n’y a tout simplement pas de philosophie. Dans ce cas, il ne nous reste qu’à attendre les preuves rationnelles et bien argumentées de pareilles positions. En cas contraire, le préjugé n’a aucune légitimité ni de valeur de vérité. Méthode et philosophie ont provisoirement tranché !

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