PHILOTHÉRAPIE : Article n°29 : Cinq préjugés sur la philosophie : 2/5 « La philosophie utilise un langage artificiellement complexe »

Voici la seconde objection à une série de cinq considérations récurrentes et populaires sur la philosophie. Très souvent on reproche aux philosophes de s’exprimer avec des formules trop complexes et exagérément techniques. Aussi juge-t-on le philosophe trop prompt à définir chacun des termes qu’il utilise, à tel point qu’on le croit manipulateur ou perdu dans un monde d’idées qui n’ont plus rien à voir avec la réalité. Là sera notre point de départ pour comprendre ce que ce préjugé nous donne finalement à voir de la philosophie et de sa matière première qu’est le langage.

  1. La philosophie utilise un langage artificiellement complexe

    a) Qu’est-ce que la complexité du langage philosophique ?

    b) Les raisons d’une philosophie du langage

a) Qu’est-ce que la complexité du langage philosophique ?

La question que nous posons ici est assez étrange car elle donne un élément de consolidation de l’argument consistant à affirmer que la philosophie définie tout, qu’elle définie trop. L’on s’attend à ce qu’elle soit défendue mais au lieu de cela une prise est laissée à ce préjugé par cette question « qu’est-ce que la complexité », ce qui revient à se demander comment la définir.

Bien entendu nous ne posons pas cette question pour alimenter ce que nous voulons amoindrir mais pour comprendre la place du langage en philosophie. La question sous-jacente est celle de savoir ce que la philosophie a à dire. Car pour avoir un langage en apparence aussi complexe nous sommes en droit de penser qu’elle a des choses elles aussi complexes à dire. Et pourtant la philosophie tend bien plus vers la simplicité car cette dernière est gage de clarté, d’élévation, d’amélioration, de connaissance et de vérité. Traditionnellement la philosophie tendait-elle à se défaire de la complexité du monde de l’homme ; c’est-à-dire du quotidien, de ses préoccupations éphémères et sociales ; du monde matérielle, de tout ce qui empêche l’homme de voir ce qu’il y a de plus élevé et de plus essentiel dans et à travers le monde sensible. Le représentant le plus emblématique de cette volonté de simplification est bien entendu Plotin, néoplatonicien de l’antiquité tardive dont la philosophie converti l’homme du sensible à l’intelligible, c’est-à-dire à l’immatérielle beauté, l’immatérielle bonté d’âme, jusqu’à pouvoir atteindre à une forme d’unité absolue.

Mais une philosophie de la simplicité est-elle pour autant simple à comprendre ? Là est la question car il s’agit bien de tirer l’homme de la multiplicité de sa vie complexe pour le conduire à une compréhension non plus sociale du monde mais une compréhension réelle et véritable. Voilà ici ce qui explique l’apparente complexité du langage philosophique. Cette démarche de déblaiement et d’évacuation du sensible ou des intérêts de la société pour conduire l’homme à s’améliorer, à connaître d’autres aspérités de la réalité, cette démarche-là implique que le philosophe justifie qu’il y ait une autre réalité que celle de l’homme social et commun. Ensuite doit-il démontrer la plus grande valeur de vérité de cette autre réalité et parvenir à proposer un chemin qui puisse initier les hommes à cet autre degré de réalité, à un degré plus digne d’existence. Voilà ce qui suscite la technicité du langage philosophique. C’est qu’il doit se faire scientifique au sens où il doit démontrer une vérité, vérifier les jugements qu’il porte sur les hommes et le monde, c’est qu’il doit aussi rendre raison et fonder un savoir qui ne porte pas sur le monde de la science, sur le monde matériel, et c’est aussi qu’il doit savoir tisser un fil d’ariane solide afin que le plus grand nombre d’hommes puisse le suivre sur ce chemin particulier de la connaissance.

Explication de cette illustration à la fin de cet article.

L’on a tous en tête l’allégorie platonicienne de la caverne, où des prisonniers sont enfermés sous terre depuis longtemps, ne voyant que des ombres projetés par une procession de personnes portant des objets en passant devant un feu. Un jour l’un des prisonniers parvient à se défaire de ses liens et remonte à la surface. La lumière alors l’aveugle et il ne peut plus rien distinguer. La vérité du monde l’aveugle, il ne voit plus. Là est la démarche philosophique d’atteindre la vérité la plus éclatante, puis à se donner la capacité de la voir. Et ce ne sont pas là les seules difficultés. Car ce prisonnier se sent devoir retourner dans la caverne pour expliquer la vérité du monde qu’il a observé à ses anciens compagnons. Or quand il redescend leur conter sa remontée ces derniers ne le croient pas et finissent par le tuer. Il est très difficile d’ébranler des vérités socialement établies, de contrefaire des croyances sans fondement et qui ne donne pas de vraies connaissances du monde. Un parallèle peut être fait ici entre la philosophie et la science. À ses début à l’antiquité, la science était très concrète et attachée au monde sensible. Il s’agissait pour l’essentiel de géométrie. La géométrie est cette partie de la science la plus attachée au monde matérielle en ce qu’elle se calque sur les formes de la nature qui sont présentent dans le sensible. Il s’agit de la circularité des astres, de la forme carrée d’un minéral ou bien encore de la droiture d’un bâton. C’est ensuite que la science a approfondit sa connaissance de la matière et a donc pénétré la matière elle-même. Aussi sommes-nous aujourd’hui parvenu à pénétrer la matière jusqu’à l’atome voire même ses constituantes atomiques mêmes. Pour la philosophie il en va un peu de même. À ses débuts à l’antiquité grecque la philosophie s’entremêlait de croyances mythologiques. La mythologie permit de faire signe vers un autre monde que celui des apparences sensibles, le monde de l’immatériel, de l’être puis de l’illimité et de l’intemporel. Puis cet approfondissement s’opéra aussi à la période chrétienne du haut Moyen-Âge où la croyance se fit foi. La foi implique l’écoute intérieure et la rationalité connaissante. Plus on écoute la parole de Dieu et plus on apprend de lui et par suite, de nous-même. Aussi ce métissage de la croyance et de la connaissance philosophique se substitua à un recours au mythe. Par la suite encore fallut-il se défaire des dogmes religieux pour prétendre à un autre degré de vérité encore, non plus révélée mais objective.

Depuis ses débuts la philosophie a donc affaire à de fausses croyances et de fausses connaissances. Aussi s’employer à les analyser et les défaire est-ce les expliquer, les délégitimer pour refonder ensuite une vision correcte des choses. Il faut ainsi fournir une méthode, des outils de compréhension et d’appréciation de la vérité de ce que l’on défend. Il faut ordonner sa penser et ne pas laisser de prise à une mauvaise compréhension. C’est là que l’on peut comprendre l’apparente complexité du langage en philosophie, en ce qu’elle se doit d’être très précise pour ne laisser aucune place à un quelconque détournement de ses propos ou à une mauvaise compréhension.

C’est cela qui est compliqué en réalité, d’aller contre les facéties et les croyances. Combien d’homme sont bel et bien mort, comme le présente l’allégorie de la caverne, pour avoir donné une autre vision du monde qu’elle soit philosophique avec Socrate ou héliocentrique avec Copernic et Galilée. Cet objectif a dessiné l’histoire humaine, de la chrétienté où, par la théologie notamment la philosophie et la religion ne firent plus qu’une, jusqu’à notre époque contemporaine où la philosophie est attaquée par la science elle-même pour lui laisser place. Plus encore a-t-on même des « ennemis intérieurs », notamment les positivistes qui soutiennent que seule la rigueur logique du langage, apparentée à la logique des sciences, peut atteindre clarté et vérité. Il s’ensuit que, pour ces derniers, la métaphysique n’a pas de sens, qu’elle n’est pas une connaissance du monde.

b) Les raisons d’une philosophie du langage

Le langage est donc l’outil de la philosophie mais il peut aussi en être la matière. Car c’est par le langage que la philosophie travail à construire ses démonstrations. Une des questions les plus immédiates alors est celle de savoir si cet outil est bien adéquat, s’il est approprié à cette tâche. Aussi ceux qui pensent que la philosophie use d’un langage trop complexe et artificiel sont ceux qui utilisent le langage commun, celui de la société, des hommes entre eux, pour parler de quelque chose qui n’est justement plus de l’ordre du commun ou du quotidien. Il y a des vérités sociales, des conventions collectives, mais ces dernières dépendent aussi ou au moins coexistent avec d’autres vérités ; celles, scientifiques, de la nature, et celles, philosophiques, de l’esprit. Si l’esprit est inscrit dans la société, il ne peut se réduire à cette seule dimension. L’art en est un des signes les plus évident. On ne reproche pas à un impressionniste ou à un peintre de la renaissance italienne d’utiliser une méthode complexe d’expression pour exprimer quelque chose qu’il est possible de décrire en deux mots. C’est que les mots du sens commun ne sont que des traces de vérités que les disciplines humaines dépassent pour rendre une vérité plus dense, plus pure, et donc en ce sens plus simple. Le langage n’est donc compliqué non pas en lui-même mais en ce qu’il a à s’extraire de la complexité immédiate du monde social. Quand on veut s’exprimer, on veut être clair, que cela soit simple à comprendre. Par là, il semble y avoir une complexité de nature à laquelle le langage doit toujours faire face.

Aussi revenons au langage non plus comme outil philosophique mais comme matière même de la philosophie, comme objet de réflexion. Il s’agit de penser le langage pour le rendre apte à répondre aux exigences de connaissance fixées par la philosophie. Aussi cette précision scientifique conduit à définir, à donner un sens fixe aux choses pour pouvoir établir une connaissance mesurable et vérifiable par les bases qu’elle se donne. C’est pourquoi à l’antiquité grecque apparaît avec Socrate et Platon la dialectique, une méthode linguistique de démonstration, puis la théologie avec Augustin aux débuts de la chrétienté. Augustin réfléchit à une méthodologie de compréhension de la Bible dans son œuvre Comment enseigner le christianisme (De doctrina christiana) et qui jeta les base future de la théologie, voulue plus scientifique encore avec Thomas d’Aquin. La philosophie du langage est donc l’un des préalables nécessaires à l’activité philosophique. Son langage n’est donc pas artificiel mais porteur d’une méthodologie qui génère un sens, une définition, une vision lucide et une démonstration.

La langage a aussi une position très ambiguë qu’il s’agit aussi de penser. Il part de nécessités sociales et matérielles pour démontrer la nécessité dans l’immatériel. Ce rôle de médiation du langage est très problématique en philosophie et a notamment été travaillé par Bergson et Cassirer. Aussi attaquer la philosophie par son usage du langage, c’est occulter en même temps l’importance de son travail même sur le langage. Plus encore s’agit-il de se tromper d’adversaire. Car nous nous sommes ici bien plus occupé du langage que de la philosophie. C’est du langage dont il est question finalement, bien plus que de la philosophie. Le langage permet-il vraiment de s’exprimer ? Permet-il d’affirmer et de prouver des vérités ? Le fait qu’il soit commun aux sciences, à la philosophie, aux arts et à la société est-il compatible, pertinent et sans conséquence ? Se comprend-on vraiment dans et par le langage ?

Finalement la philosophie n’a pas ou peu à se défendre face à ce reproche qui lui est fait d’utiliser un langage complexe et artificiel. C’est du langage lui-même qu’il s’agit de faire le procès. Est-il simple ? Ne complexifie-t-il pas notre monde et notre perception du monde ? Dit-il vraiment les choses ou ne se substitue-t-il pas aux choses qui sont « naturellement » ce qu’elle sont, c’est-à-dire sans les étiquettes artificielles des définitions du langage ? Ce sont autant de questions qui ne concernent pas directement la philosophie mais dont la philosophie se préoccupe.

S’attaquer à la philosophie ici s’est s’aveugler davantage encore à la véritable question qui est sous-tendue, celle de l’efficacité et de la nature du langage. Et si le langage philosophique semble compliqué, c’est qu’elle effectue ce travail d’éclaircissement et de mise en forme de dernier. La philosophie fait donc corps à ces difficultés du langage et tend ainsi à ne pas être soumise aux problèmes qu’il porte intrinsèquement en lui. Enfin, pour le dire autrement, la philosophie semble avoir un langage compliqué pour certains comme un français considère la langue anglaise compliquée parce qu’il n’a pas fait ce travail d’apprentissage et de compréhension de cette autre langue pour se rendre finalement compte que c’est sa propre langue qui est très complexe. Quand on a l’habitude de ne pas faire simple, le simple semble compliqué. Il faut défaire et se défaire des habitudes, apprendre à se servir d’outils de réflexion pour trouver, montrer et démontrer le vrai du faux, l’unité du multiple, le simple du compliqué. Tel est entre autres tâches, celle de la philosophie.

Explication de l’illustration :

Cette suite de chiffres se comprend justement dans un rapport au langage. Au haut de la pyramide il y a le chiffre “1″. Le rapport au langage commence à la seconde ligne où il s’agit de dire ou penser la première, ce chiffre “un”. Pour ce faire nous décrivons cet “un”, en disant qu’il y a ou que c’est “un un”. Il s’agit d’écrire cette dualité que suppose le langage en écrivant “11″ car il n’y a pas deux, trois ou quatre mais un unique “un”. Ensuite on décrit la ligne que l’on vient d’écrire, en l’occurrence la seconde. Ce qui donne “2 1″ car nous voyons en effet “deux un” ou “deux 1″. La ligne suivante consiste décrire qu’il a d’une part “12″ et “11″ ce qui donne “1211″. Ensuite l’on va dire qu’il y a “11″, “12″ et “21″ ce qui donne “111221″. Puis on dira qu’il y a “31″, “22″ et “11″ ce qui donnera “312211″ et ainsi de suite. Cela paraît compliqué mais c’est en réalité très simple, il faut seulement se munir d’une méthode de compréhension.

3 commentaires Ajouter un commentaire

  1. liveandthink dit :

    Merci ! Ce billet est d’une fraîcheur philosophique. J’attends les 3 préjugés suivants avec impatience.

    Vous répondez de manière pertinente aux interrogations que j’ai pu entendre au sujet de la philosophie.
    Et votre explication sur la simplicité : un bijou. C’est d’ailleurs assez amusant, j’ai récemment eu cette discussion avec des amis concernant la simplicité. Et je me suis aperçu que l’on confondait peut-être la simplicité véritable avec le fait d’être simpliste, superficiel.
    Et quand vous dites que la philosophie tend vers plus de simplicité car « gage de clarté, d’élévation, d’amélioration, de connaissance et de vérité » je suis parfaitement d’accord avec vous et ce constat est vivifiant pour moi, je vous assure, même si je suis loin d’avoir vos connaissances en la matière.

    Idem concernant en gros la complexité du langage philosophique, en comparaison avec le langage commun, qui serait en fait précision du langage. « les mots du sens commun ne sont que des traces de vérités », sublime.
    Il faut faire et se défaire des habitudes afin de découvrir le simple du compliqué.
    D’ailleurs la linguistique a débuté avec la philosophie, avec Platon et son Cratyle notamment.

    Il y a là une vraie réflexion à la fois sur la philosophie mais aussi sur le langage et j’y vois également une réflexion sur l’apprentissage, la culture et l’élévation de l’esprit en société à l’heure actuelle.
    Serait-ce un simple préjugé de dire que l’heure n’est plus à l’élévation de l’esprit et que de plus en plus d’individus, faute de voir autre chose que le quotidien et son rythme effréné, n’osent plus regarder les richesses linguistiques et la réflexion en face. Me concernant, j’y vois même une sorte de répulsion envers la question philosophique et tout ce qui touche au culturel, sans en faire une généralité bien évidemment.
    Mais d’un côté ne serait-ce pas un constat séculaire et durable ? Une majorité, faute d’accès, n’érigeait pas l’élévation de l’esprit en fondement contre une minorité dont la réflexion, quelle qu’elle soit, était la profession.
    De nos jours, une majorité faute de temps et autres facteurs, n’essaie pas de tendre vers cette simplicité de vie qui lui apparaît comme complexe tandis qu’une minorité continue d’y voir un pilier de la construction de soi voire une porte de sortie de crise. Sauf qu’étrangement à l’heure actuelle, la culture n’a jamais été aussi accessible et offerte en abondance, et pourtant… Un cercle vicieux s’installe.
    Pourrait-on y voir de l’arrogance dans cette ignorance contemporaine : « non, pas b’soin de lire, ça sert à rien de trop se poser de question, puis j’ai pas le temps… » ? L’ignorance ferait-elle donc le bonheur ? Serait-ce aussi parce que l’idée et la culture de l’esprit seraient des produits de très faible valeur, aux bénéfices et à l’utilité minimes, sur le marché mondial ultra libéral ?

    Je m’emporte peut-être un peu… Et quand vous dites « la philosophie utilise un langage artificiellement complexe » vous parlez pour qui ? De qui ? Des questions qui me semblent pertinentes et qui viennent à en poser d’autres : « qu’est-ce que la philosophie ? Et, quel est son rôle ? À qui est-elle destinée ? Arpenter la philosophie nous fait-il devenir philosophe (retour au préjugé 1) ? Y’a-t-il un mode d’emploi pour la philosophie ? De mon point de vue, la philosophie malgré les similitudes avec les autres disciplines scientifiques, peut être abordée de manière « non-professionnelle », mais pour nourrir l’esprit, la sagesse, le cheminement par le questionnement etc. Ce qui en fait une discipline à la fois à part et si fondamentale.
    Bref, je m’arrête là. Je ne vous demande pas de répondre à toutes ces questions bien évidemment.

    « Devenir simple, c’est compliqué »

    Votre billet me tiraille et fait naître en moi une multitude d’interrogations… Rien que pour cela, je vous redis merci.

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  2. LOACMATEO dit :

    Bonjour,
    Quel commentaire éloquent ! Je me suis habitué à susciter des objections et des questions de précisions mais une telle réaction procure un plaisir tout autre et particulièrement appréciable.
    Pour répondre à présent à vos interrogations – elles sont nombreuses et cela me fait bien plaisir aussi – je commencerai par l’incapacité dont relève la société à “vivre simplement”. Je pense que je peux, selon votre développement, y inclure l’incapacité à philosopher.
    Dans cet article il n’a pas été vraiment question d’une réflexion sur la simplicité même, mais plutôt d’user des éléments conceptuels sur la simplicité pour penser le rapport de la philosophie, du langage et de la société. Par là, tendre au simple en philosophie n’est pas univoque. Si pour Plotin il est en effet question à proprement parler de vivre simplement, sans préoccupation matérielle, sans ce qui touche au sensible et, finalement à une quelconque forme de multiplicité, il n’en va pas de même dans toute les philosophies. Pour Augustin par exemple la vie “simple” se fait dans et part une relation à Dieu. La simplicité implique bien ici l’idée de bien, d’optimum. A cet égard, Aristote traduirait une vie simple par une capacité à trouver un juste équilibre selon les situations vécus, la “mésotès”. C’est d’ailleurs à cette position que je tendrai à adhérer le plus, car elle ne prive pas le moins d’avoir à faire à des préoccupations humaines mais elle les encourage tout en invitant et même, pour être très précis, en exhortant à réfléchir sur le fondé de ses actions de telle sorte qu’une issue vertueuse puisse toujours leur être trouvée. Pour ne pas que ce commentaire soit trop long, et il le sera déjà bien suffisamment, je vous invite à lire l’article “Aristote et la reponsabilité” (Rubrique “Philopure”). Ce qu’il faut en retenir, c’est qu’une vie dite simple n’implique par forcément de se couper de la multiplicité mais à mon sens de la mettre en ordre, de la rendre cohérente. Par là ce qui est multiple peut aussi se faire un en s’organisant. Par exemple les êtres vivants sont à la fois un (individus), et multiples, (organisés en organes, cellules, ADN…).
    Ainsi passerai-je au second point de votre questionnement c’est-à-dire à la dimension culturelle du problème de transmission de la philosophie. Il est bien vrai que la culture aujourd’hui est plus de l’ordre de la banalité temporelle que des arts et artisanats contemporains et historiques. Si le dire relève du lieu commun, se poser la question des raisons d’un tel phénomène peut nous conduire sur un tout autre terrain. Car à mon sens ce déclin n’est pas fatal ni un évènement implacable. Ceci relève bien plus d’une volonté politique et sociale. Pour ne donner que quelques exemples, on pense à ne plus noter les élèves, l’excellence est attaquée au nom d’un non-élitisme, on prône un marché de l’art avec des idées sans talent, on écoeure la société d’oeuvres sans temps, sans époque ou au contraire à tel point engagées qu’elles figureraient bien, plus tard, dans un musée de la propagande politique. Il n’y a plus de politique forte, claire et délimitée, il n’y a plus de culture, plus d’identité (et pas seulement nationale, aussi artistique, patrimoniale (peut être encore un peu plus vivante que les autres quand même), plus de savoir-faire, d’artisanat, de transmission. Qui dit transmission laisse penser à cette pédagogie idiote et destructrice qui laisse penser que l’on peut tous, enfant comme adulte, apprendre par soi-même. Aussi en revient-on en effet à la première objection “Nous sommes-tous philosophe” qui montre bien les conséquences possibles d’une pareille instruction.
    Ce que je veux dire ici c’est qu’il y a une multiplicité de facteurs et de mouvements qui concourent à cette direction de déclin. C’est la raison pour laquelle je ne suis pas fataliste et trouve bien des raisons d’aller contre ce qui advient. Si l’on dit populairement que c’est dans les vieux pots que l’on fait les meilleurs recette, j’y rajouterai une phrase extrêmement pertinente de Bergson qui ajoute à cette situation sa circonstance aggravante : “sur dix erreurs politiques, il y en a neuf qui consistent simplement à croire encore vraie ce qui a cessé de l’être. Mais la dixième, qui pourra être la plus grave, sera de ne plus croire vrai ce qui l’est pourtant encore.” La pensée et le mouvant, PUF, Paris, 1938, (2008), p. 97.
    Par là en politique il me semble qu’il n’y ait pas vraiment d’ancien et de nouveau. Notre démocratie est à la fois nouvelle par son apparition et ses particularités, mais elle est aussi très ancienne et date de l’Antiquité grecque comme nous le savons, et a effectuée son parcours dans l’histoire, de Al Farâbî en passant par Tocqueville jusque encore Rousseau et tant d’autres. A l’inverse aujourd’hui il est possible de constater que l’ancien pour certains est périmé, qu’il ne sert que de rappel ou d’anecdote. L’on parle de passéisme pour ceux qui pensent que dans le passé peut se trouver des éléments utiles au présent et de progressistes ceux qui font table rase de ces trésors pour du “nouveau”. Or c’est une erreur, l’histoire et l’histoire politique en particulier est comme une boîte à outil, ce n’est pas parce que je ne me suis plus servis du marteau depuis longtemps qu’il est passé et que je ne peux plus m’en servir.
    Vous parliez de cercle vicieux et bien je pense que c’est là qu’il réside, dans ce genre d’inversion sémantique dont on empoisonne la société, de l’éducation à la citoyenneté. Penser que l’ancien doit demeurer dans le passé, que le futur est dans la nouveauté, comme d’ailleurs penser la philosophie compliquée alors que c’est les objets qu’elle travaille à simplifier qui le sont, là est le sens propre, utile et efficace d’une indignation.
    C’est pour cela que lorsque vous parler du « marché mondial ultra libéral », je ne pense pas que notre réflexion puisse aboutir à ce type de responsabilité. Pour ce qui est du libéralisme ce n’est pas ni une chose morale, ni encore moins une personne morale. D’ailleurs le libéralisme ne veux pas ni édicter ni imposer de morale. Il part simplement du principe où les libertés sont fondamentales à l’épanouissement de l’homme. Et pour que cela se fasse au mieux et prenant en compte d’autres facteurs inhérent à cette même nature humaine, l’ont circonscrit un cadre à ce libéralisme, des lois, un régime politique… Là où il y a eu un problème avec le libéralisme c’est quand ce cadre à été déformé et a même été enlevé. C’est le néolibéralisme. C’est comme si vous jouiez à un jeu. Nous sommes tous libre de notre stratégie, et au départ, avant de jouer, nous fixons des règles, les mêmes pour tous et en même temps. Pour le moment il n’y a rien de directement problématique et cette image correspond à ce que représente le libéralisme. Or le néo ou ultra libéralisme consiste à changer les règles du jeu lors de son cours. Les conséquences sont simples, il y a de la triche, de la concurrence déloyale et bien d’autres licences possibles. D’où l’importance, en politique comme en économie de choisir les mêmes règles et en même temps, sans les changer autrement qu’ainsi, dès lors que l’on veut jouer ensemble.
    Aussi penser trouver le fond du problème d’accession ou de transmission de la philosophie ou d’une bonne éthique de vie dans le libéralisme est une mauvaise direction. Car une réflexion sur le libéralisme nous éloigne de notre problème initial et que cette attaque classique adressée au libéralisme se trompe de destinataire. Le problème ce n’est pas le libéralisme mais le fait qu’il ne soit plus tel qu’il devrait être, qu’il soit dénaturé et tronqué sans que son nom ne soit toutefois changé.
    C’est aussi pour cette raison au moins que je ne m’ « indigne » pas, en tout cas pas comme le sens populaire l’entendrait. (Oui je suis passé sur votre site pour en apprendre un peu plus de vous et de ce que vous produisez de votre côté sur le net).
    Je me rend compte à ce stade de ma réponse que j’ai été très long. Et bien que je pense être lu au vue de l’intérêt que vous portez à ces questions, je tiens à rester digeste et appréciable. Par là je vais m’en tenir ici pour ces questions et en venir au dernier paragraphe de votre commentaire.
    Celui-ci pose la question de savoir qui et pour qui s’adresse ce reproche d’un langage philosophique complexe et artificiel. Evidemment la réponse à ce préjugé parle de ceux qui pensent que la philosophie universitaire ou en tant que discipline disons scientifique et spécialisée n’est qu’un faux-semblant ou, plus vulgairement une « masturbation intellectuelle ». Je m’adresse d’une part à ceux qui soutiennent ce préjugé, ceux qui se plaisent à se faire philosophe en critiquant la philosophie sans en avoir ni la connaissance, ni la pratique. D’autre part et surtout, je m’adresse à ceux qui reçoivent les reproches de ces premiers types d’individus. Je réfléchis depuis un moment déjà à répondre à ces objections, de façon technique et simple à la fois. Par exemple, quelqu’un qui nous dira, penser c’est être philosophe, je lui dirai, calculer, est-ce être mathématicien ? Lorsque je fais mes compte ou une addition à la caisse d’un supermarché, suis-je mathématicien ?
    Ces trois types de personnes sont ainsi concernées, remises à leur rang ou défendues, les « philosophes » universitaires ou disciplinaires, ceux qui la critique le plus et qui en font le moins, et ceux qui tentent de défendre le prestige mérité de cette discipline et de ceux qui font le réel effort de la faire leur. Aussi une réponse à un autre préjugé à venir fera-t-il échos à ceci, à savoir la question de l’utilité de la philosophie, de ce qui fait sa spécificité, son lien entre la science et la société vulgaire (au sens de « vulgarisation », « transmission philosophique ») etc.
    Pour ce qui est de la suite de ce paragraphe, je ne peux répondre au sein d’un commentaire, qui, comme je l’avais bien pré-senti, se fait bien trop long. Néanmoins les autres objections pourront, je l’espère, vous apporter des éléments de répondre. Et nous pourrons toujours en discuter ensemble par ce type d’échange. Je pense ou en tout cas souhaite que ce développement vous aura déjà suffisamment satisfait pour vous permettre d’en attendre plus à l’oré des trois préjugés à venir.
    Pour vous en donner un aperçu et comme pour vous remercier de ce très vive intérêt, la troisième réponse à cette série de préjugés portera sur cette affirmation, c’est-à-dire que la philosophie n’aboutie jamais, qu’elle ne répond pas aux questions et aux problèmes qu’elle pose.
    En attendant la suite de ce programme, c’est moi qui vous remercie encore pour cette vive réaction et pour l’enthousiasme que cela suscite pour moi.
    En attendant et dans l’éventualité de votre réponse à mon développement, peut être pourriez-vous vous présenter davantage. Savoir votre parcours en philosophie ou dans toute autre discipline me permettra de savoir plus précisément à qui je m’adresse et d’apprécier davantage encore ces échanges.

    Très bien à vous,
    Loac

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  3. liveandthink dit :

    Je prends note de vos références concernant le fait que le simple en philosophie ne soit pas univoque. C’est d’ailleurs ce que j’ai pu remarqué en lisant Épictète, Sénèque, Platon ou encore Sartre ou Nietzsche. Je me plongerais donc avec entrain dans « “Aristote et la responsabilité”, même si je vois que cet article figure dans la rubrique « philopure » qui d’après ce que j’ai pu lire s’adresse davantage aux initiés, mais il faut faire l’effort pour se dépasser. Le jeu vaut [toujours] la chandelle.
    Oui, la phrase de Bergson est pertinente je l’avais lue je crois sur votre compte facebook (je suis de près la blogosphère qui touche à la philo). Ah, il me semblait posséder cet ouvrage de Bergson, mais en fait non. Ma bibliothèque ne contient que « l’énergie spirituelle » et « le rire ».
    L’histoire et l’histoire politique comme boîte à outil est une sublime métaphore, vous mettez des images et concepts sur de vagues idées que je peux avoir sans pouvoir les approfondir. D’ailleurs pour revenir sur les passéistes et les progressistes, il y a là une idée reçue à laquelle je suis constamment confronté notamment en discutant avec mon entourage (oui je parle beaucoup avec mon entourage pour mouvoir ma pensée) c’est celle qui consiste à dire, dès que l’on questionne un engrenage, un simple essieu de notre modernité, « toi, en fait, tu veux retourner à l’âge de pierre ». Une remarque qui illustre pour moi parfaitement ce que vous disiez « l’ancien doit demeurer dans le passé et le futur dans la nouveauté ». Une idée reçue qui causerait l’inertie ?

    Vous avez parfaitement raison quand vous avancez que le problème n’est pas le libéralisme mais plutôt le fait qu’il n’est plus ce qu’il devrait être et que sa dénomination reste inchangée. Il y a là un réel problème sémantique, en effet. Et nous pourrions trouver certainement de nombreux exemples comme celui-ci (Que pensez-vous de la « démocratie » par exemple, oui je peux être tatillon).
    Alors, j’ai conscience que mon commentaire n’ajoute rien à la réflexion, vous remarquerez d’ailleurs que je suis souvent d’accord avec vous et à l’avenir dans ce genre d’échange il arrivera plus fréquemment que je scande mon accord plutôt que mon désaccord. Pourquoi ? Par soucis de connaissances et également de légitimité. Il sera plus facile pour moi d’échanger mon accord avec vos propos que mon désaccord. Cela peut vous donner un petit aperçu de la présentation que je compte faire un peu plus bas.
    Même si je ne porte pas le débat plus loin, cet échange alimente ma réflexion c’est certain, je méditerai l’ensemble sur un laps de temps plus étendu.
    En revanche, je peux me présenter oui : Je ne suis, à mes yeux, qu’un saltimbanque de la réflexion, quasiment voleur, j’aime me qualifier d’opportuniste dans le bon sens du terme, je prends ce qui me passe devant, je prends, je médite, je partage, je construis et me construis. Et encore, est-ce vraiment « je », « moi » ? Je pose alors la question du libre-arbitre, J’ai l’impression que je me nourris de tout parfois malgré moi. Il m’arrive de subir cette boulimie aux effets positifs. Est-ce donc une maladie ?
    Des qualificatifs qui cernent justement mon problème majeur. Si j’avais été Lucilius je me serais fait taper sur les doigts : « c’est n’être nulle part que d’être partout ». En somme je suis un drogué de littérature pour commencer mais surtout je suis drogué à l’élévation de l’esprit quelle qu’elle soit : philosophique, artistique, culturelle, scientifique (mais tout n’est-il pas lié ?).
    D’ailleurs, ce n’est pas pour rien que le poème de Baudelaire « élévation » m’émeut particulièrement :
    « Mon esprit, tu te meus avec agilité,
    Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde,
    Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde
    Avec une indicible et mâle volupté.

    Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides;
    Va te purifier dans l’air supérieur,
    Et bois, comme une pure et divine liqueur,
    Le feu clair qui remplit les espaces limpides. »

    Je suis en master Recherche en Science Du Langage, je suis justement bien placé pour dire que le langage qu’il soit en philosophie ou en société est un enjeu et une interrogation majeure, qui par sa complexité et son caractère soluble socialement est souvent un phénomène subi et parfois minoré plutôt que réellement réfléchi parce qu’entre autre, nous parlons comme nous marchons.
    Mais j’ai toujours été intéressé, que dis-je, fasciné par la philosophie que j’arpente en autodidacte. Il me semble que Deleuze disait que ce n’était pas la meilleure façon de faire de la philosophie, mais je m’en contente. Alors voilà, je prend les perches que l’on me tend, que mes ami(e)s me tendent, que les artistes que j’affectionne me tendent, les cinéastes, mes professeurs etc… J’ai commencé par La république, j’ai arpenté les stoïciens, quelques cyniques, l’existentialisme Sartrien, l’hédonisme, le Nietzschéisme et où finirais-je ? Dans le caniveau ou au fond d’un tonneau comme Diogène De sinoppe ? Malgré cette passion pour la discipline je ne suis qu’un amateur, un randonneur aux mollets fébriles.
    Si j’ai l’emploi du temps adéquat j’aimerais suivre des cours de philosophie en auditeur libre. Bref, la réflexion, la direction vers la simplicité, la construction de soi, la place de l’Autre, le bonheur, tant de concepts et d’objectifs qui me lient à la philosophie (enfin je crois). Avec ma sensibilité à fleur de peau, j’ai décidé de créer mon blog dans le but de trouver (de créer) ma place sur l’échiquier. Avant ça, je suis passionné par l’écriture et le partage. Par l’intermédiaire de mon blog je découvre petit à petit des individus fabuleux, pertinents avec lesquels j’ai l’impression de partager des « valeurs » communes ce qui me rend totalement euphorique et affable. Cela alimente cette curiosité infantile qui confine ma jeunesse au fond de moi, j’en profite autant que je peux car je veux « sucer la moelle secrète de la vie ». Ce genre d’échange me donne l’impression d’être le soir de Noël malgré le fait persistant de ne pas me sentir légitime spécialement en philosophie.
    Je m’arrête là, Je pense avoir fait un bon tour d’horizon. De plus, mon commentaire commence à être long, ce qui en un sens est un compliment.

    Au plaisir de vous lire et de vous méditer par le partage,
    Clément / LiveAndThink (Mon masque d’anonyme)

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