PHILOTHERAPIE : Article 28 : Cinq préjugés sur la philosophie : 1/5 « Nous sommes tous philosophes ! »

Voici la première objection à une série de cinq considérations récurrentes et populaires sur la philosophie. S’il eut été possible d’y répondre en développant une réflexion sur le diagnostic d’un symptôme de décadence générale de l’éducation et de l’instruction il ne nous sembla pas pertinent de procéder ainsi. L’arrogance ne répond pas à l’arrogance. Qui plus est des éléments de réponse plus simples et mieux argumentés sont bien plus efficaces à défaire ces erreurs de jugement. Appliquons-nous y dès maintenant.

  1. Tout le monde est philosophe :

    a) Penser est-ce philosopher ?

    b) « Sa » philosophie

    c) « Sa » vérité

    d) Méthode de l’acte philosophique

    e) Du « tout relatif » à l’éthique de vie

a) Penser est-ce philosopher ?

Cette considération populaire de la philosophie est très fréquente et mérite qu’on lui accorde une certaine légitimité si l’on définie la philosophie par l’acte de penser. Tout le monde pense en effet, ce qui ferait ainsi de tout le monde des philosophes, ou, tout au moins des philosophes potentiels. Mais, dès lors que la philosophie se définit ainsi, comment peut-on dire ce qui est de la philosophie et ce qui n’en est pas ? Soyons plus clair, un mathématicien qui réfléchirait à la manière de résoudre un calcul serait-il en même temps en train de philosopher ? Nous ne pouvons pas vraiment penser que la science puisse accepter de se confondre avec la philosophie. Plus à l’inverse tend-elle à s’en distinguer. Mais alors, si le fait de simplement réfléchir à un calcul ou à ce que nous allons faire demain ou à l’avenir ne permet pas de nous définir comme philosophe, qu’est-ce qui peut nous permettre de définir l’acte philosophique ?

b) « Sa » philosophie

Une autre acception de ce préjugé « tout le monde est philosophe » consiste en même temps à se dérober de la première objection. En général, lorsque l’on soutient que tout le monde est ou peut être philosophe et que l’on est renvoyé à sa propre contradiction par cette définition trop large de la philosophie comme toute activité de pensée, alors s’agit-il finalement de « sa » philosophie. Tout le monde serait philosophe parce que tout le monde aurait ou pourrait avoir « sa » philosophie. La philosophie consisterait alors à produire une vision du monde, à lancer un regard lucide sur ce qui nous entoure et à porter des jugements selon ce que l’on aura observé. Il est bien vrai que la philosophie pose un regard sur le monde et en construit une compréhension. Mais alors l’enfant qui dessine le monde et juge ce regard « beau », est-il philosophe ? Cette proposition semble bien difficile à soutenir ou bien alors Kant et d’autres auraient soudainement à se faire beaucoup de soucis. Sans faire autorité, revenons à cet argument fort de lui-même mais là encore faible de la généralité qu’il représente. Car là encore cette considération de la philosophie est bien trop générale, rien ne permet de distinguer un enfant qui dessine le monde, l’homme qui l’observe et le philosophe qui le pense.

c) « Sa » vérité

Une troisième acception enfin de cette erreur de jugement au sujet de la philosophie permettra de répondre à la seconde. Car cette idée que chacun possède « sa » philosophie implique simultanément que chacun possède « sa » vérité. Si je pense que le bonheur est pour moi de telle forme alors j’ai raison, je détiens une part de vérité. En ce sens la vérité semble pouvoir se partager. Mais ce n’est pas là le partage d’une vérité comme d’un savoir mais bien plus une forme de destruction de la vérité même, comme si l’on consommait en parts un gâteau. « Sa » philosophie fait que la vérité ne se partage plus mais qu’elle est en partage. Il n’y aurait plus une mais des vérités. Sans s’engouffrer dans la question de savoir si la vérité est une ou multiple ce qu’il s’agit de révéler ici c’est cette différentiation de la vérité.

Ainsi admettons, pour le moment, que la vérité puisse être multiple et variée, qu’il peut y avoir plusieurs vérités différentes, au moins autant qu’il n’y a d’individus. Par là prenons un exemple classique en philosophie, celui de l’existence de Dieu. Si pour un tel Dieu existe et en vertu de la position que nous avons admise, alors celui-là possèdera une vérité qui sera la sienne : Dieu existe. Et si pour un tel autre Dieu n’existe pas et toujours selon notre présupposé, alors il possèdera aussi sa vérité selon d’autres arguments : Dieu n’est pas. La question à présent de savoir si plusieurs, voire même seulement deux vérités différentes peuvent coexister est déjà résolue. Il ne peut pas être en même temps vrai que Dieu existe et qu’il n’existe pas car il ne peut en même temps être et ne pas être. C’est ce que l’on appelle en philosophie le principe de non contradiction. Une chose ne peut pas être et ne pas être à la fois, elle ne peut pas non plus être noir et blanche à la fois, auquel cas serait-elle soit grise, soit d’un côté blanc et de l’autre noire.

Mais alors que sont ces vérités fragmentaires ? Que sont-elles si elles ont pourtant chacune raison ? Ce sont des opinions. Avoir raison ce n’est pas nécessairement posséder ni toucher une vérité. Un jugement peut tenir, être solide dans sa structure sans pour autant répondre à des critères de vérité. Il ne faut pas confondre la structure du jugement et sa validité. Autrement dit si deux individus goûtent un même vin, l’un pourra le trouver doux et l’autre amer. Ils auront tout deux raison mais il n’y aura pas deux vérités. Car s’il y a une différence entre la structure logique du langage et sa valeur de vérité, il faut préciser ce qui caractérise la vérité. La vérité se caractérise par une démarche méthodologique. C’est la méthode qui fonde une vérité. Par exemple la méthode de vérification scientifique non seulement révèle mais prouve une vérité. Si l’on veut prouver l’amertume d’un liquide, il est alors nécessaire d’en mesurer le Ph pour savoir si le vin lui-même est doux ou amer. Il s’agit ici de répondre à un critère d’objectivité. La méthode est donc nécessaire à toute vérité car elle est garante d’objectivité. L’objectivité par la méthode empêche l’erreur du sujet, parce que le sujet peut être habitué au doux, ce qui le rendra très sensible à ce qui est neutre ou très peu amer. La mesure objective conduit donc à la vérité alors que l’appréciation et l’estimation par les sens ou le ressenti conduit à la notion générale, à l’idée vague, à l’opinion.

d) Méthode de l’acte philosophique

Aussi ce qui distingue l’enfant qui dessine le monde, celui qui le juge par son regard propre avec lucidité et celui qui se caractérise de surcroit par l’acte philosophique c’est cette démarche méthodologique. Sans parler de l’enfant qui représentait bien plus un exemple trivial, celui qui observe le monde et le juge peut philosopher comme il peut simplement décrire ou produire une simple successions de jugements. Ce qui fait l’acte philosophique dans ce regard, c’est la rigueur de la démarche. Il s’agit de savoir expliquer ce qui nécessite une telle visée de l’esprit, ce que cette visée a de pertinent, ce qu’elle apporte de connaissance, ce qu’elle porte de valeur de vérité. Aussi les philosophes n’écrivirent pas d’aussi importantes œuvres pour montrer leurs talents littéraires ou en imposer par la masse. C’est que ce travail de fondation d’une vision systémique du monde est très exigente en rigueur, en cohérence, en démonstration, en précision, en prévision des faiblesses possibles etc. En général si ce n’est à chaque fois, la philosophie de l’individu qui prétend posséder « sa » philosophie n’est qu’un regard, certes parfois aiguisé mais qui n’est pas globalisant mais généralisant. Globaliser avec méthode c’est systématiser, construire. Généraliser selon ce qui vient, ce que l’on sait de ce que l’on observe c’est cheminer, c’est errer. Voilà pourquoi ce que l’on nomme philosophie de comptoir peut être captivant. Car cette forme dénaturée de la philosophie semble inviter au voyage, « voir du vrai par la pensée ». Or il s’agit en réalité d’une errance sans départ ni socle, ni dessein ou visée, non pas condamnable mais débitable lorsque ce jeu se réclame de l’acte philosophique.

Il n’est pas mal d’errer mais la philosophie n’est pas une errance, en tout ce n’est pas ce qui la définie en propre.

e) Du « tout relatif » à l’éthique de vie

Il faut éclaircir un point à présent. Si chacun ne possède pas « sa » philosophie, cela ne doit pas indiquer qu’il n’y a qu’une philosophie. Au contraire cela signifie que chacun n’a pas « sa » vérité, philosophique ou autre. Il peut y avoir conflit selon différentes méthodes mais ce qui fait justement conflit c’est qu’entre deux positions prétendant à la vérité, soit une des deux seulement est dans le vrai, soit les deux positions – cela arrive en philosophie – concourent ensemble à discerner la vérité. Il faudrait ici développer une analyse de ce qu’est la vérité, pour les sciences, la philosophie etc. savoir si elle est une, multiple ou une et multiple à la fois etc. mais ce n’est pas notre propos et ces directions nécessiteraient bien plus qu’un simple article.

Enfin pour en terminer sur ce premier préjuger sur la philosophie il faut éclaircir encore deux points. Le premier porte sur la relativité du savoir et l’autre sur ce qu’il convient vraiment d’appeler « sa » philosophie.

L’argument selon lequel chacun possède sa vérité en revient à dire que la vérité est relative à chacun, son vécu, ses savoirs, ses impressions ou autres. Si nous venons de répondre à cette considération, il faut encore faire un bref détour par l’affirmation « la vérité dépend de chacun » ou « est relative » et qui découle de « sa » philosophie. La chose est simple, si la vérité dépend de chacun, alors cela signifie que toute vérité dépend du système dans lequel on se place, qu’elle dépend de chaque individu, chaque vécu ou encore de chaque niveau de connaissance. Aussi pour mieux reformuler encore la chose, cela conduit à soutenir plus largement que « tout est relatif ». Dès lors, si tout est relatif, l’affirmation même « tout est relatif » est elle-même relative si celle-ci est bien vraie. Aussi s’il est relatif que tout est relatif, cela veut dire que tout n’est pas forcément relatif. Ce type de position n’obéit pas là et une fois encore au principe de non contradiction. Remarquons ici que ce principe de non contradiction fait partie de la méthode de vérification dans les discours mais aussi en science.

Avant de passer au second point, précisons ici qu’il ne s’agit pas de la relativité einsteinienne. Celle-ci ne peut être invoquée car la la relativité d’Einstein n’a en fait rien à voir avec la relativité philosophique. (Sur ce point l’on pourra lire Henri Bergson, La pensée et le mouvant, PUF, 2008, (1938), pp. 37-39., (note de bas de page)).

Le second point enfin consiste à préciser ce qu’est avoir « sa philosophie » si ce n’est pas là l’acte authentique de la philosophie. En général soutenir « j’ai ma philosophie » n’implique pas seulement de posséder sa propre pensée ou son propre regard sur le monde mais il s’agit aussi très souvent d’avoir ses propres principes. « Pour moi il faudrait que… », « Je pense que c’est ainsi… », « A mon avis… » – cette dernière est particulièrement révélatrice d’opinion personnelle plus que philosophie propre – sont des expressions marquant aussi le trait d’une certaine moralité dans ce regard personnel. Souvent ce regard sur le monde non philosophique est emprunt de valeur morale, fondant et se subordonnant d’ailleurs bien plus à une valeur de vérité. Souvent la valeur de vérité est remplacée par la valeur morale. Si bien que ce que l’on nomme philosophie personnelle relève bien plus d’une éthique de vie. Je pense que le monde est ainsi, plus ou moins à tord ou à raison, et c’est pour cela qu’il faut que… Ce « falloir » est la marque du devoir et du devoir moral. Souvent l’individu se réclamant de « sa » philosophie est-il complètement imbibé de moralité ce qui est bien plus la marque d’une éthique de vie personnelle que d’une philosophie. Les philosophies commencent d’ailleurs rarement si ce n’est jamais par des jugements moraux quels qu’ils soient mais elles procèdent bien plus souvent par analyse, observation et vérification. Dire la vérité, qu’elle soit morale ou pas, n’est pas encore vérité tant que celle-ci n’a pas été vérifiée.

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