PHILOTHÉRAPIE : Article 27 : La télévision rend-elle impuissant ?

C’est en allumant la télévision plus qu’à l’accoutumé que j’ai découvert le panorama offert par le petit écran. Progressivement, à force de va-et-vient un constat s’est imposé comme un paysage se dessine sous la main de l’artiste. Il ne s’agit pas seulement de faire la critique habituelle des programmes de la télévision, dénonçant avec cynisme le déclin prôné par les télé-réalités et autre vilénies du genre. Car cet habituel constat fait finalement état d’une sorte de régression telle qu’elle ne serait que celle des jeunes. Or ce n’est pas ce que j’y ai constaté. Non sans m’accorder à cette analyse, je la trouve encore bien trop précise voir exclusive.

Il est vrai que la jeunesse face à la télévision se trouve captée par des intérêts qui la coupe des réalités sociales, des engagements concrets et divers qu’il est possible d’y accomplir. Et surtout, il est vrai que cette télévision là, celle des aventuriers sur diverses îles désertes, celle des chanteurs insipides, en mal de talent et de vocation ou bien encore, celle des célébrités d’une banale vacuité ôte à la jeunesse son lien à l’éducation et à l’instruction. Est-il encore pertinent et audible de se demander où sont passés ou s’il existe toujours de ces enfants et de ces jeunes adolescents qui, rentrant de l’école ou des cours, prenaient un gouter puis faisaient leurs devoirs et allaient jouer dans leur chambre ou dans leur jardin avec des jouets, puis se douchaient sur les coups de sept heures ou sept heures trente, passaient à table avant d’aller lire calmement dans leur lit pour s’endormir. La description est, je l’admets, assez triviale et un soupçon sarcastique mais elle n’en n’est pas moins vraie, quelques soient les exceptions que l’on pourra toujours y objecter. Ainsi au lieu d’un tel équilibre d’éducation et d’instruction trouve-t-on des enfants et des adolescents dopés à la télévision, se faisant grands esprits critiques des programmes, à savoir si un tel ou un tel autre a raison ou tord d’agir ainsi au manoir ou au loft, de juger avec goût et sagesse les stratégies des candidats à ces émissions des grands héros ou bien se laissant comme posséder par l’écran, se laissant pénétrer l’esprit qui sait ainsi passer le temps sans ne jamais savoir le passer utilement. Cet article ne veut pas amoindrir cet effet de la télévision. Bien au contraire et le rapport qu’elle et la jeunesse entretiennent est plus que problématique. Et c’est sans compter que la télévision n’est pas le seul problème mais un tenant central parmi la myriades d’autres écrans qui peuplent la vue, l’ouïe et l’intelligence de nos jeunes. Jeux vidéos, smartphones et ordinateurs concourent ensemble à cette fin sans stratège d’atteindre aux capacités, c’est-à-dire à la puissance que représente la jeunesse. Les écrans dans toute leur diversité concourent à rendre la jeunesse impuissante, incapable de se prendre en main, de se donner des principes solides et valables, à se donner motivation et vocation.

Or ce que je remarque et tient à soutenir ici, c’est que la jeunesse n’est pas la seule à subir les effets de l’écran télévisuel. Le citoyen est aussi concerné. Bien entendu et pour nuancer ces propos, des adultes regardent les programmes plutôt destinés aux « jeunes » et la jeunesse ne peut fort heureusement se réduire à un portrait aussi bref et grossier.

Une professeur et philosophe de l’Université de Nice parlait un jour en cours de la télévision lors d’une parenthèse. Bien qu’ayant oublié la raison de cette parenthèse je m’en rappelle la substance. La professeur en question ironisait au sujet de la télévision, voulant je crois, signifier en filigrane l’importance de la philosophie. Elle expliquait cyniquement à quel point la télévision était importante pour nos sociétés contemporaines. En effet, comment s’assurer que chaque citoyen ne rentre chez lui et y reste, comment s’assurer qu’il ne lui prenne pas l’envie de sortir dans la rue, d’errer, de déambuler, d’aller ennuyer ses voisins ou de casser des voitures ? Toujours aussi ironiquement fit-elle la publicité de la télévision, vantant ses mérites, sa capacité à garder les gens chez eux comme une garde d’enfant veille le soir sur les petits. Le journal télévisé, la météo puis l’île déserte. Et à travers cette ironie quelque peu exacerbée une vérité se dessine. Car la télévision à un véritable pouvoir politique aujourd’hui, elle concoure à l’ordre physique et intellectuel. Bien qu’elle soit loin d’être totalement efficace elle nous tient calme et occupé, elle nous ballade d’un programme barbant à un autre, jusqu’à ce que notre attention soit attirée soit sur un moindre mal, soit sur une curiosité inopinée et saugrenue comme l’interdiction locale de la pêche au filet dans une contrée lointaine d’Asie du sud, le dernier artisan producteur de cuir fait main ou bien encore une simple publicité voir toute une série au pouvoir hypnotisant.

Ce que je relève ici témoigne d’un vécu personnel et je me suis même étonné de rester devant les informations en continu sans bouger, sans prendre en main non pas ma vie ou le temps qui aurait pu m’appartenir mais cette simple télécommande. Aussi depuis des jours peut-être des semaines me suis-je risqué dans les méandres de ces centaines de chaînes, filant ainsi ce constat : les adultes ne sont pas en reste ! « Atteinte d’obésité morbide, je décide de me faire opérer », « Mère de sept enfant ; mon quotidien infernal », « Mon fils est autiste : la réalité de ces parents différents des autres », « Femme de ménage, un métier comme les autres ? », tels sont les exemples de vie que l’on offre et propose à la société française en général. Seuls sont présents en permanence les difficultés à trouver un emploi, prisonnier des allocations avec, face à ce genre de programme des « portraits » d’employés peut attrayant comme cet exemple récent de « femme de ménage ». Il n’est pas question ici de juger de la valeur de cette profession, de toute façon l’on sait très bien que c’est « mal ». Non ce qui est effarant c’est cette propension à montrer d’un côté la réalité du chômage et de l’autre le quotidien sale, dégradant, fatiguant et usant de ceux qui se tuent au travail. Quelle motivation pour ceux qui se trouvent de l’autre côté de l’écran ? Quelle évasion ou envie suscitée pour ceux qui, vivant ces réalités ne voient jamais à la télévision d’exemples de réussite exceptée celle de autoentrepreneuriat en banlieue ? Pourquoi ne découvre-t-on jamais les profils de celles et ceux qui y sont parvenus, qui ont réussi, qui ont entrepris avec une ambition osée ou mesurée, qui ont créé des richesse, des emplois et donc des revenus ? Pourquoi ne les montre-t-on pas d’abord ceux qui sont devenus propriétaires, qui ont construit un maison en dur et pas simplement en paille pour parler d’un micro-phénomène écologique ? Pourquoi ne dit-on pas la vérité, que la réussite n’est conditionné que par le travail, que la chance et l’attente de jours meilleurs seuls ne sont peut-être que le fait du loto !

Nos cerveaux et nos conceptions de la réalité et de nos vies sont ainsi polis et modelés sans usures et sans grande peine. Sans usure car on ne semble pas se lasser de regarder et sans peine car on trouve toujours le programme qui nous rassure sur notre propre condition. Il est important de souligner que la télévision ne nous présente finalement que des banalités alors qu’elle est sensée nous montrer que des choses exceptionnelles. On ne nous montre jamais comment réussir, comment s’interroger, comment penser. Ce n’est pas son rôle ? Mais son rôle est-il de nous rendre ainsi impuissant à remettre en question, à douter, à avoir envie ou à aimer ?

Je ne dis pas ou pas seulement que la télévision nous ment ou nous manipule, cela aurait peu de sens et, si cela conduisait en plus à un appel ridicule à la rébellion je ne saurait soutenir cette banalité-là. À l’inverse, je dirai que pour être manipulé il faut être manipulable. C’est pourquoi la question de la jeunesse vis-à-vis de la télévision rejailli ici. Personne n’oblige à regarder ces émissions et finalement rien ne nous y pousse sauf nous-même.

C’est donc vers nous-même que nous devons nous tourner. Car si cet état de fait existe c’est bien parce que nous l’avons voulu de cette façon, en se laissant aller à perdre notre autonomie au profit du confort du vide, de la vue sans regard, de l’observation sans lucidité. C’est la raison pour laquelle je mets en avant la responsabilité individuelle, car ce n’est pas en criant à la révolution ni en dénonçant superficiellement en bon intellectuel détaché de la pleb qu’un remède trouvera son mal. Je pense au contraire que c’est à chacun de prendre conscience de ce qu’est sa vie, de ce qu’elle pourra ou pourrait être. Je pense que c’est à chacun de redevenir autonome, non sans philosophie mais au moins avec bon sens, pour se rendre capable d’une curiosité, d’un regard intéressé sur la véritable société et non celle que l’écran pré-digère déjà pour nous. Je pense qu’il faut se saisir de parts de la réalité, de les partager, de les entre-croiser et de les confronter. Il faut, je pense, redécouvrir certaines vertus comme celles de la lecture, quelle qu’en soit l’objet. Il faut aussi je pense, redécouvrir des choses simples par soi-même, la beauté d’un parc, d’une fleur, d’oeuvre d’art ou d’un moment à la terrasse d’un café sans besoin que cela se fasse au travers d’une publicité pour de l’eau, pour le recyclage des ampoules ou pour une marque de café. La télévision n’est pas le mal absolu mais lorsque l’on porte toute son attention sur elle et, de l’extérieur, l’on se rend alors compte qu’elle fait partie de ces mauvaises habitudes, elle qui nous stimule, nous sollicite et joue sur les faiblesses humaines sans pour autant s’y engouffrer et y nuire directement. Néanmoins et à l’image du tabagisme passif, lorsque le cancer se manifeste, il n’est pas différent de celui du fumeur.

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