PHILOTHÉRAPIE : Article n°25 : Nationalisme et patriotisme sont-ils un communautarisme d’Etat ? Les fondements politiques d’une théorie constructive.

 Cette question m’a été posée à propos de l’Article n°29 de la rubrique Philothérapie intitulé « Ce qui dérange avec la théorie des genres ». L’ayant trouvée forte intéressante j’ai décidé d’y consacrer un certain temps pour la traiter à la fois de façon sérieuse et scrupuleuse tout en permettant à chacun de comprendre les enjeux que cette interrogation sous-tend.

Du latin « natio », nation signifie « naissance », « peuple » ou encore « race ». Aussi s’agit-il de la naissance d’un peuple ou d’une race, race au sens d’ethnie ou bien encore de culture. Il y a donc l’idée d’émergence, l’émergence d’une communauté humaine. Les individus de cette communauté ouvrent ainsi le partage d’une histoire, d’une langue, d’institutions et d’un territoire. On voit donc bien que dès qu’il y a émergence de cette communauté, la nation, il y a constitution d’un corps politique. Ce corps politique organise et a à organiser cette vie, celle de la nation, par des organes, ses organes politiques, ses institutions. Mais comment expliquer et légitimer l’apparition voir la nécessité d’un corps politique. Aristote qualifie l’Homme « d’animal politique », qui ne peut pas vivre sans ses semblables, tout comme l’empiriste Hume qui montre cette nécessité vitale qu’à l’Homme de s’instituer en communauté, comme Hobbes qui fait l’expérience de l’Homme sans la politique avec « l’état de nature » pour montrer combien la politique lui est nécessaire. Mais une fois que la nécessité de la communauté politique est établie un problème se dégage, celui du rapport de cette communauté politique au genre humain. Quels sont les critères qui déterminent cette communauté ? Par exemple comment savoir où commence et finit l’histoire de France ? Comment définir nationalement cette communauté ? Grâce à Hobbes qui ouvre la voix politique du contractualisme dans lequel d’ailleurs nous sommes toujours, nous trouvons dans le contrat politique une solution à ce problème : la volonté générale. Mais cela ne résout toujours pas le problème de la nation vis à vis du genre humain, de l’Humanité. De fait l’étau se resserre et le problème est finalement celui du rapport des nations entre elles. Car la volonté générale d’une nation n’est qu’un intérêt particulier à l’égard des autres nations. Aussi large que soit la communauté nationale, elle demeure très étroite au regard de la communauté que constitue le genre humain. Aussi la question « Nationalisme et patriotisme sont-ils un communautarisme d’Etat ? » trouvera une réponse dans la première phase de ce travail de réflexion que je vous propose, dans ce que je titrerai « Naissance et nécessité de la communauté politique ». Mais cette question amène à ce problème du genre humain vis à vis de la nation, d’où cette seconde étape de ce travail que j’intitule « Que vaut la nécessité de la communauté politique à l’échelle des nations ? : L’humanitarisme ». Non seulement je traiterai de cette question mais j’expliciterai le néologisme « humanitarisme » qui représente justement cette volonté politique et intellectuelle de dépasser le cadre de ces nations à travers la mondialisation et le projet européiste. À partir de là et avant de conclure sur la question ainsi que les problèmes et enjeux qu’elle soulève, j’en viendrai dans un troisième temps à des considérations plus contemporaines, éclairant notre modernité actuelle de ces considérations philosophiques et idéologiques.

      1. Naissance et nécessité de la communauté politique :

a) Aristote et Hume : Politique et nature humaine :

Aristote (384-322 av. J.-C.), dans Les politiques définie l’Homme en tant qu’il est un « animal politique » (Cf. extrait ci-après cet article) car selon lui la cité est le résultat d’un processus d’évolution naturelle. Aristote exclue donc l’idée d’un contrat politique et montre que les communautés humaines se sont développées et renforcées à partir du simple noyau familiale jusqu’aux grands peuples unifiés. Le contrat relève donc de l’accomplissement de la politique plutôt que d’une forme de commencement originelle de la politique. En effet l’extrait proposé à la suite de cet article montre bien comment la politique est le fait de la nature de l’homme, en comparaison à l’animal, ou bien le lien entre l’animal et l’homme et puis le lien entre l’homme et la politique.

Hume, grand fondateur de l’empirisme au XVIIIe siècle à pour projet de construire une science de la nature humaine qu’il conçoit à l’image de la science de la nature physique , telle que Newton l’a constitué. Là encore, la morale et la politique ne font pas l’objet d’un contrat politique mais est affaire de sentiment et de sens commun. Pas de contrat aussi en raison de l’absence de principe rationnel qui légitime l’autorité politique, mais simplement la coutume et l’utilité sociale.

Nous voyons bien ici que ce qui fait la légitimité de la communauté politique n’est pas intrinsèquement politique mais intrinsèquement humain. C’est à partir de la nature de l’homme que se dessine et se définie la communauté politique, à partir de sa nature (Cf. l’« animal politique » d’Aristote), de ses besoins, de l’inter-dépendance qu’il manifeste à l’égard de ses congénères. Dans son Traité sur la nature humaine, Hume développe de riches observations, comparant l’homme aux autres animaux et montrant que la seule force dont dispose l’homme c’est le regroupement en communauté. Car seul il ne survie à rien et ne peut pas même subvenir à ses propres nécessités vitales (s’abriter, manger, se défendre, se prémunir des aléas du climat etc.). Ainsi, si la nation signifie la naissance d’une communauté humaine et donc politique, elle porte aussi la marque de la nature humaine. Plus encore, la nation émerge à partir de la nature de l’homme, de l’Humanité.

b) Hobbes et Locke : Le contrat comme nécessité et genèse ontologique de la politique :

Au XVIIIe siècle Hobbes est le premier penseur du contrat comme origine et nécessité d’un corps politique. Il propose une théorie rationnelle du pouvoir à partir d’une expérience de pensée de ce que serait l’homme sans politique, ce qu’il appelle l’« état de nature ». Il définie cet état de nature comme un « état de guerre de tous contre tous ». Car dans cet état ce qui gouverne l’homme selon Hobbes c’est l’instinct de conservation ou conatus (qu’il nomme aussi en ce sens « désir »). Dans cet état les hommes sont tous absolument égaux au sens où ils ont les mêmes désirs, les mêmes moyens – par ruse ou par alliance – et les mêmes droits sur toutes choses. Cette égalité naturelle se transforme donc naturellement en rivalité. Si Hobbes définie cet état de nature comme un « état de guerre de tous contre tous » il précise aussi que « l’homme est un loup pour l’homme ». La nature humaine n’est donc plus politique mais simplement animal et hostile. Il dira aussi que cet état de nature est un état de méfiance mutuel et perpétuel car dans cet état l’homme aura toujours des raisons de craindre la puissance et le désir d’autrui, c’est-à-dire l’instinct de ses semblables. Doté de raison qu’Hobbes définie comme une faculté de calcul et d’anticipation, l’homme à donc la capacité de prévoir le danger que représente ses congénères et a ainsi tendance à attaquer le premier. L’angoisse de la mort est donc responsable et à l’origine de cet état de guerre. Et c’est cette raison qui, même si cela est contradictoire, va à la fois être à l’origine de cette guerre permanente et être le point de départ de l’instauration d’un gouvernement civil, d’un corps politique, selon Hobbes d’un pacte social.

Pour sortir de l’état de nature l’homme va renoncer à ses droits naturels, cette absolue égalité instinctive, à partir de sa faculté de calcul, à partir de sa raison. Le contre-parti de ce renoncement sera l’ordre et la sécurité et le garant de cet ordre et de cette sécurité ne sera autre que le souverain qui exercera le pouvoir. Sans entrer dans le détail de cet exercice du pouvoir ce sur quoi il est question d’insister c’est sur la nécessité de la communauté politique pour l’homme et donc sur ce pacte social aussi appelé contrat politique. Il est question d’un pacte mais surtout d’un pacte mutuel. S’il n’est pas mutuel et simultané, c’est-à-dire que tous les hommes renoncent à leurs droits illimités dans le même temps, alors ce corps politique ne peut tenir. Ainsi les hommes renoncent à leurs droits et en confient l’exercice à un tiers. Hobbes écrit à ce propos au chapitre 17 du Léviathan « C’est comme si chacun disait à chacun : j’autorise cet homme ou cette assemblée et je lui abandonne mon droit de me gouverner moi-même, à condition que tu lui abandonnes ton droit, et que tu autorises toutes ses actions de la même manière. » Ainsi, si pour Aristote ou encore Hume la nécessité de la politique se fonde sur et à partir de la nature humaine en tant qu’elle est politique, celle de Hobbes se fonde au contraire sur le fait que la politique ne soit pas le fait de la nature humaine. La nature humaine est bien plutôt le fait du désordre, de la méfiance, de la peur de la mort et de la menace de guerre constante. Et la politique est ce qui la contient, la réfrène et même l’abolie.

Tout comme Hobbes, la philosophie politique de Locke (1632-1704) se pose aussi cette grande question de savoir « Comment les hommes peuvent-ils vivre ensemble en paix ? ». Cette question ainsi que le contractualisme et l’état de nature sont les seuls points communs entre Hobbes et Locke. Et encore, Locke ne répond pas à l’exigence de la question de la même manière que Hobbes. Déjà, l’état de nature de Locke n’est pas l’état hobbésien de « guerre de tous contre tous ». Selon Locke les hommes vivent originellement dans un état de nature dans lequel la liberté individuelle et la propriété privée sont des droits naturels inaliénables. Ainsi et à l’inverse de Hobbes, l’état de nature lockien n’est pas sans loi et la politique n’a plus pour but d’annuler et supplanter l’état de nature. Ceci s’explique notamment par le fait que la raison ne soit plus une simple faculté de calcul mais la marque de dieu en l’homme, une lumière divine naturelle. En tant que tel cet état de nature illuminé de la prescription divine en la raison humaine semble être parfait. Mais alors, qu’est-ce qui légitime ou même nécessite la politique pour l’homme ? Que manque-t-il à l’état de nature pour fonder la politique, ce que Locke nomme le « gouvernement civil » ? Ce qui manque c’est une loi commune. Je m’explique. Si l’homme possède en lui et par sa raison la lumière des lois divine, il peut ne pas les voir, par exemple en étant aveuglé par un intérêt particulier. De fait, tous les hommes ne sont pas nécessairement enclins à observer et respecter les prescriptions de dieu à travers leur raison. Aussi parce que la reconnaissance en son esprit de ces lois nécessite un exercice que tous les hommes ne peuvent pratiquer, que ce soit par un manque de temps, de disponibilité ou une incapacité à exercer ses faculté intellectuelles ou rationnelles. En ce sens les lois divines ne sont pas fiables et il faut que les hommes rétablissent un ordre par leurs propres moyens, par la prescription de lois cette fois humaines. Comment ? En tranchant les différends entre les hommes. Par exemple, s’il y a conflit d’intérêt entre deux hommes il faut trouver une sorte de moyen terme entre ces deux intérêts de telle sorte que chaque parti ne soit pas plus lésé que l’autre. La loi a donc à trancher les différends issus de l’absence des lois divines parmi les hommes. Et dès que la nécessité des lois humaines apparaît on voit bien apparaître simultanément la nécessité d’une justice qui doit être autoritaire et impartiale. Ainsi pour que tous les hommes respectent les lois il faut que tous consentent à les respecter et donc que tous la choisissent. C’est l’apparition d’une volonté générale qui légitime le gouvernement politique par la démocratie là encore en opposition à Hobbes qui préconise quant à lui un gouvernement absolutiste (monarchie…). Et donc dans le même temps c’est l’instauration et la nécessité du pouvoir judiciaire, neutre et indépendant qui veille au respect des lois. Et pour l’histoire de la philosophie si ce n’est de la politique et de notre culture occidentale c’est là aussi la naissance et la nécessité du libéralisme politique.

Ainsi et bien qu’ils s’opposent farouchement, Hobbes et Locke sont à eux deux les instigateurs d’une politique nouvelle, nouvelle au sens ou elle trouve sa nature en négatif de la nature humaine. Pour Hobbes c’est assez clair puisque la politique vient dépasser et supplanter la nature néfaste de l’homme. Pour Locke il s’agit plus d’une complémentarité car dans le seul état de nature l’homme ne peut vivre en paix en raison de son incapacité rationnelle à voir et dégager les lois divines et doit donc nécessairement se constituer un gouvernement civil, un corps politique.

c) Conclusion : nécessité politique et nation :

La nécessité politique à présent fondée, nous pouvons constater deux choses. La première constatation est que la communauté humaine se fonde sur la nécessité naturelle qu’à l’homme à former une communauté politique, ce que nous avons vu à travers Aristote et Hume. La seconde constatation est que la politique se fonde plus solidement encore sur un contrat, un pacte social qui vient palier et supplanter les faiblesses et insuffisances de la nature humaine à vivre ensemble en paix. Ces deux fondements, ces deux nécessités sont ainsi ce qui fonde, construit et légitime la nation. Car la nation est aussi la naissance et l’émergence d’une communauté humaine. En ce sens la nation est naturelle pour l’homme car naturellement les hommes se fondent en communauté pour vivre une histoire commune, parler une langue commune et partager une culture commune. Mais à ce seul stade la nation reste encore fragile et indéterminée. À y regarder de plus près la cohésion nationale de cette communauté n’est pas encore assurée, ne serait-ce qu’entre générations. En effet qu’est ce qui assurera que la génération suivante consentira à cette nature nationale qu’est la langue, l’histoire ou bien encore la culture ? Car la nouvelle génération n’a pas partagé cette histoire puisque ne l’ayant pas même vécu, elle peut apprendre une autre langue, préférer constituer une autre culture. Rien ne fixe la nation dans son état d’émergence. C’est ce nous a aussi montré Hobbes et Locke et c’est la politique qui permet à cette communauté humaine de s’accomplir pleinement. Pour le dire autrement c’est la politique qui permet à la nation de s’épanouir, de se pérenniser et de se consolider dans le temps. Plus encore nous pouvons ici remarquer que la nation est l’émanation même de l’humanité que ce soit en positif (Aristote, Hume) ou en négatif (Hobbes, Locke). La nation est donc la condition de l’épanouissement et de l’excellence humaine. Et en ce sens, on peut pleinement affirmer que le nationalisme et le patriotisme qui est le sentiment individuel d’appartenir à la nation sont non seulement un communautarisme d’Etat mais aussi l’expression de la capacité qu’à l’humanité à se dépasser en dépassant son simple état de nature.

  1. Que vaut la nécessité de la communauté politique à l’échelle des nations ? : l’« humanitarisme » :

Si à l’état de nature les hommes ont tendance à se diviser et se divisent, la nation sous la souveraineté de l’Etat permet de réunifier les hommes pour qu’ils vivent en paix. En ce sens nation et Etat concourent à la préservation et la pérennité de l’humanité. Mais qu’en est-il à l’échelle des nations ? Comment se calibre cette cohésion humaine à l’échelle de plusieurs communautés politiques ? Nous voyons bien qu’un nouveau problème se profile et non des moindres. Car à l’échelle mondiale, ces communautés ne représentent que des individus. Ne dit-on pas « la » France face, ou avec, ou contre etc. Chacune de ces communauté est différente de l’autre et rien ne les gouverne entre elles. De fait lorsqu’il y a conflit d’intérêt il n’y a rien ni personne pour régler le différend et la communauté possède un droit illimité sur toute chose. On peut bien entendu songer à la nation allemande que rien n’a arrêté quant à concourir à sa survie et sa paix (quel qu’en soit le fondement en terme de légitimité). À y regarder de plus près, les nations sont entre elles dans un état de nature assez pareil à celui décrit par Hobbes, c’est-à-dire un état de méfiance voir un état de guerre de toutes contres toutes (que soit des guerres économiques, militaires, civiles etc.). Si ce n’est pas le seul, voilà un des problèmes de la nation. Elle concoure pour elle-même à sa paix et sa sécurité mais rien ne la garantie quant à ces critères vis à vis des autres nations. La nation à donc cela de contradictoire qu’à l’échelle individuelle est concoure à l’excellence de l’humanité mais à l’échelle collective, à l’échelle des nations, elle retrouve un état de nature qui entre en contradiction avec ce qu’elle a été en mesure de dépasser en elle-même et pour elle-même. Par là la question est pour ainsi dire simple, y a-t-il des solutions pour résoudre cette impasse politique de grande échelle ? Et comment les appliquer ?

a) La mondialisation :

La question de savoir s’il existe des solutions au problème de cette sorte d’état de nature des nations entre elles a quasiment déjà sa réponse. En effet elle peut déjà être la même que celle proposée par les philosophes contractualistes. C’est le renoncement de chaque individu à son droit illimité sur toute chose (y compris sur la vie des autres individus, des autres nations) ce qui implique donc comme pour l’instauration de la nation étatique une soumission à un pouvoir supérieur. À l’échelle des nations il s’agirait donc d’un gouvernement mondial et donc vis à vis de l’humanité il serait question d’un gouvernement non plus civil – car la société implique un intérieur et un extérieur comme c’est le cas de la nation – mais un gouvernement « humanitariste ». Voici comment j’explique ce néologisme. L’humanitarisme est cette volonté politique de supplanter cette état de nature des nations entre elles pour instaurer une gouvernance mondiale et donc à l’échelle non plus de « nations » mais par conséquent de toute l’humanité. Il est question dans ce projet de réduire cette division humaine que représentent les nations pour pouvoir les soumettre à ce nouvel ordre, ce nouvel Etat Humain. Que l’on se comprenne bien, il est bien question à dessein de détruire les nations, car une nation à l’échelle mondiale est comme un individu qui, dans une communauté humaine donnée se donne ses propres lois sans considération de la communauté. Or la politique va justement à l’encontre de cela et l’interdit car c’est cet autonomie (se donner ses propres lois) qui, rappelons-le conduit à l’insécurité, l’état de méfiance et puis, par voie de fait à l’état hobbésien de guerre de tous contre tous. Pour une nation il en va de même dans cette logique humanitariste. L’humanitarisme ne peut considérer des individus isolés, les nations qui se donnent leurs propres règles, leurs propres lois. Il faut que les nations renoncent à ce droit propre pour se soumettre à ce droit commun, qui serait un droit de l’humanité, l’humanité comme super-gouvernement qui aurait par ce processus titanesque dépassé une sorte de second état de nature.

À partir de là nous pouvons manifestement voir ce qu’est la mondialisation. La mondialisation est une libéralisation de l’homme à l’échelle mondiale, par la libre circulation de flux en tous genres, de capitaux, d’hommes, de marchandises, de communication etc. C’est aussi l’effacement des frontières qui sont moins imperméables aux autres nations. En dépit de l’existence d’organismes mondiaux tels que l’ONU nous voyons bien que la mondialisation ne nous permet pas de dépasser cet état de nature mondial. Pourquoi ? À cause de l’économie ? Non, il n’y a pas vraiment de raison de ce genre. Ce qui explique l’incapacité de la mondialisation à relever ce défit est assez simple, c’est qu’il n’y a pas de vraie volonté politique : une volonté générale. N’oublions pas que pour dépasser l’état de nature des hommes à l’échelle d’une nation il faut répondre à l’exigence de mutualité, c’est-à-dire que ce renoncement à ses droits illimités individuels doit se faire par tous et en même temps. C’est le sens de la « volonté générale ». Or nous voyons bien dans la mondialisation qu’il n’est pas du tout question de cela. Bien au contraire, nous voyons bien que des nations pâtissent de ce système tandis que d’autres en profitent confortablement. Sans avoir besoin de rentrer dans des détails techniques nous voyons très bien que dans la mondialisation il n’y a pas de volonté générale mondiale, ne serait-ce que parce que des pays profitent et d’autres subissent. Certains pays dépendent d’autres pays et c’est ce manque d’égalité de droit qui conduit à des formes très diverses d’oppression entre nations et donc des formes de tensions, de méfiances et puis bien entendu de guerres. On l’a bien vu avec les deux guerres mondiales, la guerre froide ou encore aujourd’hui avec la guerre économique entre la Chine, les Etats-Unis, l’Europe et les pays dits émergents. Enfin, il faut aussi préciser ici que la mondialisation est une sorte de stratégie sans stratège, le résultat d’un processus de volontés politiques, économiques, sociales voir culturelles et religieuses, multiples, très diverses et inégales. La mondialisation que l’on désigne parfois comme un monstre est détachée des hommes et pourtant elle émane de cette espèce de chaos des nations entre elles. En ce sens elle est une stratégie sans stratège, un processus qui émane des peuples et qui croit et se développe hors de son contrôle et de sa maîtrise. Ainsi, nous parlions d’une solution à cet état de nature mondial, en existe-t-il une qui intègre une gouvernance globale, maitrisée et égalitaire en droit entre les nations ?

b) L’Europe et le projet européiste :

Assurer la paix est un des piliers fondateurs de l’idéologie européiste. On retrouve là le fondement nécessaire de la politique en terme d’enjeu. Mais à cette échelle il ne s’agit là non plus d’individus mais de nations. Qu’est ce que cela change ? Cela pose le problème simultané du renoncement des peuples à dicter leurs propres lois et de le faire dans le même temps, pour se soumettre à une égide commune : Bruxelles. Déjà les peuples n’ont pas renoncé à leur autonomie puisqu’à la fois des lois sont décidées pour l’Europe par l’Europe et pour les nations par les nations. En France 80% des lois sont votées par Bruxelles. De fait la question se pose de savoir quelle est la légitimité du gouvernement français et de ses organes de pouvoirs (législatifs, judiciaires etc.). De façon plus manifeste les peuples n’ont pas voulu renoncer à leur nation, leur autonomie pour ce gouvernement supérieur qu’est l’Europe de Bruxelles. L’on sait qu’en France la constitution européenne à été refusée en référendum par le peuple français et plus actuellement encore la plupart des peuples remettent en question l’Europe en comprenant le renoncement national qu’elle implique. Cette demi-mesure fait donc de l’Europe un projet pour le moment avorté. Car l’institution d’un gouvernement doit se faire au moins par la majorité du ou ici des peuples et dans le même temps. Lorsque l’on élit un dirigeant nous le faisons bien tous en même temps par un vote fixé à la même date pour tous et l’élu est l’émanation de la majorité. Pour l’Europe ce n’est pas le cas et elle est par conséquent imposée aux peuples par l’intermédiaire des gouvernements européistes de la zone en question. L’idée d’Europe est ou était intéressante mais c’était sans compter le consentement massif et simultané des peuples car une gouvernement politique démocratique ne peut se faire sans une volonté majoritaire, une volonté générale. Ainsi si cette Europe persiste elle ne sera plus démocratique et c’est déjà le cas si l’on rappelle que 80% des lois française ne sont pas votées par les législateurs français. Et même en tant que telle l’idée d’Europe a à faire face à des problèmes massifs. C’est-à-dire que même réalisée par une volonté générale et simultanée l’Europe ne relève pas l’exigence humanitariste. Il ne s’agit pas d’un gouvernement humain mais d’une sorte de super-nation, qui contient encore un intérieur et un extérieur. De fait cette Europe idéale demeurerait dans cet état de nature par rapport au reste du monde.

Europe et mondialisation ne sont pas les voix d’une gouvernance humanitariste. Plus encore, il faut aussi rappeler que dans le monde il existe encore des peuples dépourvus de régime démocratique, de volonté générale qui est une des conditions essentielles à ce type de super-gouvernance. Une telle idée est une utopie en vue de l’état actuel et avenir du monde. Et pérenniser nos propres démocraties, poursuivre ce travail d’excellence de la nature humaine par le biais de nos nations semble déjà être une ambition de haute exigence.

  1. Considérations contemporaines :

L’humanitarisme politique veut dépasser les communautés humaines nationales, notamment et de façon pratique par l’Europe et/ou la mondialisation. Si les analyses quant à l’Europe et la mondialisation contenaient déjà des considérations contemporaines je tiens ici à les poursuivre davantage et à les étayer pour ouvrir ce travail sur sa conclusion.

Ainsi ce dépassement implique aussi l’effacement et donc la destruction des nations. La question que nous pouvons nous poser aujourd’hui est celle de savoir ce qui protègera les hommes qui appartenaient aux différentes communautés nationales, mais aussi de savoir quelle sera leur histoire commune, quel nouveau type de contrat, quelle norme ? Plus largement la question est celle de savoir ce qui lie tous les hommes entre eux, qu’est ce qui fait l’humanité ? L’humanité se caractérise en trois façons. Premièrement par une dimension biologique, c’est l’ensemble de tous les hommes. Deuxièmement par une dimension métaphysique en considérant les hommes qui ne sont plus (l’humanité passée) et surtout les hommes qui ne sont pas encore (l’avenir de l’humanité). Troisièmement enfin par une dimension d’opposition à l’animal, par l’ensemble des caractères propres à l’espèce humaine. Ces trois dimensions englobent l’humanité dans sa plus simple définition. Mais à y regarder de plus près qu’y voit-on ? Nous y voyons une incroyable multiplicité. Une humanité et tant d’histoires, de cultures, de pensées, de savoir-faire, d’apparition, de disparition, individuelles, collectives, tant d’arts, tant de langues, de sciences, de philosophie, de formes sociales et politiques etc. En un mot, une humanité pour tant de différences ! L’humanité se définie donc aussi dans ce rapport qu’elle entretient constamment au multiple. Entité pensante, produisante, consommante et passionnée l’humanité est une entité vivante. Et comme tout organisme vivant, l’humanité est le nom que l’on donne à ce corps, un corps d’une incroyable complexité, avec ses organes, ses peuples telles des cellules. Et comme toutes cellules vivantes elles ont leurs spécificités, leur autonomie et leur frontière (un intérieur et un extérieur) condition fondamentale pour vivre. L’ensemble restant naturellement solidaire du tout, cet un et multiple à la fois : l’humanité.

Pour en revenir à des considérations plus concrètes quant à la nécessité de ces « cellules » des peuples et plus précieusement des nations démocratiques nous voyons bien que sans frontières nationales ces histoires, ces mœurs, ces normes, ces religions et ces cultures sont soumises à tous les dangers, aux hiérarchies de valeurs, aux animosités, à la méfiance quant à l’appétence de certaines religions etc. Les nations telles que nous les avons définies sont les garantes d’une paix, préservant de tout désordre, qu’il soit politique, social, culturel ou encore religieux. Se risquer à retirer cette protection est donc très dangereux et l’on doit être un minimum assuré de la suite de cette démission forcée ou voulue des nations. En ce sens l’Europe est un risque inconsidéré car en dépit du refus des peuples, cette protection civile a été progressivement et rapidement mise en pièce par Bruxelles. Et dans le monde c’est les guerres de ressources, de matières premières voir même d’idéologie politique, économique etc. avec la mondialisation. On voit bien cette immunodéficience des nations européennes avec ces tensions sociales, avec les émeutes des banlieues ou manifestations sociales variées comme premiers symptômes d’une pente très glissante. Par ce rappel des fondements de la politique étatique et nationale et les conséquences actuelles et avenir de les abroger on voit clairement et manifestement que les nations sont de formidables édifices politiques, une puissance démocratique sans égale de cohésion et de légitimation humaine.

Conclusion générale :

Avec les analyses et les considérations qui ont été faites, nous pouvons affirmer qu’aller contre la nation c’est aller contre l’humanité. Contre l’humanité car nous avons vu que la nation s’encre dans la nature de l’homme, que ce soit sa nature politique ou justement sa nature non politique qu’il faut compléter et combler de ses faiblesses. Ces communautés humaines nationales et démocratiques sont à l’échelle du monde et de l’histoire de l’humanité de fragiles monades de paix, fragiles mais durables et fructueuses à court terme (200 ans, nos démocraties sont dites « jeunes » en comparaison par exemple de l’Empire romain qui lui a perduré près de mille ans). Si elle possède de grandes forces comme nous l’avons développé avec Hobbes et Locke, ses forces peuvent tout autant devenir des faiblesses. J’aurai pu à ce sujet aussi consacrer un développement de la pensée de Tocqueville qui traite d’une de ces plus grandes faiblesses possibles dans le second tome De la démocratie en Amérique, Partie II, chapitre VII intitulée la « Tyrannie de la majorité ». Mais vous disposez à ce propos d’une explication de ce chapitre sur ce même site dans la rubrique Philopure.

Ainsi en vue de cette dualité paradoxale de la démocratie (sa force peut aussi devenir sa faiblesse), nous pouvons finalement dire que la nation est comme un concept, et plus précisément pour prendre un exemple comme le concept de morale. La morale induit, prescrit et exhorte au bien mais nous savons que ce bien à un mal qui lui est analogue. Pour autant, ce n’est pas parce qu’il y a immoralité que l’on condamne la morale. Bien au contraire on condamne l’immoral pour protéger la morale et son concept dans ce qu’il a de positif. Car proscrire la morale sous ce prétexte c’est précisément s’empêcher toute moralité. Et pour la nation il en va de même, ce n’est pas parce qu’il est ou a été des nationalismes inhumains, criminels et belliqueux que la nation et le nationalisme sont à proscrire. Car l’humanitarisme il faut le savoir conduit à faire la même chose que ces nationalismes dangereux mais sous une autre forme, à bien plus grande échelle même : car être humanitariste c’est vouloir libérer l’homme de ses conditions précaires (à l’échelle du monde et des autres nations) de paix et de sécurité souveraine.

On peut aussi revenir à la formule d’Aristote qui qualifie l’homme « d’animal politique » et remarquer que retirer la souveraineté nationale à l’homme c’est stricto sensus retirer le terme « politique » pour remettre l’animalité de l’homme à nue. Et concrètement qu’est ce que cette animalité qui se dévoile à nouveau aujourd’hui en l’absence forcée et progressive des nations ? Cette animalité prend des formes diverses comme c’est le cas de l’humanité, par des velléités entre cultures, de la cupidité à toute échelle, du consumérisme passionné, l’abandon de valeurs, notamment nationales et républicaines, une dévaluation vertigineuse de l’éducation, de l’usage de la langue, une dégradation et une dévalorisation des savoirs, en bref une dépossession en règle de la souveraineté du peuple. Nous avons là un terreau extrêmement fertile pour que germe la tyrannie, et sa pousse se fait déjà sentir en différents endroits, le terreau de toutes les guerres, ce terreau d’un retour aux racines, à l’instinct, celui d’un état de nature qui ne sera plus l’expérience de pensée pour le fondement d’une philosophie politique mais le fondement d’une tyrannie inimaginable et pourtant déjà patente.

Bibliographie :

Aristote, Les politiques.

Hume, Traité sur la nature humaine.

Hobbes, Le léviathan, Éléments de la loi naturelle et politique.

Locke, Premier et second Traité du gouvernement civil.

Tocqueville, De la démocratie en Amérique, II.

Autres lectures conseillées et qui ont à approfondir davantage encore cette réflexion :

H. Arendt, La crise de la culture.

Hegel, La raison dans l’histoire.

Machiavel, Le Prince.

Rousseau, Le contrat social.

Platon, La République.

Extrait de texte d’Aristote :

« Il est manifeste, à partir de cela, que la cité fait partie des choses naturelles, et que l’homme est par nature un animal politique, et que celui qui est hors cité, naturellement bien sûr et non par le hasard [des circonstances], est soit un être dégradé soit un être surhumain, et il est comme celui qui est injurié [en ces termes] par Homère : « sans lignage, sans loi, sans foyer ». Car un tel homme est du même coup naturellement passionné de guerre, étant comme un pion isolé au jeu de tric-trac. C’est pourquoi il est évident que l’homme est un animal politique plus que n’importe quelle abeille et que n’importe quel animal grégaire. Car, comme nous le disons, la nature ne fait rien en vain ; or seul parmi les animaux l’homme a un langage. Certes la voix est le signe du douloureux et de l’agréable, aussi la rencontre-t-on chez les animaux ; leur nature en effet est parvenue jusqu’au point d’éprouver la sensation du douloureux et de l’agréable et de les signifier mutuellement. Mais le langage existe en vue de manifester l’avantageux et le nuisible, et par suite le juste et l’injuste. Il n’y a en effet qu’une chose qui soit propre aux hommes par rapport aux animaux : le fait que, seuls, ils aient la perception du bien, du mal, du juste, de l’injuste et des autres [notions de ce genre]. Or avoir de telles [notions] en commun c’est ce qui fait une famille et une cité. »

Aristote, Les politiques, trad. P. Pellegrin, Paris, GF-Flammarion, 1990, pp. 90-92.

Un commentaire Ajouter un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s