PHILOPURE : La volonté est-elle une ?

 Dans notre expérience quotidienne de la volonté, il semble bien difficile de penser une unité de celle-ci. Nous voyons d’autres volontés individuées autour de nous et la nôtre elle-même se démultiplie dans l’immense variété des objets possibles de notre vouloir. Cependant, nous ne pouvons pas non plus penser que la volonté est seulement multiple sinon elle perdrait son identité et serait comme dissoute dans le multiple. Le fait d’être lui confère déjà une forme d’unité tout comme le fait qu’elle soit individuée en moi-même et en d’autres.

La question de savoir si la volonté est une mérité donc une enquête, déjà individuelle. Puisque étymologiquement individu ou individuum signifie indivisible, ce qui est un, comment notre volonté peut s’investir dans la multiplicité des objets du vouloir ? Kant nous montrera que la morale est ce qui garantie d’une certain façon à notre volonté ou « raison pratique » son unité dans ses actes de volonté dans le multiple. Et pour aller plus loin encore nous identifierons notre volonté ou le sujet voulant à l’âme particulière de Plotin qui en démontre l’unité, notamment dans le traité 6 de ses Ennéades.

Notre enquête sur l’unité de la volonté sera ainsi portée au-delà du champs individuel grâce à Plotin qui explique l’unité individuelle par son lien avec l’unité d’une âme qui comprend toutes les âmes particulières : l’Âme du monde.

Ce sera le seconde étape de notre quête d’unité de la volonté, qui nous conduira à une volonté non plus individuelle et particulière mais une et immuable : une volonté comme principe et comme être du monde ou encore comme véritable réalité. Pour essayer de la comprendre, nous nous intéresserons à la pensée de Schopenhauer et à son œuvre majeure, Le monde comme volonté et comme représentation.

C’est avec la critique que fait Nietzsche de cette conception d’une volonté absolument une que nous serons conduit à dépasser une ultime difficulté. Comment conserver l’unité de la volonté si cette volonté a encore à voir avec le multiple même lorsqu’elle a rang de principe ? Pour dépasser cette difficulté, il nous faudra défendre l’unité elle-même en opérant ainsi un tour de force par l’antique penseur de l’Un par excellence qui n’est autre que Plotin. Comme il nous le propose et nous y convie, nous tenterons cette conversion à l’Un à partir de l’Âme du monde que nous aurons traité dans la première étape de notre enquête. Ainsi pour dépasser cette ultime difficulté quant à l’unité de la volonté, nous comprendrons enfin que volonté et unité ne sont pas égales, que l’unité absolue est au-delà du vouloir, au-delà même de tout principe et de tout être.

Ainsi avons-nous convenu que la volonté se montre d’abord comme multiple, même à l’échelle individuelle. Et pourtant, il y a une forme d’unité puisque cette volonté est individuée ou encore parce qu’elle s’identifie à un sujet voulant. Comment donc ces deux aspects en apparence contradictoires de la volonté peuvent-ils se concilier ? En d’autres termes, sommes-nous autorisés à affirmer une unité de la volonté individuelle ?

Kant nous permet de dépasser ce paradoxe dans son Fondement de la métaphysique des mœurs. La morale est ce qui lie la volonté à sa démultiplication dans le sensible. C’est le fait que la volonté ou « raison pratique » agisse conformément à la loi moral qui confère et conserve l’unité de la volonté lorsque celle-ci s’investie dans le multiple sensible des motifs de son action. Ainsi, en quoi cette loi morale est-elle une ? Parce qu’elle provient pour ainsi dire de la raison pure a priori, c’est-à-dire universelle et atemporelle. Cette loi de la raison pure vaut ainsi partout et en tout temps et reste donc toujours la même, ce en quoi elle est aussi une. Kant la formule sous forme de maximes, par exemple : « Agis toujours de telle sorte que la maxime de ton action puisse en même être érigée en loi universelle de la raison pure a priori ». L’unité de la volonté dépend donc de sa conformité à la loi morale a priori. Mais est-il suffisant de limiter l’unité de la volonté particulière à sa soumission à la loi morale ? Si elle est hétéronome, qu’elle ne se donne pas cette loi de la raison pure et qu’elle ne s’y soumet pas, la volonté n’a-t-elle pour autant aucune unité ?

Nous ne pouvons pas le penser car une volonté qui n’est pas morale n’est pas rien, elle ne tombe pas dans une non-être mais continue d’être. C’est cet être qui continue de lui conférer une certaine unité. Aussi, si nous pouvons soutenir qu’elle à moins d’unité qu’une volonté autonome et soumise à la loi qu’elle s’est produite, cette volonté amorale conserve une unité par son fait d’être, même à un moindre degré. Notre question de l’unité de la volonté individuelle n’est donc pas encore résolue de façon satisfaisante.

Plotin, au traité 6 des Ennéades entreprend de démontrer cette unité. Au lieu de parler de volonté ou de sujet voulant, lui parle d’âme particulière. Cette différence entre volonté et âme n’enlève cependant rien à l’intérêt que Plotin représente quant à éluder les difficultés de notre enquête de la volonté individuelle une.

De fait, Plotin est lui aussi confronté à cette tension importante entre l’unité de l’âme qu’il défend et le fait qu’elle se compose de parties en apparence différentes. Nous pouvons comprendre cette différenciation de l’âme comme le fait que notre volonté soit dans un corps sensible et multiple qui a lui-même affaire à une grande multiplicité sensible dans le monde auquel il appartient. Il est possible de vouloir une succession de choses différentes qui divisent la volonté dans le choix et la délibération.

Et Plotin démontre que si l’âme est multiple ce n’est pas parce qu’elle est multiple mais bien plutôt parce qu’elle a affaire au multiple sensible. En s’incarnant dans un corps, l’âme ordonne le sensible qui est seulement multiple et éparpillement. Ainsi, elle rassemble et ordonne la matière selon sa nature, selon qu’elle provient de l’unité, d’une âme seulement une que Plotin nomme l’Âme du monde.

Sans avoir à récuser Kant, nous avons ainsi montré en quoi nous pouvons soutenir une unité de la volonté particulière, ce qui supposait donc de se soustraire à l’apparente multiplicité de la volonté et de remonter à son origine, avant qu’elle ne s’affaire dans le sensible.

La volonté, si elle est une, se trouve donc plutôt au rang de principe tel que Plotin le soutient pour les âmes particulières dont le principe unificateur est l’Âme du monde. Si nous avons rapproché l’idée de volonté à celle d’âme pour bénéficier de l’enquête plotinienne, ne peut-on pas trouver une pensée qui pense plus directement l’unité de la volonté au rang de principe ?

Le monde comme volonté et comme représentation, œuvre majeure de Schopenhauer suffit à répondre à cette attente et va même nous permettre de mettre à l’épreuve une telle unité de la volonté. Comme il l’explique dans cette œuvre, le monde se divise en deux réalités, en deux « couches ». À y regarder de plus près, nous pouvons distinguer une réalité superficielle, le monde sensible, celui qui se donne immédiatement à nous et à nos sens, ce que Schopenhauer appelle le monde des représentations. La seconde réalité est en fait la première puisqu’elle sous-tend ce monde de représentations et Schopenhauer la nomme Volonté ou le « monde comme volonté ». il décrit cette volonté comme une, indivisible, immuable, irrationnelle, qui n’est que désir et qui est aveugle. Et le monde sensible est comme la scène de cette volonté qui s’y donne en spectacle, qui y joue ses représentation tel un théâtre de marionnettes. Cette image schopenhauerienne du théâtre de marionnettes nous indique donc que le monde des représentations n’est pas la véritable réalité du monde. En effet, dans le théâtre de marionnette nous savons que les marionnettes sont faussent et tendent à nous tromper en nous donnant l’illusion d’être vraies, de vouloir bouger d’elles-mêmes, librement. Néanmoins nous savons qu’elles nous mentent car nous pouvons voir ou apercevoir les fils qui les relient de façon nécessaire à l’être véritable qui les meut.

Et bien il en va de même pour le monde sensible, ainsi lié à cette unique volonté qui elle est désir aveugle. Mais quels sont ces « fils » et comment les repérer pour montrer le caractère fallacieux du monde sensible et multiple et sa nécessité par rapport à la Volonté ?

Pour Schopenhauer il s’agit de la loi de causalité. Il montre que la causalité est ce fil qui nous rappelle que nous sommes des marionnettes, des représentations. Dans son Essai sur le libre arbitre, Schopenhauer reprend l’idée kantienne de phénomène, soumis nécessairement au temps et à l’espace. L’homme étant un phénomène comme les autres, il en déduit que lui aussi est absolument soumis à ces conditions phénoménales nécessaires. Déjà l’homme ne peux plus prétendre se mouvoir ou vouloir le faire de lui-même à l’instar des marionnettes.et à l’instar des marionnettes il est mu par la Volonté, ou, pour le dire autrement, il n’est que l’expression particulière de la Volonté qui se donne en spectacle, en représentation. Si nous venons de comprendre comment l’homme se soumet à la Volonté, il nous faut encore parfaire cette explication en montrant comment la Volonté s’exprime ainsi dans le monde de la représentation. C’est ce que Schopenhauer appelle le « principe d’individuation » ou « loi de motivation » dans De la quadruple racine du principe de raison suffisante. Il défait ainsi l’illusion d’une volonté individuelle libre de vouloir, libre et au-dessus de la causalité du monde. Car penser pouvoir agir de telle sorte que l’on maîtrise l’ordre nécessaire de la chaîne causale en choisissant les objets de son vouloir est une pure illusion. En réalité, on ne choisi pas ces objet ni ne les voulons de nous-même mais se sont eux qui nous poussent, nous inclinent, nous contraignent et nous obligent à les vouloir. Cette vision rétrospective nous montre bien que ce qui nous meut ce n’est pas nous-même, une sorte de vouloir vouloir mais les motifs eux-mêmes.

Cette conception nous permet donc d’affirmer à la fois l’unité des volontés particulières puisqu’elles sont aussi l’expression d’une seule Volonté, unique, réellement réelle, immuable, désir et aveugle. Cette Volonté ne veut rien en tant que tel, elle ne veut pas une chose ou une autre sinon elle ne serait plus absolument une. C’est aussi pourquoi elle est aveugle et irrationnelle.

Si nous avons suffisamment de raisons de nous arrêter là dans notre enquête en avançant cette solide conception schopenhauerienne de l’unité de la Volonté et donc de ses expressions particulières ce serait une erreur de le faire ne serait-ce qu’au regard que porte Nietzsche sur cette pensée.

Nietzsche critique cette unité de la Volonté et prétend qu’il n’y a finalement pas une volonté de puissance mais des volontés de puissance. Le problème est en quelque sorte toujours le même pour nous, pour essayer de défendre une volonté une. Il s’agit du sensible qui est finalement ce qui s’identifie au multiple.

Jusqu’ici, nous nous sommes attachés à la volonté pour en dégagé l’unité mais ayant finalement toujours une lien avec le sensible notre exigence n’a pu aller au-delà d’une volonté une et multiple, à la fois une car être réel du monde et multiple dans son expression sensible. Mais n’y a-t-il pas au-delà de cette conception , une volonté une et seulement une, avant tout affairement ou tout lien avec le sensible si ce n’est le multiple même ?

Pour répondre à cette scrupuleuse exigence d’unité nous allons en revenir à Plotin. Pour retrouver cet Un, cela suppose déjà de se défaire absolument du sensible et de toute conception intellectuelle qui a pu s’en dégager en nous. C’est ce qu’il précise, notamment au traité 23.

Cette remontée vers l’Un que Plotin nomme la conversion demande donc et nécessité cette mise à nue de l’âme, détachée du sensible. Dès lors se découvre-t-elle elle-même, comme étant réellement en tant qu’elle est l’unité de l’Âme du monde. Si l’Âme du monde produit les âmes particulières ce n’est pas en tant qu’elle se divise et se décompose en ces âmes. Car si ces âmes dépendant de l’Âme du monde, en tant qu’elle est une l’Âme du monde n’a besoin que d’elle-même et du principe qui la produit pour être. Pour le dire autrement, ce n’est pas en allant dans le multiple et le sensible que l’Âme du monde l’habite et l’organise mais c’est le sensible qui vient vers elle et la désir. Car le sensible à besoin d’elle pour s’ordonner et être.

Nous venons de comprendre comment l’unité a à avoir avec le sensible sans avoir quelque nécessité ou lien direct avec lui. Poursuivons donc cette exigence d’unité. Car l’Âme du monde n’est pas l’unité absolue mais l’un multiple. Il nous faut remonter à son principe ; l’Intellect.

L’Intellect est l’être, ce qui permet et produit le multiple, notamment par la production de l’Âme du monde. Tout comme l’Âme du monde envers les âmes particulières, l’Intellect n’a pas besoin d’elle pour être et lui reste supérieur parce qu’elle elle qui est tournée vers lui pour recevoir son unité qui est plus pure que la sienne. L’Intellect lui est supérieur car plus proche de l’Un. Car il est aussi pensée de l’Un ou vision directe de l’Un. L’Un précède donc l’être et l’être est encore inférieur à l’Un. Parce qu’être suppose une dualité, d’une part l’unité et de l’autre l’être. L’Unité absolue suppose donc de ne pas être. Ainsi, sans avoir à expliquer comment l’Intellect procède de l’Un nous pouvons constater que notre exigence d’unité absolue pour savoir si elle peut être le fait d’une volonté est éludée et même impossible à satisfaire. L’Unité absolue, l’Un, est au-delà de l’être, ou encore, ,’est pas. La volonté ne peut être liée à une telle exigence d’unité sans avoir à disparaître dans le « non-être Un ». Pour qu’une volonté soit une ou dite une elle avoir aussi affaire au multiple.

Ainsi la volonté n’est pas vraiment une mais « une multiple » ou bien encore « une et multiple » comme le sont pour Potin l’Âme du monde et l’Intellect. Aussi la question peut-elle se détendre un peu quant à l’unité de la volonté en considérant la place que nous avons selon Plotin dans cette procession de l’Un vers le multiple. Car nous sommes entre le sensible et l’intelligible et pouvons soit tendre plutôt vers le sensible soit nous en détourner et nous convertir progressivement à l’Un par la pensée de cet Un : l’Intellect. C’est-à-dire que si le volonté n’est pas une et seulement une elle peut tendre à devenir toujours plus. Schopenhauer nous convie aussi à cette conversion par cet accès secret, direct et immédiat à la Volonté, soi-même, en son « for intérieur » ou encore en sa « noumalité ».

2 réflexions sur “ PHILOPURE : La volonté est-elle une ? ”

  1. Ce travail universitaire est une composition de partiel de métaphysique sur la volonté en quatre heure. Voici la note et le commentaire du professeur, à titre indicatif :
    « 14. Il ne manque à cette copie qu’une ouverture originale au final. Le propos aurait alors gagné en ambition. Pour le reste tout est très riche, très maîtrisé et très satisfaisant. »

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  2. Bonjour,
    Ce travail est intéressant, mais le passage par Plotin pour penser l’unité de la volonté ne me semble pas rendre justice à ce que Schopenhauer comprend exactement par l’unicité du Vouloir. L’unité de Plotin est non seulement mystique mais surtout trop métaphysique aux yeux de Schopenhauer, et je crois que, contrairement aux apparences, Schopenhauer refuse d’établir une équivalence entre la Volonté conçue comme un noumène par delà la diversité des Idées et l’Un plotinien d’une part, et la multiplicité du sensible encore plus disséminée que la multiplicité des phénomènes tels que les conçoit Schopenhauer.Pour Schopenhauer il n’y a pas d’ « âme du monde » et il n’y a pas non plus réellement de « volonté individuelle » bien qu’il y ait peut-être une unité des « caractères intelligibles » de certains êtres humains singuliers. Je crois mais il se peut que cela soit une erreur qu’il n’y a pas de pertinence à opposé l’unité et la multiplicité dans la philosophie de Schopenhauer et c’est pourquoi il n’accepterait pas de dire avec Leibniz que « ce qui n’est pas un être n’a pas d’être ». Il me semble que Nietzsche n’a pas compris Schopenhauer et que ses critiques envers son premiers maitres s’explique comme une mé-compréhension de sa propre pensée abyssale. Pour Schopenhauer, il n’y a peut être rien de contradictoire à dire que la Volonté est un chaos de différences toujours dissemblantes d’elles-mêmes et qu’en conséquence le Monde comme Volonté est à une échelle macroscopique, le chaos qu’est l’individu perçu à sa propre échelle.

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