PHILOPURE : La propriété privée du corps a-t-elle un sens éthique ? Les limites de la morale dans la vie privée.

Avant propos :

Ce travail universitaire est particulier, par rapport à ceux publiés jusqu’ici d’une part parce qu’il est issu d’une composition d’examen en quatre heures. C’est la première fois qu’il m’est possible de faire cela car j’ai été convenablement informé de la date et du lieu de la consultation des copies. D’autre par cette réflexion est particulière en ce sens qu’elle permet à chacun d’accéder à une forme de discernement, qui plus est philosophique, quant à des sujets de débats et de politiques obscurcis par les discours médiatiques et électoraux. Il n’est donc pas seulement question pour moi de dire présentement que le travail de ce sujet est important parce qu’il nous concerne tous mais aussi et surtout parce qu’il n’a en aucune façon d’intérêt électoral ni d’exigence d’audimat. Ce n’est pas non plus un discours moralisateur mais responsabilisant, ce qui n’est pas la même chose. Car si le sens éthique n’appartient pas à chacun d’entre nous comme s’il était relatif à nos différents point de vues, nous l’incarnons tous et c’est ce par quoi nous avons à nous en saisir. Car notre bonheur doit avant tout dépendre de nous à travers ce sens et non pas d’une politique d’opinion infantilisante dont le « Mangez au moins cinq fruits et légumes frais par jour » en est une des nombreuses affirmations.

Par ailleurs je n’ai apporté que peu de modifications à la version manuscrite, essentiellement d’ordre formelle et syntaxique. Vous trouverez aussi à la fin de cette réflexion le commentaire de l’enseignement qui m’a corrigé, professeur d’éthique du corps, de la santé et de la sexualité.

      La propriété du corps peut être définie comme le droit à disposer de soi, de son corps. C’est une des caractéristiques fondamentales de la démocratie libérale qui assure cette liberté au peuple pour qu’il concoure au mieux à son bien-être. Cette disposition de son corps de façon exclusive implique donc une responsabilité car cette liberté perdrait sens dans le cas où elle irait à l’encontre de ce bien-être. Car si les individus sont des corps, ils ont aussi en même temps des personnes morales et c’est à ces personnes morales que l’on laisse la propriété exclusive de leur corps. C’est ce en quoi déjà cette propriété privée du corps possède un sens éthique. Encore nous faut-il la définir, définir ce sens éthique ou cette responsabilité du droit à disposer de son corps. Alors nous intéresserons-nous à la symétrie morale kantienne des devoirs envers soi- même et des devoirs envers autrui, qui introduira la question du suicide. Si elle sera résolue et pleinement éclairée par l’éthique, la question du suicide conclura sur une première limite de ce sens éthique de la propriété privée du corps, celle posée par l’euthanasie.

Alors nous pourrons circonscrire le sens éthique du droit à disposer de son propre corps avec l’étude de la prostitution et des rudes polémiques qu’elle peut soulever. Encore avec la question, entre autre, du mariage homosexuel, nous irons jusqu’à nous demander si un sens éthique peut subsister.

Nous nous intéresserons enfin à d’autres corps que celui de l’Homme pour savoir si l’éthique peut permettre aux animaux l’accession à la propriété privée de leur corps, c’est-à-dire si l’éthique est en mesure de leur donner un sens moral.

La propriété privée du corps est une droit exclusif à disposer de soi qui implique une responsabilité morale. De fait, nous ne sommes pas que des corps ou des individus mais aussi et en même temps des personnes morales. Pour disposer comme il convient de son corps, pour son bien et donc, moralement, l’éthique a à donner un sens ou disons une définition de ce bien, de la moralité. Kant, dans sa Métaphysique des mœurs le définit comme un devoir envers soi-même. Ce devoir consiste à se considérer toujours non pas comme un moyen mais comme une fin. Cette « fin » s’entend au sens de l’humanité. Sa valeur est morale et non pas marchande, cette dernière faisant du corps un moyen. Cette fin de l’homme ou valeur morale est ce qui définie sa dignité, ce qui n’a pas de prix, n’a pas de valeur marchande. Ainsi les devoirs envers soi-même impliquent de ne pas vendre tout ou partie de son corps, les produits de son corps comme les organes, la sang ou le sperme et par dessous tout, le devoir envers soi-même le plus important est bien sûr celui de ne pas se tuer. C’est en cela que Kant condamne et récuse le suicide. Mais il y a d’autres raisons à cette condamnation du suicide, s’appuyant sur la symétrie entre les devoirs envers soi-même et les devoirs envers autrui. Car il n’est pas possible de respecter ses devoirs envers autrui sans d’abord observer ses devoirs envers soi-même. Pour le suicide il est assez simple de comprendre cette implication car on ne sera certainement pas en mesure de ne pas tuer autrui si l’on a pas d’abord respecté le devoir envers soi-même de ne pas se tuer.

Nous voyons donc bien que la propriété privée du corps à un sens éthique précis, rigoureux et intransigeant. Et Kant va plus loin dans cette considération éthique du droit à disposer de soi. Car il y a selon lui encore pire que le suicide comme façon de transiger à ses devoirs envers soi-même : l’onanisme ou la masturbation. Si cette condamnation et cette hiérarchisation peut et a de quoi faire sourire il faut déjà savoir que la valeur médicale du sperme à l’époque de Kant était très élevée puisque très rare et très riche. Pour s’en faire une idée, ils considéraient qu’une once de sperme équivalait à quatre onces de sang, en sachant que le sang était déjà très précieux si ce n’est sacré. De fait fallait-il l’utiliser de façon précieuse et ne surtout pas le gaspiller. Mais ce n’est pas ici l’argument principal de Kant mais simplement un contexte favorable à cette hiérarchisation et à la condamnation qui s’ensuivit. Si le suicide est une crime envers soi-même, l’onanisme est selon Kant un crime contre toute l’espèce puisque mettant en péril sa perpétuation. C’est donc en ce sens bien plus grave que le suicide dont le crime ne concerne qu’un individu. Plus encore, le suicide nécessité un certain courage, l’onanisme n’en a même pas, il fait entre autre nous dit Kant appelle à l’imagination et nous ramène au plus bas degré d’animalité.

Par conséquent, c’est dire si la propriété privée du corps a un sens éthique.

Mais donner la mort n’est-il qu’un crime éthiquement condamnable ? Le cas du suicide n’est pas sans nous laisser penser à celui de l’euthanasie. L’étymologie du mot signifie « bien mourir » ou « bonne mort ». l’euthanasie consiste donc à donner ou se donner la mort pour soulager des souffrances incurables qui de toute façon nous condamnent à mourir ou à ne pas vivre dans des conditions décentes. Les exemples de ces personnes sont viens connues ; les personnes atteintes de maladies mortelles et douloureuses, les grands paralysés ou encore les handicapés graves. La question que nous pouvons nous poser sans un premier temps est celle de savoir si l’on peut donner la mort, tuer pour ces raisons ? Selon Kant, la réponse est négative mais dès lors peut-on juger moral de laisse une personne dans la torture de telles souffrances quand bien même consentirait-elle et même supplierait-elle de pouvoir mourir ? Pour ce qui est des personnes en mesure de se tuer et qui le font, la question du sens éthique pose moins problème et dépend que l’on considère l’acte comme un suicide ou comme une euthanasie, ici une suicide volontaire.

Mais qu’en est-il des deux autres formes d’euthanasie ? La seconde est l’euthanasie involontaire, les cas où la personne est consentante mais dans l’incapacité de se donner la mort. C’est l’exemple de Vincent Humbert qui fut d’ailleurs très médiatisé puisque posant un véritable dilemme éthique. Peut-on laisser une personne souffrir de la non-disposition de son corps, au point qu’elle ne soit pas même en mesure de se tuer pour s’en libérer ? Si l’on se résout à penser qu’avec le consentement de cette personne à mourir on ne peut la laisser ainsi dans une telle incapacité, la question est de savoir si cela vaut de la tuer, de transgresser l’un des devoirs parfait kantiens les plus fondamentaux, envers autrui comme envers soi.

Plus rude encore est le cas du suicide non volontaire, le cas de personnes qui non seulement sont das l’incapacité de se donner la mort mais n’ont pas même mes moyens de donner ou non leur consentement. La question est la même, peut-on les laisser ainsi, n’a-t-on vraiment aucune responsabilité éthique ? Ou encore et c’est une autre argument, cette personne peut aussi représenter un coût, une charge économique conséquente pour la collectivité. Si la question peut apparaître abrupte et indélicate elle fait tout de même état d’une réalité et d’une pertinence que le soucis de sens éthique ne peut ignorer.

Ainsi, si la propriété privée du corps a indéniablement un sens éthique, l’euthanasie en annonce les limites. Car la question à laquelle nous allons nous intéresser dans l’étude de ces limites est celle de savoir si la propriété privée du corps est la propriété privée de l’éthique.

Pour ce faire, nous allons tout d’abord nous intéresser au statut éthique de l’embryon humain qui lui aussi anime de grands débats. Trois positions sont possibles ; soit on considère l’embryon comme un objet, un simple agrégat de cellules, soit on lui confère aussi le statut de personne marole en le considérant non plus comme un objet mais comme sujet moral, soit enfin et c’est une position intermédiaire, on considère l’embryon comme une potentialité de personne. L’enjeu est l’expérimentation humaine ou encore l’avortement. Car ceux qui adhèrent à la première position considèrent qu’ils ont le droit de tout faire avec l’embryon comme les clones, seront aussi pour l’avortement etc, alors que les partisans de l’embryon comme personne morale s’opposent à tout cela, protégeant les droits de l’embryon comme sujet moral, d’abord son droit à donner ou non son consentement.

On considère enfin le clonage comme interdit dans la position d’une potentialité de personne pour le statut de l’embryon humain ou l’expérimentation sur eux mais on autorise néanmoins l’utilisation des cellules souches pour la recherche. Par exemple la France se positionne plus en faveur de la troisième thèse, celle de l’embryon comme potentialité de personne morale. On voit bien ici que la propriété privée du corps au sens éthique trouve une limite car on ne parvient pas à définir le statut, moral ou non, de l’embryon. Au mieux se contente-t-on de cette position intermédiaire de potentialité, moins radicale et donc moins risquée sur la plan éthique, médical et politique si ce n’est économique et social.

Mais ce n’est pas le seule limite du sens éthique dans la propriété du corps par soi-même. À y regarder de plus près et pour ce qui est de la prostitution, nous trouvons de virulentes condamnations. Si l’on excepte le proxénétisme, la prostitution consiste à utiliser son corps pour vendre un service sexuel. De fait ce n’est pas une partie de son corps, ici le sexe que l’on vend mais bien un service de nature sexuelle. Vendre un service n’a en soi rien d’immoral et si tel était le cas nous aurions beaucoup à faire dans nos sociétés où l’industrie des services abonde et domine.

De plus, la personne morale est consentante et l’on peut même raisonnablement imaginer qu’elle prend aussi plaisir dans son activité. De fait la prostitution n’a, en soi, rien d’immoral. Ce que l’on considère immoral dans la prostitution c’est bien plutôt ce qui l’entoure. Le proxénétisme n’est pas le fait de la prostitution mais il la fait et l’organise de telle sorte qu’elle en devient un mal moral. Les mauvaises conditions de prostitution ne sont pas non plus le fait de la prostitution mais fait qu’elle devient par suite un mal moral. Et s’il ne devait pas y avoir de consentement ce ne serait là encore pas du fait de la prostitution mais le fait d’un viol.

Si avec le statut de l’embryon le sens éthique trouvait une limite quant à la propriété du corps il semblerait que pour ce qui est de la prostitution en tant que telle ce sens éthique en soit exclu et ne subsiste qu’à sa périphérie avec les conditions d’activité et l’instrumentalisation de la prostitution.

De fait, la propriété privée du corps à un sens éthique mais il n’appartient pas exclusivement au domaine de l’éthique. Car le caractère privé du corps n’est pas sans lien avec le caractère privé de la personne et cela n’est pas sans lien si ce n’est le propre même de la démocratie libérale. L’éthique perd tout son sens dès lors qu’elle empiète et qu’elle s’ingère dans ce caractère doublement privé du corps et de la personne. Car une telle erreur la conduirait à dire ce qu’est la vie bonne, induisant nécessairement un paternalisme toxique pour la démocratie libérale et représentant un pas timide mais franc et concret vers une forme certaine de totalitarisme.

Prenons l’exemple dit du mariage homosexuel. Celui-ci vise à reconnaître l’union de deux corps et personnes du même sexe. À l’image et à l’image seulement de la prostitution il n’y a en soi, dans l’homosexualité, rien d’immoral. Car il y a consentement et engagement réciproque à vivre ensemble dans le respect et la dignité de l’autre. Là encore l’immoralité gravite autour de l’homosexualité et non pas en son sein ou en son essence ; de mauvaises mœurs, aussi compréhensibles et justifiables soient-elles – ce qui n’autorise pas de les valider non plus –, une ingérence dans la vie privée d’autrui ou encore de mauvais dirigeants politiques. De mauvais dirigeants parce que ces derniers refusent en dernière instances la légalisation du mariage homosexuel il y a encore peu, le 14 juin 2011 à l’Assemblée Nationale. Pour quelles raison ? Certainement pas pour une raison mais pour le motif que le mariage est une institution. Certes mais l’institution vaut pour toute personne morale possédant par la même les mêmes droits. Et certains propos tels que « l’homosexualité est une erreur anthropologique » ou encore que c’est « un fantasme de la sexualité » nous montrent, à l’éclatante lumière de la neutralité éthique que nous avons établi quant à l’homosexualité, que nos dirigeants et législateurs sont dans le tort et l’erreur ; l’immoralité de condamner l’homosexualité et non pas simplement son mariage pour de fausses opinions, souvent bien trop personnelles.

De fait, la prostitution et le mariage homosexuel nous montrent bien que la propriété privée du corps a un sens éthique sans pour autant que cette propriété privée du corps ne soit la propriété privée de l’éthique. Pour se soucier éthiquement du bonheur d’autrui, il faut aussi savoir être soi-même responsable, en laissant autrui accéder à son bonheur, même si cela déplait et/ou dérange nos opinions, vraies ou fausses. Car il ne faut pas détruire ou empêcher ce que l’on protège à justement trop le protéger. Et de fait, l’éthique n’est pas non plus le fait de l’opinion.

Si la question semble éludée pour les Hommes quant à savoir si la proriété privée du corps a un sens éthique, il reste à s’interroger quant au corps des animaux. S’il y a un premier sens éthique pour ce qui est du corps des animaux, c’est déjà celui de leur accession à la propriété privée de leur corps. En d’autres termes, le sens éthique du corps des animaux est celui de savoir si l’on peut les considérer comme fin au non comme moyen, parler n’Animalité comme l’on parle d’Humanité. Ne plus les considérer comme moyen mais plutôt comme fin c’est ne plus les dresser, les domestiquer voir ne plus en faire l’élevage, ne plus faire d’expérimentation sur eux.
Les conséquences sont importantes tout comme l’est la difficulté de faire des animaux des personnes morales. Car une personne morale a ses droits mais aussi ses devoirs, comme nous le rappelle Kant notamment. Or l’animal a-t-il des devoirs envers lui-même, en a-t-il envers autrui ? N’est pas cela que l’on a coutume de considérer comme ce qui différencie l’Homme de l’animal ?

Cette difficulté paraît bien difficile à écarter et gêne considérablement le sens éthique de la propriété privée du corps des animaux. Cependant, là aussi l’éthique donne sens à cette possible accession du corps des animaux car n’a-t-on aucune responsabilité quant à nous à maltraiter ainsi les animaux en autant de façon et d’intérêts différents ?

La question de savoir si la propriété privée du corps a un sens éthique trouve une réponse complète ou tout du moins suffisante si ce sens éthique reste dans le cadre, l’observance et le respect d’une démocratie libérale. Car elle a un sens cette éthique, pour ceux qui disposent mal de leurs propres corps, de façon immorale. Mais du reste, la propriété privée du corps est celle du libéralisme démocratique, tel que définit dans son opposition au paternalisme. Car l’éthique ne peut donner tout son sens à la vie, du corps et de la personne, au risque certain de les rendre malheureux et de devenir elle-même immorale dans la perte de ses exigences initiales. Pour ce qui est des animaux, il y a une certaine urgence à leur donner un sens éthique cohérent en vue de ce qu’ils ont à subir de notre part et en dépit des difficultés soulevées notamment par l’attribution du statut de personne morale. Plus largement encore, avec les problèmes écologiques planétaires a-t-on à se soucier de la valeur des animaux si ce n’est même des plantes et de la vie en générale, de leur bien-être et donc d’un éventuel droit au bien-être.

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