PHILOTHÉRAPIE : Article 19 : « Euthanasie : a-t-on envie de savoir ? »

Par son étymologie, l’euthanasie nous indique qu’il s’agit d’une « bonne mort », de bien mourir. Nous sommes déjà dans une certaine contradiction, nous sentons une tension déjà présente dans ce mot qui fait débat dans certaines de nos sociétés occidentales. Car pour nous, mourir c’est mal, dès lors « bien mourir » sonne assez mal à nos oreilles. Et ce débat revient en ce moment au gré des médias et de la pensée ambiante. Ainsi, la définition d’une « bonne mort » est quelque chose non seulement de difficile mais de très vaste. Est-ce mourir naturellement ? Ou bien comme dieu l’a voulu ? Selon des critères modernes de bonheur et de bien-être qu’est le non-empêchement de sa liberté et donc le fait de ne pas souffrir ? Bien mourir ce peut aussi être mourir en philosophe ou, sans cela, en ne buvant que le poison ? La question de l’euthanasie pose la question de la mort. Nous ne vivons pas la mort puisqu’elle est hors du vivant mais nous l’éprouvons par celle des autres, de notre entourage plus ou moins proche. Nous sommes donc tous concernés par cette question et tous gênés à l’ère d’une société qui masque cette fin ultime autant qu’elle le peut et qui n’a pas su quoi en faire.

Sous le prisme de la médecine, ce problème se complique davantage. En effet, son but est à la fois préventif, nous garder en bonne santé, et curatif, nous sauvegarder de la maladie. D’un côté elle nous conforte dans un bien-être et de l’autre elle nous sort du mal-être. L’euthanasie vient ici contredire cette double voie de la médecine. Car l’euthanasie consiste justement en cette contradiction médicale consistant à provoquer le décès de quelqu’un porteur d’une maladie qui le condamne à la mort et qui en attendant le fait souffrir physiquement mais aussi moralement. La contradiction médicale tient au fait que la voie curative est comme poussée à l’extrême. Pour soigner ce qui ne peut l’être, pour faire disparaître le mal on en fait disparaître le support. Ainsi pour que mal-être il n’y ait plus on accepte de nier le préventif, la préservation non seulement du bien-être mais de la vie, pour privilégier la disparition du mal-être, comme un « dilemme du prisonnier » médical. Voilà le cœur apparent du problème que cela pose ; qu’est ce que mal vivre, qu’est ce que bien mourir et quel lien existe-t-il entre les deux pour que l’euthanasie trouve sa place dans notre pensée, en médecine et dans les mœurs de nos sociétés ?

Si la question paraît et reste insoluble, en réalité elle ne l’est pas entièrement. Et deux pistes s’offrent à nous.

La première, nous la connaissons assez bien, c’est ce que nous appelons communément la compassion. Elle est pour le moins importante et il est vrai que nous ne l’avons pas négligé, c’est le cas de le dire. Les campagnes de publicité en faveur de l’euthanasie ou encore les associations de cet ordre s’en sont bien chargées, peut-être au comble de notre démocratie de toutes les causes. Et oui c’est très dur de voir l’autre souffrir, n’ayant que cela à faire en attendant de mourir. Oui c’est très dur de voir son frère, sa mère, son père ou l’ami d’enfance handicapé, en phase terminale ou paralysé. Oui il est dur et même très dur ce miroir de ce que pourra être notre mort et rien que ces mots résonnent amèrement, nous n’avons pas l’habitude de les prononcer ni de les entendre. On sent bien une certaine panique dans cette forme de compassion, cette résignation à tuer alors qu’il ou elle pourrait vivre. Pourquoi ? Par ce que cette piste est pour le moins insuffisante. Pour le dire rapidement c’est la quête de sens qui se fait douloureuse pour les proches qui ont à répondre à l’euthanasie de quelqu’un.

Une première étape dans cette démarche est l’étape religieuse. La religion s’oppose plus que fermement à cette pratique par ce que la mort a un sens bien particulier qui se rapproche déjà de notre seconde piste. La mort déjà n’est pas seulement ce lot de douleur mais un accomplissement d’une vie pieuse, une vie suivie de vertu et de bonté qui n’attend pour ainsi dire que d’être récompensée dans l’au-delà divin. Voyez ici cette considération intéressante de la mort. La vie non seulement est vie, précieuse et donnée comme un bien mais elle est l’outil de préparation à la mort, ce passage à une vie autre que nous ne pouvons connaître que par cet inéluctable chemin.

Nous connaissons bien les critiques récurrentes ou spontanées que nous pouvons avoir à l’égard de ce genre de position mais, pour ceux qui ont eu l’occasion de s’initier à un peu de philosophie, ne voit-on pas ici une grande influence de Socrate, philosophe de l’Antiquité ? À la différence que pour Socrate bien vivre, c’est à dire l’aspect curatif de la vie c’est vivre sagement, comme philosophe et que philosopher c’est apprendre à mourir. Il n’est pas ici question d’exposer ce genre de pensée mais de montrer la solidité de la position religieuse. Passons donc justement à notre seconde piste.

La philosophie nous permet ainsi de sortir de l’aspect doctrinal religieux, et plus précisément la philosophie des sciences. Il ne va pas s’agir d’exposer des systèmes de pensée compliqués mais seulement d’éclairer le problème soulevé par l’euthanasie pour voir quel véritable choix de positions s’offre à nous. Pour ce faire revenons à la médecine même et au philosophe G. Canguilhem. Ayant beaucoup pensé la maladie en tant que telle et son rapport à la vie il part d’une conception assez habituelle de la maladie. En effet nous voyons la santé comme un bien, l’état normal de notre corps et la maladie comme une anomalie dans notre bon fonctionnement biologique. La maladie est pour nous quelque chose qui nous est étranger. Et c’est ce que Canguilhem renverse, principalement dans un gros travail de redéfinition des notions. Il explique que la maladie n’est non pas la limite mais la condition du vivant. La maladie est ce que le corps a à dépasser pour vivre, pour être vivant en tant que tel. En d’autres termes la maladie est la condition du vital, elle s’intègre dans le vivant et son fonctionnement dit « normal » et donc, elle ne lui est plus nocive et étrangère. La maladie, c’est le vital. Et la limite en tant que telle du vitale est la mort et la mort seule.

Voyez comme cette considération très vite esquissée renverse beaucoup de doutes et de questions au sujet de l’euthanasie. Elle dépasse le caractère mystique de la religion et le renforce par une base philosophique et scientifique.

Mais alors un nouveau problème se pose, celui de concilier la rationalité scientifique avec l’irrationalité des sentiments. Le véritable problème est peut-être bien le second, l’irrationalité humaine, là où il n’y a rien de fixe. On ne veut pas qu’il ou elle meurt, mais on ne veut pas non plus qu’il ou elle souffre. L’euthanasie semble être une décision contradictoire alimentée par les progrès de la médecine. Car en se donnant autant les moyens de prendre en charge la santé du corps, la médecine n’en a-t-elle pas trop pris la responsabilité, plus qu’elle ne le peut réellement ? Dans un sens non par ce qu’il y a toujours des progrès à faire dans la lutte contre les maladies mais l’euthanasie l’affirme. Oui, l’euthanasie nous montre que la médecine à pris trop de responsabilités sur le corps alors que Canguilhem nous montre d’une certaine façon que le biologique sait aussi à sa manière être responsable de lui-même, notamment dans sa capacité à intégrer la maladie. Car les médecins ne sauvent pas de la mort mais aident seulement à passer une étape du vital qu’est la maladie ou un obstacle à celle-ci. On ne peut être sauvé réellement de la mort, sinon nous serions éternel. De fait, comme pour la maladie, sans mort il n’y aurait pas de vie. Aussi ridicule que puisse paraître cette phrase elle n’est que l’expression d’une vérité que nos sentiments à l’égard de la mort nous cachent.

L’euthanasie concentre donc de nombreuses questions, de nombreux enjeux qui, lorsque l’on tente de les dépasser font appel à des enjeux et des questions encore plus vastes. Néanmoins il ne faut pas se résigner à penser que nous ne pouvons pas trancher la question. Car pour la trancher il y a beaucoup à faire dans le domaine des sentiments et des passions. Ne manque-t-on pas d’éducation de la mort comme il existe une éducation sexuelle où il suffirait d’assimiler la maladie comme faisant partie d’une norme et non comme une chose ennemie et étrangère ?

La démocratie dite d’opinion n’a-t-elle pas sa responsabilité dans ce manque de considération de la mort ? Cette démocratie des passions, des caprices ou au mieux des exigences ne freine-t-elle pas les discours d’expert ô combien utiles à ces enjeux ? Pour être collectivement responsable nous avons beaucoup à faire et c’est bien car c’est cela aussi la démocratie.

Car à l’heure où nous  mettons la priorité sur les conditions de vie des personnes âgées, c’est bien là le débat dont nous avons besoin, avec ses formes et ses contenus.

Bibliographie :

Platon, Apologie de Socrate, Criton, Phédon.

Epicure, Lettres.

Kant, Fondement de la métaphysique des moeurs.

Claude Bernard, Introduction à l’étude de la médecine expérimentale.

G. Canguilhem, Le normal et le pathologique.

Articles PHILOPURE :

Aristote, « Responsabilité dans l’Ethique à Nicomaque. »

Commentaire : « Kant et la morale »

« Peut-on réduire le vivant à une machine ? »

Articles PHILOTHÉRAPIE :

VIII, « La philosophie comme médecine« 

XVIII, « Le tabou de la soufFrance »

XIX, « La tyrannie de la démocratie participative« 

Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. Quelle est la définition du mot vivre, quand on est en phase terminale ou à l’article de la mort : ne plus pouvoir bouger et juste attendre la mort, ou mourir tout de suite ?

    Les testaments devraient pouvoir contenir le souhait de quelqu’un dans le cas sus-cité : si cette personne veut être euthanasiée, alors l’euthanasie ne posera aucun problème légal.

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