PHILOPURE : Virtualisation : De la pensée antique grecque aux nouvelles technologies

Dans le cadre de la troisième année de licence, une option consistant en un travail personnel m’a été proposée. L’ayant choisi j’eus à choisir un sujet de réflexion faisant l’objet d’un travail d’une dizaine de pages. J’ai de fait choisi la virtualisation dans un premier temps, thème qui m’intéressait d’approfondir sous le jour qui va suivre. Mais ce concept laisse soit trop peu à penser à la mesure de l’envergure de ce que j’eusse à produire. Ou bien alors aurait-il été bien trop complexe à traiter dans le cadre d’une simple option. Cependant il y a quelque chose d’intéressant quant à penser le virtuel ou du moins quelque chose d’original. C’est pourquoi je vous livre cette réflexion, cette ouverture sur ce qui pourrait être à penser, la virtualisation.

Ce terme de virtualisation engage à un sérieux éclaircissement. Déjà il provient du mot virtuel qui s’oppose à l’actuel. Ce couple d’antonymes s’identifie aussi à celui de puissance et d’acte, de possible et de réel, de contingent et de nécessaire ou bien encore de hasard et de déterminé. Pour être plus clair et en revenir au virtuel et à la l’actuel prenons un exemple de l’ordre de l’acte et de la puissance. Considérons un pommier et imaginons que nous soyons en hivers. Si je ne suis pas spécialiste et que je n’y connais rien en reconnaissance de végétaux je ne vais pas pouvoir deviner que j’ai là affaire à un pommier. Et en effet il me sera possible de le confondre avec un poirier voir un prunier. À ce moment ce pommier n’est pommier qu’en puissance. Cependant, si je reviens, admettons en septembre, ce pommier n’aura pas le même aspect, la même forme, eidos en grec (à ne pas confondre avec les Eidos platoniciens) et de fait je pourrai constater que l’arbre en question aura produit des pommes. Ce qui signifie que sa capacité à être un pommier, sa puissance se sera exprimée, se sera actualisé dans le fait de produire des pommes. Un pommier sans pomme est un pommier en puissance, c’est-à-dire possiblement pommier et le sera nécessairement en s’actualisant, par l’acte de faire des pommes et de révéler ainsi par le sensible direct son essence réelle. Pour ainsi dire en hivers la capacité de ce pommier à produire des pommes est virtuelle tandis qu’à l’automne cette capacité est actuelle, dans l’acte de produire les pommes.

Ainsi et à la lumière de cette illustration qu’est ce que la virtualisation ? C’est ce processus par lequel je vais remonter du fait, de l’acte, ici de faire des pomme, jusqu’à la puissance, la possibilité d’en faire. Pour le dire autrement il s’agit d’un travail d’abstraction, d’acquisition de connaissance. La virtualisation consiste à intégrer le fait appris par observation, de façon empirique que cet arbre soit un pommier puisque je l’ai observé faire des pommes, s’actualiser en vertu de cet acte, de cette forme (Cf. eidos). La virtualisation est de fait un processus d’abstraction visant à produire une connaissance.

Essayons à présent d’aller plus loin. Posons-nous la question de la limite de la virtualisation, jusqu’où peut-on virtualiser ? Ou bien, jusqu’où peut-on abstraire, quelle est la limite du connaître, de la connaissance ? Et bien si nous en revenons au pommier et que nous faisons encore abstraction du fait qu’il puisse faire des pommes, faire abstraction signifiant ici produire une connaissance, l’on saura sa famille, rosaceae, son genre, pommier ou Malus (nom scientifique latin), son espèce, Pumila ou encore son règne, végétal, puis son universel, vivant, jusqu’à se poser la question du pourquoi de son existence puis de tout ce qui vit et enfin, le principe de toute chose, la question de ce qu’est une chose, et l’être qui fait que les choses sont. La limite de la connaissance semble donc être la cause première, le principe, l’un, l’essence ou encore ce qui est substance des choses. Alors cette limite ne se pose pas en ces seuls termes. Par exemple il y a un multitude de causes premières pour Platon, les Eidos entendues par Idées, Formes comme explication de ce qui fait être les choses et non comme simple aspect sensible. Par exemple, il y a un Eidos, une Idée de la chaise qui vient « habiter » chaque chaise particulière, ou qui vient « rendre possible » l’existence de toutes les chaises.

L’on peut alors se demander l’intérêt d’une pareille démarche, ce qui nous motive à penser ainsi la cause de l’être des choses. Ce qui motive un tel processus est de savoir ce qu’est exister, en tout cas d’essayer de le savoir et ainsi de savoir davantage ce que nous sommes, d’essayer de comprendre pourquoi nous sommes ainsi et pas autrement ou même pourquoi nous sommes plutôt que de ne pas être, ce qui va bien au-delà de l’insuffisance de nos habituelles définitions. Il s’agit de trouver le sens de l’être, pour savoir comment marcher « dans le bon sens », le sens authentique de l’être et pour ainsi dire marcher sur la voix de ce qui permet d’être heureux. L’enjeu est donc considérable et mérite d’être poursuivit car le bonheur est le plus grand bien de l’homme. Mais nous ne devons pas oublier que notre quête immédiate n’est pas le bonheur, en tout cas dans l’absolu mais la compréhension de la virtualisation. À ce propos elle peut à ce stade de notre réflexion être plus facilement entendue comme l’acte relevant du philosophé. Car en ce sens la virtualisation est le processus de la philosophie, de l’acte philosophique de remonter aux causes premières, au plus haut degré de connaissance et de plénitude d’être, entendu de bonheur. Cette discipline de la pensée peut aussi être appelée la métaphysique, pensée de la substance ou des causes premières.

Ainsi, avant de passer au second aspect de ce travail sur la virtualisation et qui en fait son originalité, revenons à Platon et à ses Idées. Connaître ces Idées, ces Formes par le logos est s’exercer à quelque chose de complexe à traduire. Car logos est un concept difficilement traduire. On le traduit par raison, logique, discours, parole, selon les contextes mais il désigne généralement l’activité de raison du noûs, l’intellect ou l’intelligence. La dialectique est aussi un acte de logos de l’ordre du discours et c’est, nous explique Platon faire acte de réminiscence. Il est question de sa théorie du ressouvenir. Il ne va pas être question de développer cette pensée et le mythe complexe si ce n’est pour le moins passionnant qui l’accompagne mais de l’expliquer assez sommairement pour en venir plus directement à ce qui nous intéresse pour la suite. C’est-à-dire que pour Platon l’on apprend jamais quelque chose pour la première fois mais on se remémore une connaissance acquise dans un vécu passé de l’âme. Il ne faut pas réduire hâtivement et à défaut Platon à un mystique mais il faut se replacer de le contexte de la pensée de son temps. Cette idée de ressouvenir s’appuie sur une croyance en la réincarnation de l’âme, en une métempsychose pour être plus précis (puisqu’il s’agit d’un changement de forme de l’âme). Puisque l’âme est immortelle seul le corps meurt et se décompose tandis qu’elle s’élève vers le lieu des Idées selon la vie plus ou moins bonne ou mauvaise qu’elle aura vécue, ce que l’on retrouve dans le mythe d’Er à la fin du livre X de la République. Ainsi l’âme qui se réincarne en homme est celle qui aura vu l’horizon de ces Idée mais qui n’aura pas été assez solide pour en assumer la contemplation, qui n’aura pas tenue à un tel éblouissement et aura chu jusqu’à atterrir de nouveau sur Terre dans le corps d’un homme, disposant de nouveau de la chance d’être suffisamment apte à rester éternellement dans ce monde du souverain Bien lors de son prochain passage. Ceci est très esquissé et incomplet mais c’est l’essentiel pour ce qui vient. De fait lorsque l’âme se réincarne elle oublie ce qu’elle a vu, éblouie, aveuglée par une telle luminosité idéelle mais gardera une trace, une emprunte de ces Idées dont il s’agira de se ressouvenir dans sa nouvelle vie corporelle à l’aide des choses imparfaites qui sont elles-mêmes habitées de ces Idées mais elles par participation. En participant des Idées, par exemple de chaise, puis d’homme, de connaissance, de moral, de bien, de sagesse, ce qui nous entoure nous permet de retrouver cette trace que notre âme porte en elle soit pour contempler ces Idées par l’acte de philosopher, soit après la mort selon la vie que l’on aura mené. Ainsi savoir c’est être, c’est développer les faculté d’élévation de l’âme. Mais ce n’est pas être n’importe quoi, c’est accéder à une valeur d’être plus haute, de valeur plus élevée et la plus élevée est la sagesse qui tend elle-même vers le Bien. Plus on est sage et plus on vit une existence pleine et heureuse, chose qui nous conduit enfin à l’originalité de ce sujet sur la virtualisation : les nouvelles technologies ou le monde de la technologie.

Les nouvelles technologies sont de l’ordre de la réminiscence platonicienne, elles nous font éprouver plus directement notre relation à l’existence. Car le virtuel est l’existence tandis que l’actuel concerne ce qui arrive, ce qui est éphémère, corruptible. Pour atteindre quelque chose de plus stable, qui ait une valeur ontologique plus élevée il faut croire en dieu ou philosopher. Mais de fait cela se fait en amont et même au détriment de l’acte, de l’actuel. Dieu est virtuel en tant que puissance de tout ce qui s’actualise. La philosophie est cet effort de logos pour se détacher progressivement de l’actuel, du sensible pour s’élever vers l’intelligible, l’abstraction comme compréhension de la puissance de ce qui s’actualise.

Cependant la croyance ou bien la recherche de la vérité, de la dignité ontologique par la philosophie prennent du temps, nécessitent un investissement à l’échelle d’une vie, ou bien encore propose et oppose une vie meilleure à une autre. C’est-à-dire que le philosophe, bien qu’il pensera le beau en soi, le caractère virtuel du beau, il ne produira pas beaucoup de belles choses car ces deux exercices que sont de penser et de faire le beau, par exemple une œuvre d’art, nécessite pour ainsi dire trop de temps et de concentration pour un seul homme. Un philosophe pensera plus le beau au lieu de le produire, et en tout cas en produira moins que l’artiste qui lui en revanche le pensera moins.

Nous retrouvons ainsi deux formes canoniques d’existence pour l’homme, deux formes de vie ou bien encore de bonheur. C’est une distinction traditionnelle qui nous incite à faire la concession de l’un en vertu de l’autre ou inversement. Cette présentation du virtuel et de l’actuel pourrait m’être reprochée trop schématique. Où voyons-nous dans l’histoire de la philosophie de réelles et efficaces tentatives de conciliation de ces deux pendants que sont l’être et l’étant, le virtuel et l’acte. Si Socrate s’est toujours appliqué à être un sage, à philosopher il n’a pu pour autant se réduire seulement à cela, bien que la philosophie soit ce qu’il y a de plus élevé pour l’homme. D’autre part et c’est une déduction logique, Socrate, en admettant qu’il ait été l’homme le plus sage, un homme qui égalerai cette sagesse ou même la surpasserait ne serait pas Socrate. De fait Socrate n’est pas que sage, il n’est pas non plus qu’un homme, il est ou a aussi été « actuel ». Il n’a pas fait que tendre vers un virtuel de haut prix. Et ce Socrate actuel, c’est-à-dire dans ses actes, et non dans sa pensée est bien moins brillant. Entre banquet, errance dans les rues en « va nu-pieds » ou bien encore déboires amoureux Socrate a été un tout autre type d’homme, non plus sage mais passionné, négligé sous un certain angle et incontinent. Cette actualisation moins glorieuse de sa virtualité n’a pas pu ne pas se faire, tout simplement par ce que Socrate est Socrate, qu’il ne peut se réduire qu’à lui-même et pas seulement à sa sagesse aussi immense soit-elle. Être autre que sage rend d’autant plus pénible l’effort même d’être sage. L’histoire de la philosophie quant à ce choix semble nous indiquer que ces deux seuls choix sont possibles ; un bonheur élevé d’ordre philosophique ou celui de l’existence, du simple profit de ce qui est donné dans l’actuel, l’instant présent d’une valeur toujours moindre. Nous retrouvons d’ailleurs à ce propos des écoles entièrement dédiées à ces questions et ses positions.

Si deux options séparées, virtuel et acte ont jalonné l’existence des hommes, notre monde contemporain voit naître ce qui semble être l’alliance des deux, comme une troisième option dans la continuité des deux premières et qui vient pallier à leur caractère irréconciliable. C’est ce à quoi nous allons nous intéresser et qui est en un sens assez inédit pour la pensée philosophique, c’est-à-dire ce que nous appelons les « nouvelles technologies ». Cela peut paraître étrange ou inconvenant mais il est bien question de comprendre la conciliation du virtuel et de l’acte dans les nouvelles technologies par leur mise en relation avec la pensée philosophique antique.

Car ces technologies que nous connaissons bien puisqu’elles nous entourent et nous conditionnent, les ordinateurs, les portables, réseaux sociaux virtuels, réseaux de jeux en ligne etc… constituent le point de jonction entre le virtuel et l’acte. Un exemple permet de comprendre cela. Dans une expérience de pensée qui est de l’ordre du virtuel puisque de l’intellect, les conséquences en acte ne peuvent se déduire dans l’immédiat ou en droite et directe lignée de l’expérience virtuelle menée. Cependant, les jeux en ligne, qui eux sont aussi virtuels, donnent aussi d’une certaine façon lieu à des expériences de pensée, par exemple lorsque l’on établi une stratégie de jeu. Mais cette fois, l’acte concret et constatable peut se donner autant que l’expérience virtuelle de la stratégie. De fait acte et virtuel se trouve sur le même terrain, à égalité, ils se succèdent sans médiation, sans doute possible. Dès lors que l’expérience de pensée est faite, que la stratégie de jeu est élaborée, elle peut être actualisée telle quelle, confrontée en l’état, c’est-à-dire en tant que virtuel dans l’actualisation qu’est le jeu, c’est-à-dire les décisions de chacun des agents selon cette stratégie.

Ces technologies mettent en scène la situation inédite de la puissance, du virtuel et de sa possible et constante actualisation. Ce qu’elles comportent de limite est leur caractère proprement référentiel. La différence entre la technique et la technologie s’apprécie ici. Car la technique n’est qu’outillage alors que la technologie est un monde, car il produit ses propres valeurs. Les deux ont un lien bien entendu puisque la technologie a été rendue possible par la technique. Et cette technologie au sens de production de valeur n’est plus quelque chose que nous maîtrisons, par exemple nous ne pouvons décider du jour au lendemain d’arrêter les effets de mode, de cesser ne serait-ce que de les utiliser quand elles ne sont pas nécessaire, et vraiment nécessaire. Voilà peut-être ce qui freine la prouesse technologique, ce rapprochement du virtuel et de l’actuel, le fait que ce ne soit plus le monde de l’Homme mais celui de la machine, du virtuel et de ses valeurs. Nous sommes ici loin du jeu auquel je viens de faire référence.

Pour conclure sur cette considération originale nous pouvons considérer soit options. Soit l’Homme continuera sa route et ce monde la suivra soit il y aura métissage, ce qui semble déjà se produire pour le moment, soit encore ce monde de la technologie sera son monde propre, la machinerie après l’humanité et après la nature, un troisième système auto-référentiel. Ce troisième cas de figure, de l’ordre de la science-fiction nous laisse supposer que l’évolution de la nature a produit l’Homme et la rationalité humaine qui a évolué vers cette forme de vie ou plutôt de vitalité que serait la technologie. Après tout la baleine, le chêne, l’abeille ou l’Homme sont si différent de la première bactérie unicellulaire qu’à ce stade la technologie serait dans ce même rapport d’identité avec ces mêmes baleines, chênes, abeilles et Hommes.

Bibliographie :

Aristote, Métaphysique.

Platon, République, Phèdre.

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