PHILOPURE : Commentaire, Max Horkheimer, « Introduction à la Théorie critique » (1937) « La métaphysique comme marché du rêve pour une société accomplie »… »

Pour une lecture préliminaire, vous trouverez le texte à la suite de son commentaire.

La théorie critique de l’école de Francfort qu’Horkheimer à dirigé s’oppose à la théorie traditionnelle pratiquant la philosophie en se voulant détachée de toute utilité sociale directe. De fait l’objectif central de la théorie critique est une transformation profonde et totale de la société. Pour ce faire il convient de déceler ce qui fait problème au sein même de cette société pour mieux la changer. C’est ce dont il est question dans ce texte de 1937 de Horkheimer intitulé Introduction à la Théorie critique. Il est question de diagnostiquer un disfonctionnement pour en trouver un remède, une solution. Le thème de ce texte est la métaphysique dans la société et la position défendue par Horkheimer est celle consistant à montrer que la société industrielle actuelle n’a pas tenue ses promesses quant à permettre à l’individu d’être heureux en trouvant un sens satisfaisant à son existence. La difficulté de cette thèse et du changement qu’elle implique, est qu’elle est d’ordre métaphysique. Or cette même dimension métaphysique a été évacuée par cette nouvelle société. L’enjeu est donc de passer outre cette mise à l’écart pour montrer tout la puissance et le secours de cet immatériel de la métaphysique afin de retrouver un sens convenable et pleinement satisfaisant à l’existence de chaque individu.
Pour cela, la première partie de ce texte des lignes 1 à 7 sera consacrée au diagnostique de ce problème, c’est-à-dire à la mise en évidence de cette contradiction entre l’existence individuelle et celle d’une collectivité dont les valeurs diffèrent des siennes propres. La seconde partie des lignes 8 à 13 présente le remède à ce symptôme, c’est-à-dire la métaphysique en tant qu’elle est présente en chaque individu. C’est ce qui nous permettra en troisième et dernière partie des lignes 13 à 20 de démontrer que cette société industrielle n’a pas tenue toutes ses promesses et qu’il est ainsi temps et bienvenue d’en changer pour que la métaphysique puisse enfin œuvrer de nouveau.

Horkheimer commence par nous donner un caractère fondamental de l’individu, que « chacun se perçoit comme n’étant pas n’importe qui. » Cela signifie que nous connaissons la raison de notre existence individuelle. Nous savons ce que nous faisons et pourquoi nous le faisons. Par exemple nous savons que nous travaillons pour gagner de l’argent, et ainsi accéder à des biens pour tendre vers son bien-être, une certaine forme de bonheur. C’est en ce sens que nous nous reconnaissons dans ce que nous faisons, que nous ne sommes pas « n’importe qui » mais soi en train de faire ceci pour des raisons qui nous appartiennent. De fait, « n’importe qui » n’est pas rationnel, il
est autre que soi, nous ne connaissons pas les raisons de ses actions, de son existence individuelle. En cela il est « méprisable », parce qu’il n’a pas de raison d’être, en tout cas en apparence. Nous savons quant à nous ce que nous faisons et pourquoi nous le faisons, ce en quoi on « se perçoit comme n’étant pas n’importe qui ».
A partir de là, nous pouvons observer une contradiction entre l’individu et la « société » (ligne 2). D’une part l’individu se reconnaît de par les raisons de ses actions et d’autre part la société se caractérise par le « règne [de] la marchandise » (ligne 3). Cette expression désigne la société capitaliste fondée sur l’économie de marché. Et le terme de « règne » indique qu’il ne s’agit pas d’un pouvoir issu directement des individus mais de celui l’industrie, désignée ici par le terme de « marchandise ». Ce « règne » assujettie les individus tout en les rendant unique. L’économie les rend unique au sens où ils peuvent tendre vers un certain bien-être par la technique ce qui donne un sens à leur existence individuelle. Nous pouvons aussi nous référer à la libre entreprise des individus, c’est-à-dire la liberté de chacun d’entreprendre une activité. C’est cela qu’Horkheimer nomme « singularisation de chaque particulier » (lignes 3 et 4). En dépit de ce sens individuel de l’existence, cet accès au bien-être, à une certaine forme de bonheur que nous pouvons qualifier de matériel en vue du caractère marchand de la société, nous trouvons cette contradiction entre l’individu et la collectivité au sens où « l’égalité de tous est du domaine de la conscience commune » (ligne 4). C’est-à-dire que d’un côté cette société promet à l’individu d’acquérir toujours plus de bien-être et de l’autre elle produit une valeur commune à tous ces individus, « l’égalité ». Nous pouvons ici nous interroger sur la possibilité d’une telle inscription de l’individu dans la société telle que nous l’avons décrite. Comment tenter d’obtenir toujours plus et à la fois se sentir égal à tout autre individu ? Horkheimer nous l’explique en prenant l’exemple du « bourgeois » (ligne 5). C’est en prenant l’exemple d’un individu de classe favorisée que nous allons pouvoir constater cette contradiction. Déjà, nous pouvons noter qu’il y a des classes, c’est-à-dire que l’égalité n’est pas réelle mais idéale. De fait, le bourgeois ou individu aisé reconnaît à la fois que sa position est juste pour soi et ses propres raisons d’être et en même temps que c’est injuste par rapport à ceux qui n’ont pas les avantages que lui possède, ce en quoi « au fond [il] se méprise » et il reconnaît et comprend les raisons de ses actions, ce qui les rendent légitimes, ce en quoi « il se respecte et poursuit son intérêt » (lignes 5 et 6). Il y a ainsi deux sortes de conscience, la conscience individuelle, et la « conscience commune ». Et les deux n’ont pas le même sens, les mêmes valeurs et intérêts mais font parties ensemble de chaque individu. C’est ce qui explique cette contradiction, cet « entêtement » (ligne 5) parce que les deux systèmes de valeur se retrouvent en lutte constante dans le même individu. L’individu se sait digne d’être, digne de progresser dans l’acquisition de son bonheur et en même temps, si ce n’est dans cette même conscience, il est freiné par une culpabilité, celle de valeurs contraires, que d’autres seraient plus digne que lui d’avoir ce que lui possède ou est en mesure de posséder.
Horkheimer sort à présent de son exemple pour conclure cette première partie en généralisant pour avoir une compréhension plus globale de cette tension. Les deux sortes de conscience se retrouvent sous deux formes ; « son monde » (lignes 6 et 7) celui de la conscience individuelle et « la réalité » (ligne 7) pour la conscience commune, c’est-à-dire la collectivité ou encore la société. De fait, le problème est que chaque individu poursuit ses activités, « son intérêt » de posséder toujours plus de biens, ce en quoi il se « dresse au centre de son monde » (ligne 6 et 7). Il construit sa vie en accumulant les biens matériels, « il se dresse » sur ses biens. Mais d’un autre côté, le jeu de cette tension fait qu’il se perd dans la multitude et la variété des inégalités. Il est à la fois supérieur et inférieur à d’autres individus. De plus, il se sait considéré comme étant « n’importe qui » comme lui même considère les autres individus comme « n’importe qui ». C’est pour cela qu’il « est superflu » (ligne 7). Par ce que dans la société, c’est-à-dire l’ensemble des individus considérés de façon objective et non pas de façon subjective, individuelle, il ne représente qu’une part insignifiante de cette conscience commune, de la « réalité ». Ainsi, « son monde » fait bien partie de « la réalité » mais n’y a qu’une très faible importance, une très faible correspondance, ce en quoi il y a tension si ce n’est une contradiction.

À présent que nous avons dégagé cette tension entre l’individu et la société, il nous faut nous interroger sur cette division. Cette division ou tension constitue-t-elle à elle seule le problème dans son entier ? Ou n’y a-t-il pas autre chose qui pourrait lui permettre de se désamorcer ? C’est ce que nous allons voir dans la deuxième partie de ce texte.

Il y a de fait autre chose. Cette tension que nous avons décelé n’est que ce que nous pouvons observer en surface, c’est-à-dire quand nous nous intéressons à l’individu comme faisant partie d’une collectivité comprenant d’autre individus, c’est-à-dire comme étant compris dans la société. Mais le problème se précise quand nous nous concentrons sur l’individu lui-même, « en son âme » (ligne 9). Il est donc question de s’intéresser à autre chose que l’aspect « marchand » et matériel de l’individu. C’est-à-dire qu’il y a d’une part cette « expérience quotidienne » (ligne 8) que nous venons d’analyser en première partie et autre chose, « les rêveries métaphysiques » (lignes 9 et 10). Cette « expérience quotidienne » nous a montré qu’il y avait une distance, un fossé ou encore une tension entre l’individu et la société. Et nous allons pouvoir constater que cette tension est causée par un manque d’ordre « métaphysique ». Il est possible de remarquer que la société capitaliste et matérialiste a comme paralysé ou contenu la dimension métaphysique de chaque individu, en l’impliquant tout entier, dans tout son être dans un bonheur matériel, celui de l’acquisition de biens. Mais ce bonheur n’est que partiel puisqu’il créé finalement une tension. L’individu ne peut plus se reconnaître dans la collectivité, il ne s’y inscrit plus sans se mépriser, sans se sentir en contradiction.
Et Horkheimer nous dit qu’il est impossible de ne pas posséder ce caractère spirituel, métaphysique. C’est-à-dire que tant bien même que l’on se bornerait à croire que cette société marchande peut à elle seule nous rendre heureux par les seuls biens matériels, il ne pourrait pas ne pas avoir en lui, « enfouie en son âme » (ligne 9) une dimension spirituelle manquant à la complétude de son bonheur. Pour Horkheimer ce sont ces « rêveries métaphysiques » qui sont en mesure de désamorcer cette tension entre l’existence individuelle et son inscription dans la société. Et plus qu’une possibilité, c’est un devoir qui lui revient de « fournir une échappatoire » (ligne 10). Puisque ces « rêveries » constituent à la fois le noyau du problème, de la tension et ce qui peut et doit nous en libérer, nous en faire échapper, il convient de nous y intéresser.
De fait, ces rêveries fonctionnent comme un rouage qui libère cette tension entre l’individu et la collectivité. Il s’agit bien entendu de l’individu « dans son monde » qui, de l’extérieur est « n’importe qui », qui « n’est rien » (ligne 11). Il « n’est rien » parce que ses raisons individuelles d’existence n’appartiennent qu’à lui. Seuls comptent ses actes qui ne participent qu’infimement à la collectivité. Ainsi, il n’est rien, ou au mieux insignifiant. Et ces rêveries sont le rouage qui l’inscrit dans la collectivité. Mais il ne s’agit pas ici de s’inscrire dans une collectivité au sens de « conscience commune », mais bien plutôt dans quelque chose qui dépasse cette société même, qui l’englobe dans sa totalité. Ces rêveries prennent la forme de la « pensée » (ligne 11) puisqu’il s’agit de l’âme, d’un rouage à caractère métaphysique. Et cette « pensée » se réfère à des choses qui dépassent la raison de l’homme, son entendement. Ces rêveries dépassent l’homme mais le concernent, elles le transcendent. C’est ce en quoi cette « pensée » fait surtout appelle à l’imagination. Horkheimer nous indique qu’il peut s’agir de « forces surhumaines » (ligne 11). Ces forces peuvent être des attributs divins. Horkheimer ne précise pas de quelles forces il peut s’agir, il fait référence à la religion en général en tant qu’elle transcende l’individu dans sa pensée, son imagination pour l’inscrire, l’identifier à la collectivité. Plus encore, c’est la collectivité qui peut se reconnaître tout entière dans cette imagination commune. En plus de la religion, l’individu peut se référer par la pensée « à une toute-puissante nature » (ligne 12). Il s’agit de penser la nature comme une entité indépendante de l’homme mais dont l’homme est le produit, soumis à ses forces. L’individu s’inscrit alors dans un tout cette fois naturel et non plus divin. Il peut s’imaginer comme appartenant à un processus naturel. Il peut aussi se penser comme faisant partie du « flux de la vie » (ligne 12) c’est-à-dire qu’il est un vivant qui évolue. Nous pouvons ici nous référer à la théorie de l’évolution de Darwin. L’homme existe parce qu’il a été sélectionné par la nature, ce qui nous renvoi à la « toute-puissante nature » par le hasard des mutations, ce que nous ne pouvons contrôler mais qui nous dépasse tout en nous transcendant. Autrement dit, ce « flux » ou évolution hasardeuse de la vie nous dépasse puisque nous ne la maîtrisons pas mais en même temps elle nous concerne, nous transcende au sens où elle fait partie de nous ce qui nous inscrit dans cette évolution. Ceci nous conduit au dernier exemple de « rêverie », « un insondable fondement du monde » (lignes 12 et 13). Il s’agit là encore de quelque chose qui nous dépasse mais qui en même temps nous concerne, nous comprend ou encore nous englobe. Ce « fondement » peut là encore faire référence à la religion, par exemple que dieu a créé le monde en sept jours, ou au mystère de la vie, de son apparition ou encore au dessin du monde, ce vers quoi il tend, ce qu’il nous réserve.
Nous voyons ainsi clairement que ces « rêveries », ce travail d’imagination, même si ce à quoi elles font référence ne fait pas partie de la réalité sociale, c’est-à-dire de la société capitaliste, elles ont néanmoins une utilité et donc une valeur à caractère tout autant social puisqu’elles permettent de faire ce que le « règne » matériel ne peut et n’a pas su faire. Ces « rêveries » ou ce travail d’imagination inscrit notre société elle-même dans un tout qui la dépasse mais auquel elle peut se référer. De fait si la société peut se référer à ce tout, ces forces, ce flux ou encore ce fondement, l’individu le peut aussi puisque d’une part il fait partie de cette même société et que d’autre par ces totalités proviennent directement de lui, de son imagination, sa « pensée » qui se trouve au plus profond de lui, « enfouie en son âme ».

Nous venons donc de déceler ce qui fait réellement problème et qui produit ce qui finalement n’est qu’un symptôme, cette contradiction entre l’individu et la société. C’est ce travail d’imagination qui permet de libérer cette tension. Mais l’avènement de la technique par cette société capitaliste ou « marchande » a évacué cette dimension spirituelle en prônant un bonheur se suffisant de l’acquisition de biens matériels. Il convient donc à présent de savoir d’une part comment cette dimension spirituelle imaginative de l’individu peut l’inscrire dans la société et d’autre part de savoir ce qui a bloqué ce processus d’identification, créant ainsi cette tension, ce symptôme que nous avons diagnostiqué en première partie.

L’utilité de cette dimension spirituelle, de « la métaphysique » (ligne 13) est clairement exprimée par Horkheimer. Elle « prête un sens à son existence ». C’est ce que nous venons de voir avec les différentes « rêveries » ou travaux d’imagination en deuxième partie. Elles inscrivent l’individu dans un tout qui les englobe, les dépasse et les transcende. La métaphysique donne ainsi un « sens », c’est-à-dire soit une direction, ce vers quoi l’individu tend, ce à quoi il participe, ou alors une direction en l’inscrivant dans un « flux », un processus d’évolution par exemple, ou alors encore elle lui permet de se définir, de savoir qui il est, pourquoi il existe, son origine et son but.
Comme nous l’avons vu, la société est elle-même incluse dans ces totalités, elle n’est plus quant à elle toute-puissante dans un règne absolu sur les individus et leur spiritualité. Face à cette métaphysique qui elle fait partie du plus profond de chaque individu et qui en même temps les rassemble ensemble face à des entités qui les dépassent, la société n’est qu’artifice, construction, « apparence » (lignes 14 et 15). Cette société n’est qu’apparence au sens où elle ne fournie qu’un sens matériel et superficiel à l’existence individuel. À travers cette construction finalement fictive, la pensée de ces totalités permet de concilier l’individu et la collectivité puisqu’elle se réfère à quelque chose de plus vaste et en même temps de plus profond, de plus « authentique » (ligne 17) puisqu’en l’âme de tout individu. Voilà en quoi cette dimension métaphysique permet de dépasser cette tension. Elle dépasse ce pouvoir absolu de la société matérialiste ou capitaliste. Les raisons de chaque existence individuelle ou les « décisions intérieures » (ligne 15) qui étaient en contradiction avec la société capitaliste se trouve à présent inscrite dans une « liberté métaphysique » (lignes 15 et 16). Cette liberté est celle de la pensée, de pouvoir croire en ce que nous voulons, en quelque chose qui fait partie du plus profond de notre être, qui est « enfouie en son âme ». Cette liberté est ainsi celle de tendre à un bonheur qui est le sien et qui n’est pas entièrement dicté par la société, qui plus est celle qui prône le seul bien-être matériel ou économique. L’économie n’est pas central dans le bonheur de l’individu, de son existence. Au contraire, la métaphysique, la pensée ou encore la croyance sont ce qui relève vraiment d’une accession au bonheur. Remarquons qu’Horkheimer ne parle plus ici d’individu mais de « personne ». L’individu fait donc référence au caractère physique
et matériel de chacun alors que la personne inclue le caractère spirituel, métaphysique. La société « marchande » ne conférait qu’un sens partiel de l’existence de chacun alors que la métaphysique fait de chacun des personnes, ce en quoi elle lui donne une « dignité » (ligne 16) qui elle est totale, entière puisque « rattachée à l’existence vraie » (ligne 17). L’existence vraie est le fait d’être à la fois un individu et un être pensant, une personne. L’existence vraie est l’harmonie de ces deux caractéristiques, celle matérielle et spirituelle. Ce qui fait qu’elle est « authentique » est précisément la dimension spirituelle ou métaphysique. Parce que nous sommes tous des corps les uns par rapport aux autres et en ce sens égaux, mais nous avons tous des personnalités différentes et inégales, ce que la métaphysique gomme et efface dans cette identification à des totalités qui nous dépassent et à la fois nous englobent. L’esprit nous donne par ce travail métaphysique d’imagination une identité, nous croyons en ceci ou en cela et c’est ce qui nous donne un caractère « authentique ». Horkheimer a mit ce mot entre guillemets parce que la société marchande donne aussi une certaine authenticité à l’existence de chacun mais cette authenticité n’est pas complète, elle n’est pas entièrement « vraie ». Ce mot prend un sens entier ici puisqu’il implique tout l’être de chacun, sa matérialité et sa spiritualité, ce en quoi il est pleinement lui-même en tant qu’individu et personne.
Nous pouvons à présent comprendre ce qui a bloqué ce processus d’identification, d’authentification et d’intégration de l’individu à des entités englobantes qui le dépassent et le transcendent pour lui donner un sens existentiel. Il s’agit de « la dépréciation du témoignage de l’expérience face à un monde d’illusions métaphysiques » (lignes 17 et 18). Cette « dépréciation » est l’origine et la cause du symptôme diagnostiqué ou révélé en première partie. Il a été question pour cette société marchande de promettre un bonheur réel, palpable, fondé sur l’économie, le pouvoir d’achat, la possibilité d’acquérir toujours plus de biens. Comme nous l’avons dit, ces « rêveries » sont de l’ordre de l’imagination et ne possède pas de réalité effective. Nous ne faisons pas l’expérience de ces forces, de ce flux ou encore de cette toute-puissance, nous la supposons simplement en pensée. Cette « dépréciation » tient dans la promesse faite à la société, la collectivité d’individu de ne plus avoir à croire en des choses qu’ils ne peuvent pas voir et toucher, des entités qui les dévalorise au sens ou elles inscrivent leur destin dans une nécessité qui les dépasse, qu’ils ne peuvent contrôler. La société capitaliste a rendu les individus maîtres et possesseurs de leur existence, ce en quoi elle les a « émancipé » (ligne 19). Cette société les a ainsi libéré de croyances incertaines et illusoires en leur rendant leur existence, en leur permettant de la construire par eux-mêmes dans la libre acquisition de biens matériels. Mais cette acquisition libre suppose aussi qu’elle soit égale, supposition « du domaine de la conscience commune » (ligne 4). Et c’est là que nait cette tension, ce « conflit » (ligne 19) car la société matérialiste ne peut pas assurer une telle égalité dans cette inscription nouvelle de l’individu. Cette égalité n’étant que supposée elle crée des contradictions dans ce nouveau processus d’identification de chacun à cette totalité non plus métaphysique mais économique, marchande. Chacun tend donc comme il le peut à son bonheur par ce qui lui est laissé possible, c’est-à-dire d’acquérir des biens. Mais l’individu « s’oppose » à « la société industrielle » qui paralyse sa capacité réflexive, son travail d’imagination pour s’identifier à des entités métaphysiques transcendantes. Le « destin qu’elle lui réserve » (ligne 20), ce que la société matérialiste ou industrielle a promis à la collectivité ne correspond finalement que très partiellement aux attentes et aux besoins de celle-ci. Cette société nouvelle ne permet pas à la collectivité d’être une collectivité de personnes telles que nous les avons définis mais ne réunit que des individus, des agents manipulés par une totalité détachée d’eux. Cette totalité est l’économie, animée par l’industrie qui suit ses propres plans, ses propres desseins avec ses propres stratégies, qui ne sont pas celles des individus mais auxquelles les individus participent de par leur activité.

La thèse d’Horkheimer est à présent démontrée, il est temps et bienvenue d’inscrire à nouveau la métaphysique dans une société qui sera en mesure de l’accueillir. C’est pourquoi il convient de la changer, de la transformer totalement parce que dans l’état qui est le sien, il n’est pas possible d’opérer ce travail de réflexion et d’inscription de l’individu dans une totalité qui lui correspond et qui le rendrait digne d’être, qui ferait de lui une personne et non pas simplement un
individu.
Néanmoins il y a un aspect de la difficulté qui ne se trouve pas ici résolu. Horkheimer nous montre ce qui permet de dépasser cette tension et en quoi cela, la métaphysique, nous permet de la libérer. Mais nous n’avons pas d’élément concernant la transformation de la société actuelle, dans l’état dans lequel nous l’avons analysé. Rien ne nous est au moins proposé pour savoir comment opérer un pareil changement, celui de toute la société, bien installée dans son système industriel. C’est ce sur quoi ouvre ce texte. Il montre en quoi il y a possibilité d’action en introduisant la mesure du problème, la faiblesse de cette société. Il reste maintenant à savoir ce qu’il convient de faire pour la changer et la transformer pour que ce processus d’identification puisse se remettre en marche afin de rendre l’ensemble des individus de la collectivité pleinement heureux, en lui offrant notamment la possibilité d’un bonheur d’ordre spirituel.

Chacun se perçoit comme n’étant pas n’importe qui. N’im- (l.1)
porte qui est une entité méprisable. Néanmoins comme la société (l.2)
où règne la marchandise, malgré cette singularisation de chaque parti- (l.3)
culier, l’égalité de tous est du domaine de la conscience commune, le (l.4)
bourgeois au fond se méprise avec autant d’entêtement qu’il se res- (l.5)
pecte et poursuit son intérêt. Chaque individu se dresse au centre de son (l.6)
monde tout en sachant que dans celui de la réalité il est superflu. (l.7)
C’est à une telle expérience quotidienne que l’individu, même s’il veut (l.8)
en faire abstraction, trouve enfouie en son âme, que les rêveries méta- (l.9)
physiques doivent fournir une échappatoire. Grâce à elle l’individu (l.10)
isolé et qui n’est rien s’identifie par la pensée à des forces surhumaines, (l.11)
à une toute-puissante nature, au flux de la vie ou à un insondable fon- (l.12)
dement du monde. La métaphysique prête un sens à son existence, (l.13)
en comprenant son destin dans cette société comme une simple appa- (l.14)
rence, apparence à laquelle décisions intérieures et liberté méta- (l.15)
physique de la personne confère la dignité, et qui se trouve ainsi (l.16)
rattachée à l’existence vraie, « authentique ». La dépréciation du témoi- (l.17)
gnage de l’expérience face à un monde d’illusions métaphysiques est la (l.18)
conséquence du conflit qui oppose l’individu émancipé de la société (l.19)
industrielle au destin qu’elle lui réserve. (l.20)

Max Horkheimer (1937)

Une réflexion sur “ PHILOPURE : Commentaire, Max Horkheimer, « Introduction à la Théorie critique » (1937) « La métaphysique comme marché du rêve pour une société accomplie »… » ”

  1. Bonjour,

    commentaire très intéressant d’un texte superbe! Serait-il cependant possible d’en avoir la référence complète (j’aurai besoin de l’utiliser dans un contexte qui nécessiterait un référencement plus formel)

    En vous remerciant,

    J'aime

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