PHILOTHERAPIE : Article n°07 : « L’art ou le musée des horreurs : est-il mourant, un cadavre malmené ou une sombre réincarnation ? »

Exposition Wim Delvoye MAMAC 2010 (Nice O6)

Attention :Si les photographies que j’expose dans cet article vous choquent, sachez bien qu’elles ont été prises lors d’expositions tous publics. Je tiens à faire cette précision pour ne pas avoir à répondre à des commentaires virulents et outrés sur ces seules photographies, sans d’abord avoir lu l’analyse qui les accompagne.

Depuis des dizaines d’années maintenant, l’art ne fait plus l’unanimité. À la fois mis à bas et passionnément défendu, il ne met personne d’accord et se conclu sur une affaire de gout de chacun contre tous. Mais alors, devons-nous en rester là ? N’est-il pas possible de nous accorder sur au moins un point ? Si bien sûr, c’est pourquoi nous allons nous intéresser au situationnisme pour voir comment la fin de l’art a été dépassée. Car nous pouvons remarquer qu’il y a eu une inversion opérée dans et par l’art. D’une part l’art s’est dissolu dans le quotidien, notamment dans le design ou encore l’urbanisme, et d’autre part notre quotidien et l’homme lui-même a été comme aspiré par la sphère artistique dans ce que je considèrerai comme l’art engagé. Je vous propose ainsi de vous parler d’une conférence qui a eut lieu au Musée Marc Chagal à Nice, « Le situationnisme et la fin de l’art », animée par P. Marcolini, l’un des plus grands spécialiste du situationnisme. Nous nous tournerons ensuite vers l’art contemporain avec des analyses  sur des visites de musées que j’ai effectué cette année pour comprendre ensemble ce renversement ascendant de l’art « engagé ».

Le début de cette conférence du 22 février 2010, portait sur l’expression même de « fin de l’art ». A mon sens c’est une considération très intéressante puisque nous ne savons finalement pas ou peu à quoi nous nous référons quand nous parlons de « fin de l’art ». Selon P. Marcolini, cette expression revêt trois aspects. La « fin de l’art » peut signifier un constat, c’est-à-dire un phénomène déjà advenu, quelque chose qui est en cours, en devenir ou bien un verdict, une peine, c’est-à-dire que l’art devrait être condamné à mort. Il y a ainsi une certaine ambiguïté ne serait-ce que dans la notion même de « fin » de l’art.
Selon Hegel (XIXe siècle), le moment de perfection de l’art est la statuaire grecque car il s’agit d’une parfaite adéquation entre l’idée ou idéal représenté, par exemple une divinité, et sa forme physique, sa représentation sensible par la matière (Cf. Hegel, Esthétique, et rubrique « Philopure » Commentaire de cette même œuvre, sur la statuaire grecque). La statuaire grecque correspond selon Hegel au second moment de l’art. Le troisième moment est son appropriation par l’historien et le philosophe et se clôt sur une fin de l’art, se dissolvant ainsi dans la réflexivité.
Nous pouvons remarquer une destruction progressive de cet équilibre entre la forme sensible et l’idée dans la représentation impressionniste et expressionniste. Dans le Dada, l’objet finit par ne plus avoir de sens et finit par disparaître avec Casimir Malevitch et son carré blanc sur fond blanc.
Devons-nous et pouvons-nous pour autant penser qu’il n’y a plus d’art ? Si tel était le cas, nous n’en parlerions plus et n’en entendrions plus parler, nous ne verrions plus rien qui insufflerait en nous ce mot ; « l’art ». Avant de nous intéresser au situationnisme qui en est à mon sens sa « réincarnation », il y a eu un courant, le « lettrisme » qui peut être considéré comme une première phase de réincarnation de l’art. Isidore Ysou est une figure de ce qui consiste à prendre les lettres et les symboles comme élément de base. Il s’agit de construire une analogie (une identité de rapport) entre les lettres et les symboles comme ce qui crée la culture et les atomes comme ce qui a crée les hommes.
Pour le situationnisme, il s’agit non pas d’une création mais d’une révolution. Il est question de ruiner la société elle-même, de révolutionner des formes de vie. Tout est à refaire. Comme la dialectique hégélienne, il s’agit d’un dépassement et en même temps d’une conservation. Il faut dépasser la fin de l’art, cet épuisement de la création artistique tout en conservant l’art. Cela commence par la suppression de l’art en tant que sphères séparées, des musées ou des galeries. Ainsi, on ne contemple plus l’art mais on l’intègre dans la vie. C’est ce en quoi j’ai parlé d’un renversement descendant.
Le situationniste crée de nouvelles situations, de nouvelles émotions pour casser les cadres et les structures ennuyeuses du quotidien. C’est une nouvelle forme de vie, par exemple ne pas travailler mais voyager etc. C’est une transformation du comportement mais aussi de l’environnement. Il faut aussi changer la ville pour changer la vie. Par une émancipation des conventions notamment en urbanisme et en architecture nous avons de nouvelles manières de vivre. Notre environnement urbain n’est pas seulement fonctionnel mais il devient un lieu de vie agréable. Je pense ici à quelque chose d’amusant concernant ce changement, car nous avons tous vu au moins une fois, ci ce n’est entendu parlé de gens qui pique-niquaient sur la pelouse d’un rond-point au carrefour de plusieurs voies rapides.
Pour en revenir au situationnisme, ce nouveau mode de vie est particulier puisqu’il s’agit d’une vie à la dérive dans un but d’expérimentation, d’un changement continuel de paysages, par exemple errer en ayant bu avec une motivation esthétique. Cette forme urbaine et moderne d’errance sans destination évoque ainsi aussi une forme de vie poétique.
La démarche ne s’arrête pas là. Car il y a aussi une interprétation des paysages d’errance. Le situationnisme est aussi une nouvelle science. C’est l’étude des lois agissant sur le comportement des individus, appelé « psychogéographie » qui se base sur le caractère pressant ou repoussant de certains lieux.
Outre ce caractère scientifique, il y a aussi une dimension politique à ce courant. Il est question délibérer la créativité des masses dans le quotidien en les détournant de leur contexte d’origine. C’est pourquoi les situationnistes détournaient des lieux, des objets telles que des affiches en y inscrivant de simples phrases, non sans rappeler le lettrisme. Par exemple l’on pouvait lire au détour d’une rue ou dans le métro « Ne travailler jamais » (Guy Debord) ou encore « Construisez vous-même une petite situation sans avenir ». Cette révolution de l’art est donc aussi une révolution politique. Ce caractère politique de la révolution de l’art est manifeste en 1967, quand les bulles de bandes dessinées connues sont remplacées par des discours politiques.
Il s’agit par conséquent dans le situationnisme d’une fin de la spécialisation de l’art. Le nouvel art, c’est la vie. Il y a dissolution de l’œuvre dans la vie elle-même. Par exemple nous pouvonsremarquer que le design est partout autour de nous, que ce soit dans les locaux administratifs, sur les ronds-points ou nos poubelles. Puisque l’environnement urbain est en perpétuel changement, il s’agit bien plus d’un processus que d’un résultat.
Mais le problème que nous pouvons ici nous poser, c’est de savoir si nous pouvons encore parler d’art. De fait, l’art semble s’être volatilisé, comme une œuvre jetée sur la ville par les situationnistes. Tout le monde peut être un artiste à ce compte là. Nous pouvons tous laisser nos détritus sur la pelouse d’un parc et dire que c’est une production artistique, légitimant ainsi notre acte. Pire encore, nous pouvons laisser des chiens souffrir, je fais ici référence à Guillermo Vargas Habacuc auquel je me suis intéressé pour introduire ce problème de mésentente dans l’art (Cf. « Philothérapie », Article II : La mort de l’art »). Cet homme représente une des dérives possibles quant à considérer que n’importe qui peut être un artiste.

Nous en arrivons au point de convergence de ces deux mouvements, descendant et ascendant, de l’art dissolu dans le quotidien et de l’homme investi par l’art. Dans ce premier renversement opéré par le situationnisme, nous pouvons remarquer que cette libéralisation de l’art produit une saturation de l’esthétique sur le sensible. L’art, pour le nommer ainsi se referme sur nous comme une coquille et se menace lui-même, lui et la culture dans une banalisation et une appropriation sans règle, sans but et sans utilité profonde. En d’autre termes, l’art est mort et on arrête pas de déterrer son cadavre pour le tuer de nouveau. Mais jusqu’à quel point ? Celui de mettre en péril notre culture qui s’étouffe déjà dans l’élitisme ? L’art s’évapore en desséchant la culture, la rendant aride, inaccessible et presque inodore.

Si l’art opère un passage à « l’état gazeux » en se fondant dans le quotidien, il s’élève en sens inverse vers ce que j’ai appelé l’art engagé. J’ai déjà fait allusion à cette forme d’art dans l’article VI de « Philothérapie » « Burka : la vérité cachée » en parlant de l’artiste Gregor Podgorski et de son exposition à Paris « Femmes révélées, femmes effacées ». Cette exposition manifeste sa position à l’égard du voile intégrale que j’ai traité dans cet article VI. Il est contre la burka , et pour la femme, son message est clair et passe par une expression artistique. Cette manifestation artistique de sa position consiste à prendre deux photos d’une même femme, l’une nue, l’autre voilée et de déchirer les yeux de la femmes nue pour les coller sur la seconde voilée. « Les yeux sont le miroir de l’âme », nous connaissons tous cette expression et c’est ce que révèle ce travail de Gregor Podgorski. Il est engagé pour défendre l’humanité des femmes et leur intégrité. Son exposition itinérante « La rage de vivre » en est un autre aspect. Elle regroupe cent photographies et témoignages de femmes après un cancer du sein. Cette exposition exprime les difficultés à vivre après un tel cancer, révélant ainsi l’enfer des souffrances sociales et individuelles dans une telle maladie. L’art est engagé, il montre non plus le beau en tant que tel (Cf. Hegel, Esthétique) mais une cause, ce en quoi elle est noble et digne d’intérêt. L’artiste prend donc une toute autre importance dans l’œuvre d’art. Il n’est plus uniquement le génie ou le bon coup de main ou d’œil mais celui qui fait partie de son œuvre en tant qu’il y intègre de la spiritualité individuelle, un avis ou une réflexion sur un sujet ou un phénomène social. L’œuvre d’art est donc une sorte de jeu de miroir entre l’artiste et la cause qu’il défend, tous deux se révélant dans la forme sensible, la production artistique. Le mieux pour vous est d’observer ceci directement, c’est pourquoi je vous recommande d’aller voir ces production sur le site internet de l’artiste que je vous indiquerai à la fin de cet article ou de vous rendre à sa prochaine exposition « Catherine et les femmes effacées » du 14 avril au 08 mai 2010.
Mais là encore nous pouvons nous interroger sur une telle forme d’art. Car nous pouvons aussi nous perdre dans une grande multiplicité d’engagements, et surtout l’art s’y perdrait. Il ne dépendrait alors que notre sensibilité aux causes défendues. Nous pourrions aussi penser à l’exposition Wim Delvoye qui a lieu au MAMAC (Musée d’Art Moderne et d’Art Contemporain) à Nice du 13 février au 23 mai. Cet artiste présente ainsi des porcs élevé en Chine pour un coup de production moins élevé afin d’y tatouer toutes sortes de dessins. Porcs tatoués et croquis sont ainsi exposés à tous publics. Mais que penser des projets de tatouages présent dans son livre et consultable dans le musée par tous des mises en scènes obscènes de personnages de Walt Disney (voir la photographie d’en-tête de cet article « Blanche neige et la méchante reine ») ou bien de ces porcs empaillés qui semblent « ne rien avoir à faire là ». Comment peut-on considérer ceci comme un accès à la culture ? Ne nous enfonçons-nous pas trop dans la particularité de l’imagination artistique, si ce n’est finalement et à notre niveau de la folie artistique ? Bien entendu il y a un message. Les porcs sont génétiquement très proches des hommes et les tatouages font le lien avec notre humanité puisqu’ils s’appliquent à nous, enfin avant que Delvoye ne les prête aux porcs. Mais que dit-il ? Peut-être remet-il l’homme à sa place en l’inscrivant plus dans la nature, dans son animalité par ce rapprochement entre pratique humaine et peau animale proche de la nôtre. Mais comment le comprendre ? Comment nous identifier complétement à ce message puisqu’il nous renvoi à des porcs. Ceci est plutôt dégradant pour le sens commun et rend ce message finalement assez obscur. À trop vouloir en dire, l’art ne dit finalement rien et se perd dans des engagements si ce n’est des désirs particuliers plus ou moins rationnels. C’est ce que nous pouvons remarquer dans leur manière même de s’exprimer quand ils parlent de leurs productions, avec beaucoup de « je », d’impressions, de volonté et de désirs personnels. Ce que nous pouvons attribuer à Gregor Podgorski c’est la clarté et l’accessibilité du message. C’est de plus un artiste disponible et ouvert qui ne cherche pas, si vous me pardonnez l’expression, à « cultiver son côté mystérieux ». Et dans cette cascade déconcertante de « productions chocs » que l’on pourrait trouver ridicules ou même outrageantes et qui me laissent quant à moi finalement assez indifférent nous pouvons aussi nous référer à Betty Tompkins exposée au centre Georges Pompidou cette année et qui a peint un acte de pénétration en noir et blanc (voir la photo ci-après l’article et l’extrait de son interview avec Daniel Baumann). Les photographies qui suivent cet article montre cette triste et sombre mise en abîme de l’art par un engagement inintelligible, sombre, presque désintéressé et tout juste digne de répugne de la part des spectateurs.

Il faut défendre l’art, certes. Mais il faut faire attention à ne pas le desservir et à travers lui toute la culture. Car l’art est une fenêtre d’accès qui englobe toute la culture, il en est le fleuron. Alors d’un côté comme de l’autre, il ne faut pas pousser l’engagement dans l’extrême et rester d’une certaine façon mesuré, réfléchit et surtout accessible. L’accessibilité est pour moi un critère important de tolérance dans l’art, au sens où le message doit être relativement clair, ou subtilement et prodigieusement bien gardé implicite mais toujours présent, par exemple à travers la symbolique (« Les yeux sont le miroir de l’âme »).
De fait, il y a au moins un point fondamental sur lequel nous pouvons nous mettre d’accord, c’est que si l’art n’est pas mort, il est mourant, à « l’article de la mort ». S’il est mort, il convient de redéfinir radicalement ce que nous appelons encore aujourd’hui de l’« art ». Et s’il est réincarné, dans notre environnement ou par une absorption de la cause humaine, il anime un corps malade et faible qui menace de mourir, entraînant avec lui son substrat ; la culture.

« Je suis heureuse de ne pas avoir créé [les Fucks Paintings] en réaction à une question politique, mais de les avoir fait naître de mon désir. Ce que j’aime avec ce type d’images, c’est que tout le monde fait l’amour, d’une façon ou d’une autre, mais que nous ne nous voyons jamais faire. Nous sommes donc très curieux de voir à quoi cela ressemble. Je crois que pour beaucoup de gens, la curiosité est à la fois un plus et un moins ; ils regardent et ils se sentent à la fois attirés et repoussés. »

Betty Tompkins dans Daniel Baumann, « Interview with Betty Tompkins », Spike Art Quarterly, n°9, 2006.

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