PHILOPURE : Commentaire, Hegel « Esthétique », Tome I, partie III, A. « De l’idéal comme tel », pp 247-248 : Le processus de la fin de l’art.

Ce chapitre traite de l’idéal ou du beau artistique en trois points. Le premier est l’idéal comme tel, c’est-à-dire le beau lui-même avant de voir dans le second point de ce chapitre comment il se détermine comme œuvre d’art. Ce premier point se divise lui-même en deux autres. Le premier traite des conditions de l’idéal et le second « étudie le rapport entre la nature et la représentation idéale de l’art ». Ceci prend donc la forme de nombreuses considérations artistiques en différentes époques mises en parallèles et comparées pour voir ce rapport avec la nature. Dans cet extrait, Hegel nous montre donc la force de la forme sensible, c’est-à-dire ce que nous pouvons trouver dans la nature pour nos représentations artistiques mais aussi leurs limites et les conséquences que le dépassement de celles-ci a eues, notamment dans la statuaire grecque. Le problème est donc de trouver et montrer cette limite pour que l’art soit toujours idéal. Autrement dit, l’enjeu sera de nous montrer en quoi l’art classique a du s’élever vers une forme d’art plus élevé (l’art romantique) à cause des limites qu’ont posée la forme sensible dans la représentation d’un contenu spirituel infini. Pour Hegel, la forme sensible même la plus parfaite ne suffit pas pour représenter l’idéal, c’est-à-dire la correspondance dans l’art entre la forme sensible et la forme spirituelle. Pour cela, Hegel commence par nous ramener à une considération symbolique du rapport entre la nature et la représentation idéale de l’art des lignes 1 à 8 pour ensuite nous faire passer à un art plus élevé qui est l’art classique qui sera définit et où tous le problème de l’idéal dans cette forme d’art sera posé des lignes 8 à 24. Ce problème sera enfin démêlé en montrant la limite de la forme sensible et de son incapacité à surmonter par elle-même l’écart qu’elle aura toujours avec la forme spirituelle infinie des lignes 24 à 35.

« Les formes naturelles existantes du contenu spirituel » (ligne 1) sont les figures, les images des objets extérieurs réels et sensibles que nous avons dans notre esprit, que nous avons en mémoire. Comme l’a précédemment fait Hegel, nous pouvons prendre l’exemple du lion. À cet instant même, nous avons l’image sensible et spirituelle puisqu’en nous, en notre esprit, du lion. Pour le moment, il n’a aucune spiritualité en cette image mais elle est simplement contenu dans notre esprit en tant que marque ou mémoire du sensible. Et ces formes en tant que contenu de notre esprit peuvent selon Hegel être considérées comme « symbolique ». L’art symbolique est la première forme d’art exposée à la fin de l’introduction de Hegel, (page 136). Cette forme d’art, comme nous venons de le voir avec « les formes naturelles existantes du contenu spirituel » n’ont pas de forme de singularité que l’idéal exige. Dans l’art symbolique nous nous trouvons dans la simple recherche de réalisation. Et nous retrouvons l’exemple du lion qu’utilise Hegel dans ce passage de son introduction. En effet, quand nous disons lion, nous entendons la force. À ce niveau là, ces formes naturelles telles que le lion ici utilisé en exemple ne sont pas en elles-mêmes ce qu’elles entendent pour l’esprit, « elles ne sont rien immédiatement par elles-mêmes ». En effet, dire lion, même si nous entendons force, ce n’est pas dire force. En outre, en utilisant cet animal particulier, nous entendons donc bien une certaine force particulière que le mot force en lui-même ne peut exprimer. De fait, « lion » n’exprime que la force particulière à laquelle sont image renvoie, la forme naturelle existante ne manifeste que « l’intérieur » (lignes 4 et 5). C’est « une expression du spirituel » (ligne 5). En effet, nous avons d’un côté la force qui est en nous comme contenu spirituel et de l’autre l’image sensible et existante du lion. Cette forme d’art est appelée symbolique par ce qu’elle repose sur une symbolique des formes qui se fonde dans la nature. De fait, dans cet exemple la symbolique de la force se fait dans le lion. C’est en cela que « les formes naturelles existantes du contenu spirituel » expriment le spirituel contenu par symbolique dans la forme naturel existante en l’esprit.
De fait, comme nous le suggère Hegel, si nous prenons ces formes « dans leur réalité » telle que c’est le cas avec l’exemple du lion et de la force et en dehors de l’art ces formes peuvent être dites « idéales ». Déjà, il faut se demander pourquoi il nous est demandé de faire cette considération en dehors de l’art. Nous pouvons dire que si cette considération était faite dans le cadre d’une considération artistique, ces formes ne pourraient être dites idéales. Car l’idéal est un point central de la considération hégélienne de l’art et du beau dans l’art. Selon lui à la page 228 « l’idéal consiste à faire correspondre la forme extérieur avec l’âme. » Or nous pouvons bien voir que l’âme du lion en tant que forme naturelle existante n’est pas la force. Quand nous voyons un tel animal dans la nature non seulement nous ne voyons pas la force en tant que tel qui est un contenu spirituel mais nous ne pouvons pas dire que l’âme du lion est la force. De fait, nous ne pouvons pas dire de ces formes considérée comme symbolique qu’elles sont idéales au sens artistique. Cependant, en dehors de la considération artistique, ces formes peuvent être considérée comme idéales au sens où ces formes correspondent bien à la force dans l’esprit de chaque homme. En outre, nous ne pouvons pas non plus dire que la force est étrangère au lion. Ceci explique donc aussi la considération dans leur réalité, c’est-à-dire indépendamment du fait qu’en tant qu’art symbolique, ces formes sont censées ne pas être exprimées et doivent par conséquent demeurer en l’esprit.
Par cette considération, il est donc possible d’établir un premier rapport de supériorité avec la nature. Cette forme d’art qu’est l’art symbolique est supérieur à la nature car la nature ne « représente rien de spirituel », c’est-à-dire que le lion en tant que tel dans la nature n’est pas en mesure de représenter la force. Seul l’esprit peut se saisir de la forme sensible du lion pour exprimer son contenu spirituel. De fait, c’est le fait que la nature n’ait pas d’esprit au sens humain qui l’empêche d’exprimer par elle-même un quelconque contenu spirituel.

À présent, il faut revenir à une considération artistique des ces formes. Et comme nous venons de le voir, l’art symbolique est la première forme d’art. La seconde est l’art classique. Il se caractérise par un réel équilibre entre la forme sensible et l’idée, devenue plus concrète et plus riche, et cherchant donc une représentation sensible adéquate. C’est là le « niveau supérieur » de l’art. De fait il faut cette fois que ce contenue spirituel soit exprimé dans le sensible. Ce contenu, comme c’était le cas de la force était en notre esprit, il « réside dans l’esprit humain ». Et cet esprit humain « réel », c’est-à-dire en tant que tel possède comme tout esprit, un corps définit par Hegel comme « une forme propre extérieure existante ». Et c’est par ce corps ou cette forme propre extérieure existante que l’esprit s’extériorise ou « s’exprime ».
À partir du moment où l’on s’est mis en accord avec cela, « une fois que l’on a accordé ce point », on ne peut considérer, surtout « d’un point de vue scientifique », c’est-à-dire avec une telle démarche qu’entreprend Hegel de faire ce travail sur l’art et le beau, une démarche philosophique, la chose suivante. Avant cela, il est intéressant de remarquer que ce point de vue scientifique peut aussi être appelé point de vue philosophique par ce que la démarche scientifique qu’entreprend Hegel dans cette œuvre est aussi une démarche philosophique. La philosophie et la science n’y font qu’une. De fait et qui plus est avec cette considération philosophique, il serait absurde, « oisif » de tenter de trouver dans les formes sensibles qui nous entourent, c’est-à-dire « dans la réalité existante des formes et des physionomies » des formes qui seraient assez belles et expressives en elles-mêmes, pour que l’art les reproduise, qu’il puisse « immédiatement les utiliser comme modèle » pour représenter des dieux et plus généralement des esprits absolus et infinis. Est-il possible comme c’était le cas entre le lion et la force de trouver une forme sensible qui puisse exprimer des esprits infinis ? Ce qui est absurde d’un point de vue scientifique est de chercher à savoir si dans des formes sensibles donc finies, il est possible qu’un esprit absolu et donc infini puisse y être exprimé. Autrement dit, il est inconcevable de chercher à exprimer l’infini dans une forme fini ou encore l’absolu dans une forme sensible. Ces esprits absolus sont énumérés des lignes 19 à 21 avec notamment la question de savoir s’il est possible de trouver une forme sensible en mesure d’exprimer « un Jupiter […] une Vierge Marie, etc. » qui sont l’esprit absolu et infinis que nous venons d’exposer. Il est, comme nous le dis Hegel, possible de « soutenir à la fois le pour et le contre » puisque d’un côté nous venons de voir qu’il semble aberrant de vouloir chercher à exprimer de l’infini dans du fini et que de l’autre nous avons une multitude d’œuvres d’art qui nous montrent que cela n’a pas simplement été mis en question mais qu’il y a eu des œuvre qui ont eu pour résultat d’exprimer cet absolu. C’est en cela que cette question restera « purement empirique », car d’un côté comme de l’autre la position peut être tenue et elle peut se défendre d’un côté de centaine d’exemples que sont ces œuvres d’art grecques qui ont opéré cette expression de l’absolu au travers du sensible et de l’autre toujours ce même argument qui montre l’absurdité d’une telle volonté de représentation.
Pour répondre à cette question, « le seul moyen de la résoudre », « serait de la montrer réellement », c’est-à-dire de montrer la forme réelle de ce que l’on veut exprimer dans le sensible, dans l’œuvre d’art. Mais cela serait très difficile, et Hegel nous le montre avec l’exemple des divinités grecques. Et il en va de même pour les images chrétiennes. En effet, comment nous est-il possible de montrer ces images infinies puisque nous ne possédons que des images finies. Mieux encore, avant de vouloir le faire, est-il possible d’avoir en notre esprit de telles formes infinies ? Nous ne le pouvons car nous sommes nous-mêmes finis que ce soit en tant que corps qu’en tant qu’esprit ce qui implique qu’une telle expression n’est pas possible puisque nous n’avons pas la forme spirituelle de l‘infinité. La forme d’une telle représentation ne nous est donc pas accessible. Et Hegel va encore plus loin, (ligne 26) en supposant que si l’on se contente de notre environnement de formes sensibles, si « l’on se borne au réel » et que l’on aperçoit une beauté parfaite, elle ne le sera uniquement pour nous, car ce symbolisme sera trop particulier pour être partagé par tous. Et le principe du symbolisme artistique est que le rapport de la forme spirituelle existante avec une forme naturelle existante soit admis par tous comme c’est le cas du lion et de la force. Ainsi, une beauté parfaite ne peut être communément admise pour représenter une divinité car nous ne pouvons pas même nous représenter en nous cette perfection de la beauté comme l’infinitude en elle-même d’une divinité. De fait, ce qui paraîtra être suffisant pour un individu ne le sera pas pour un autre qui pensera que la beauté divine parfaite et infinie doit sûrement aller au-delà. C’est en cela que cet autre sera « mille fois plus censé », parce qu’il aura justement compris cet écart insurmontable entre la forme existante quelle qu’elle soit et de quelque qualité que ce soit et la forme divine que l’on voudra représenter dans son absolue et infinie beauté et qu’il « n’en aura jamais vu ».
De fait, « la beauté de la forme », celle que nous venons de voir, même la plus parfaite pour représenter le divin, ne suffit pas dans tous les cas pour « rendre ce que nous avons appelé idéal ». En effet nous venons de voir qu’il y avait un écart important entre ces deux formes que sont la forme sensible et la forme spirituelle infinie que la forme sensible seule ne peut surmonter, de quelque manière que ce soit, même en étant considérée comme étant la beauté la plus parfaite qu‘il nous est donné dans le sensible. Elle ne peut représenter cet idéal parce qu’il n’y a pas de correspondance entre l’individualité du contenu et celle de la forme. Ceci signifie qu’il n’y a pas de correspondance entre l’individualité d’une divinité, par exemple « une Vénus » et l’individualité de sa forme sensible, la jeune fille considérée comme jouissant de la beauté la plus parfaite qu’il soit possible de trouver parmi toutes les formes naturelles existantes. En effet, la Vénus est infiniment plus belle que la jeune fille, sa beauté ne connait aucune durée, elle est immuable et infinie, alors que la beauté de la jeune fille est quant à elle finie, péremptoire ce qui implique que sa beauté ne durera qu’un temps. Ceci peut bien sûr nous faire penser à la considération platonicienne de la beauté considérée indépendamment de sa théorie de la participation qui n‘a pas sa place dans le système hégélien dans lequel nous nous trouvons. Nous pouvons brièvement nous rappeler que pour Socrate la beauté infinie n’est pas réductible à une beauté particulière. La Beauté ne peut être ni une belle cruche ni une belle jeune fille.

Enfin, pour montrer que la forme sensible ne peut rivaliser ou correspondre avec la forme spirituelle infinie Hegel prend dans cet extrait un dernier exemple. En effet, même si l’on trouve une forme qui ait une beauté parfaite, « une belle figure parfaitement régulière sous le rapport de la forme », il lui manquera tout de même en tant que telle l’esprit même de la divinité et nous venons en outre de démontrer qu’elle ne pourra pas même le contenir. La forme n’aura pas d’âme. Elle ne sera qu’un simple symbole indépendant de la chose même qu’elle prétendra représenter. C’est pour cela que cette forme « peut cependant être froide et insignifiante ». En effet, elle ne sera pas pénétrée de l’esprit de la chose représentée, ici une divinité. Il est même possible de dire qu’une forme ne peut avoir d’âme ou d’esprit quand il s’agit de vouloir représenter un esprit autre que le sien. En effet il revient à son propre esprit de pouvoir pénétrer une forme sensible et de l’habiter, de l‘animer. C’est aussi pour cela que l’on dit des statues grecques qu’elles n’ont pas d’âme, parce que non seulement cela se voit (ayant perdu leur peinture d’origine leurs yeux sont blancs, vides et sans regard) mais cela se constate dans la démarche qui consiste à représenter une déesse à la beauté infinie en prenant pour modèle une jeune fille à la beauté considérée comme parfaite mais qui ne correspond pas à l’idéal de l’art. En outre, le fait que les yeux n’aient pas de regard n’est pas si anecdotique puisqu’Hegel le rappelle, la partie du corps par laquelle l’âme voit et est vue sont les yeux. C’est pourquoi les Vénus n’ont pas d’âme dans leur représentation sensible telle que nous les possédons aujourd’hui. Enfin, en plus d’être « froide », sans âme, ces images parfaites peuvent être considérées comme « insignifiante » parce que, n’étant pas idéales, elles ne représentent pas ou mal l’esprit divin et montre surtout la beauté parfaite d’une jeune fille, une jeune fille dont on ne sait rien sauf peut-être qu’elle était très belle.

Nous pouvons donc enfin voir la limite de cette forme d’art qu’est l’art classique. En effet, en s’élevant à la représentation de ses « formes naturelles existantes du contenu spirituel » elle s’est confronté au problème de la représentation de l’absolu et en a atteint les limites par exemple dans la statuaire grecque. De fait, l’art doit encore s’élever et nous savons que cette troisième forme vers laquelle l’art tendra sera l’art romantique pour qu’enfin il puisse atteindre l’idéal et même aller plus loin en visant une représentation de l’intériorité absolue.

Le texte :

« Les formes naturelles existantes du contenu spirituel (l.1) doivent déjà être considérées comme symboliques, dans le (l.2) sens général qu’elles ne sont rien immédiatement par (l.3) elles-mêmes, elles ne sont que la manifestation de l’intérieur (l.4), et l’expression du spirituel. A ce titre, considérées (l.5) dans leur réalité et en dehors de l’art, elles sont déjà (l.6) idéales et se distinguent de la nature comme telle, qui ne (l.7) représente rien de spirituel. Or l’art exige à son niveau (l.8) supérieur que le contenu interne de l’esprit acquière une (l.9) forme extérieure ; ce contenu réside dans l’esprit humain (l.10, p. 248) réel et a donc, comme l’extérieur humain en général, une (l.11) forme propre extérieure existante, dans laquelle il (l.12) s’exprime. Mais une fois que l’on a accordé ce point, il est (l.13) tout aussi oiseux, du point de vue scientifique, de se (l.14) demander si l’on rencontre dans la réalité existante des (l.15) formes et des physionomie suffisamment belles et (l.16) expressives pour que l’art puisse immédiatement les utiliser (l.17) comme modèle afin, par exemple, de représenter un (l.18) Jupiter dans toute sa majesté, sa sérénité et sa puissance, (l.19) ou une Junon, une Vénus, un saint Pierre, un Christ, un (l.20) saint Jean, une Vierge Marie, etc. On peut dans pareil cas, (l.21) soutenir à la fois le pour et le contre, mais cette question (l.22) restera toujours purement empirique et, comme telle, (l.23) insoluble. Le seul moyen de la résoudre serait de la montrer (l.24) réellement, ce qui est très difficile, par exemple, pour (l.25) les divinités grecques ; bien plus, en supposant même que (l.26) l’on se borne au réel, là où l’un aura aperçu des beautés (l.27) parfaites, l’autre, mille fois plus sensé, n’en aura jamais (l.28) vu. En outre, la beauté de la forme ne suffit pas toujours (l.29) pour rendre ce que nous avons appelé l’idéal, puisque (L.30) l’idéal implique en même temps l’individualité du (l.31) contenu, et aussi par conséquent de la forme. Par (l.32) exemple, une belle figue parfaitement régulière sous le (l.33) rapport de la forme peut cependant être froide et insignifiante (l.34 & 35). »

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