Philothérapie : Article n°5 : Platon et l’amour : la recette du Bonheur !

Dans une période telle que la Saint Valentin il pourrait être question de revenir sur cette tradition en l’analysant et/ou la critiquant mais ce ne serait que participer d’un débat futile entre célibataires et couples au sujet de cette fête. Il est bien plutôt préférable de se demander ce qu’est l’amour, essence même de cette célébration. Ainsi, les célibataires pourront mieux vivre leur « solitude » et quête de bonheur, et les couples comprendront et vivrons encore mieux leur bonheur.
Pour ce faire, nous analyserons la conception platonicienne de l’amour, concept central de son esthétique et de sa métaphysique. Je commencerai donc par revenir à sa critique de l’art pour mieux comprendre sa vision de la beauté, c’est-à-dire son utilité dans la recherche de ce qui est vrai, de ce qui est bon et de fait, de ce qu’il est préférable d’aimer. Nous entrerons donc dans son concept d’amour au sein d’une relation charnelle pour nous diriger vers sa métaphysique avec la contemplation des Idées en lien avec l’importance de chérir l’être aimé.
L’objectif sera aussi pour moi de montrer un autre aspect de la philosophie. Il ne faut pas non plus oublier que cette discipline n’est pas qu’une science, elle n’est pas qu’amour de la connaissance. Elle a aussi pour dessein de tendre vers le bien-être, profiter de la vie et des choses sensibles pleinement, avec mesure et équilibre. La philosophie ne doit pas être considérée comme un régime mais bien plutôt comme une hygiène de vie.

Ainsi revenons à la critique platonicienne de l’art. Avec Platon, il est possible de penser que c’est le moment où nait la philosophie. Et elle se pose en s’opposant à l’art, à tous ceux qui ont pour activité l’imitation, notamment et comme nous le savons les sophistes (Cf. Protagoras). Pour Platon, il y a ce que nous pouvons appeler des degrés d’être. Par exemple si l’on prend un bâton et qu’on le place au dessus d’une étendue d’eau ce dernier se reflètera. Ce reflet ne sera pas l’objet, c’est évident. Cependant on ne peut pas dire qu’il n’y a rien à le surface de l’eau. Il y a bien quelque chose, quelque chose qui ressemble au bâton mais qui n’est pas le bâton lui même. Platon parle d’eidolon, (Cf. Sophiste, 240 a-d). L’eidolon signifie « image ». Le reflet est l’image du bâton lui-même. Il fait ici remarquer que bien qu’il ne soit qu’une image du bâton, le reflet « est ». Il n’est pas rien, il est une image. De fait son « être » est moins important que l’ « être » du bâton. Autrement dit le bâton est plus que le reflet, l’image. L’imitation est donc le degré ontologique (d’être) le plus bas, le moins véritable. C’est en cela qu’il y a des degré d’être chez Platon. Par suite, les choses sensibles tel que le bâton sont à leur tour l’image des Idées auxquelles ils participent. Ainsi, l’ensemble de la réalité se pense en terme de mimétique. Les artistes font ce que fait l’eau pour le bâton, ils imitent les choses. Et Platon les critique par ce qu’ils prétendent dépeindre la réalité, les choses elles-mêmes. Ce ne sont que des eidolon qui possèdent un faible degré de vérité. Les sophistes sont les plus grands adversaires car leur essence même est l’imitation, elle est comme fuyante. Le sophiste est celui qui, par simple usage du langage, de la rhétorique peut se faire passer pour ce qu’il n’est pas, par exemple un médecin, un sage ou encore un politicien. Ils imitent les discours sans pour autant posséder le savoir effectif qui leur correspond. Notons que c’est cela que combat Socrate dans les dialogues de Platon, avec la fameuse dialectique socratique. Les imitateurs imitent donc les choses sensibles. Ces dernières sont le reflet de l’idée que possèdent les hommes, par exemple dans la construction d’un lit. La chose sensible est crée à partir de l’idée de lit que possède l’artisan. Le lit sensible ne sera donc que le reflet moindre de l’idée de lit. Il en va de même pour l’idée de lit dans sa participation à l’Idée ou Forme, c’est-à-dire le lit en soi. Le lit sensible sera à son tour le reflet de l’Idée de lit. (Cf; La République, Livre X)
Ceci est la vision la plus courante qu’il est possible de trouver de l’esthétique platonicienne dans les commentaires et cours de lycée. Cependant une dimension importante peut éclairer cette conception quelque peu étroite de l’esthétique platonicienne. Pour entrer dans cet aspect plus subtil de sa pensée, nous allons nous tourner vers deux de ses dialogues, le Banquet et le Phèdre qui traitent tous deux de l’amour. Nous allons surtout nous référer au Phédre.
L’amour le plus élevé est comme il est possible de s’en douter celui des Idée, dans la contemplation de ces choses en soi. Par le parcours du philosophe, la dialectique socratique, il est possible de remonter à ces Idées par degré à partir des choses sensibles (Cf. Allégorie de la caverne, République, Livre VII). Ce monde des choses en soi est ce vers quoi notre âme doit tendre, car ces Formes sont ce qu’il y a de plus beau à contempler, et par là ce qu’il a de plus suprême à aimer. Il ne faut cependant pas penser qu’il faut renoncer définitivement au monde sensible. A partir du paragraphe 246 a du Phèdre, Socrate expose un mythe racontant ce qu’il advient de l’âme quand la mort la délivre du corps qui l’emprisonnait dans le monde sensible avec sa corruption et ses illusions. Elle arrive aux portes de ce monde des idées et ne peut pas y accéder. Dans ce cas elle retombe dans le monde sensible en perdant ses ailes et oubli ce qu’elle a contemplé, la beauté infini des Formes substantielles, de tout ce que l’on peut trouver dans le monde sensible y participant. En retombant et se réincarnant, l’âme oubli ce qu’elle a vu et n’en garde que des traces, les idées des choses sensibles. Le but de l’Homme est donc de retrouver ce qui est caché en lui, dévoiler ce qui est dissimulé ; la vérité. En grec la vérité se dit aléthéia, ce qui est voilé, ce qui est couvert. Il s’agit donc de découvrir. Et nous commençons ce processus de remonté par degré par les choses sensibles et leurs imitations. Nous apprenons ces choses sensibles justement par l’imitation par exemple au travers de l’éducation. Ensuite il faut effectuer ce travail de philosophie pour s’élever encore vers les Formes intelligibles. Il s’agit donc d’un travail de ressouvenir. L’âme oubli les choses elles-mêmes, les choses absolument véritables et n’en garde qu’un souvenir caché en soi dans sa réincarnation sensible en l’Homme. Et l’amour des belles choses, l’amour des choses sensibles est ce qui permet de se rappeler de cet oubli. L’amour est l’expression d’un manque. Dans l’être aimé, il y a quelque chose de convoité bien plus grand que l’être lui-même. L’amour des belles choses est donc le lien entre le monde sensible et le monde intelligible, noûs en grec, partie de l’âme capable de voir les choses en soi. Il y a ainsi deux façons de considérer le monde, deux regards, celui des yeux du corps face au lieu sensible et celui des yeux de l’âme, le noûs pour le lieu intelligible des Idées. La vue est la plus aigüe des sensations nous dit Platon. Le thème du regard et de la vision est donc central dans la métaphysique platonicienne. Et les choses sensibles font parties de ce processus d’élévation de l’âme.

Contrairement à ce que l’on pense et comme je l’ai annoncé en introduction, la philosophie n’est pas un régime, ce n’est pas une privation. Il faut aimer les choses sensibles pour aimer les choses intelligibles. C’est en cela que tient l’équilibre d’une vie bonne, d’une vie heureuse. A mon sens, le philosophe ne doit pas être uniquement celui qui vit dans le monde de l’abstraction, le monde des idées pour atteindre la vérité. La vérité aussi s’éprouve dans le monde sensible et plus particulièrement dans la relation amoureuse. Aimer l’autre n’est pas une mauvaise chose en soi mais simplement d’un degré moindre que l’amour des Formes intelligibles. C’est en cela que le Phédre est une œuvre splendide. Elle inscrit le philosophe dans le monde sensible, dans la société, ce que nous partageons en commun. Et ce sans altérer sa démarche scientifique de recherche de la vérité.
Toujours dans le Phèdre et le mythe que Socrate conte, il est justement question de cet équilibre. Notre âme est représentée par un attelage de deux chevaux dont un a une bonne excellence et l’autre une mauvaise. Le bon cheval possède l’honneur avec tempérance et réserve et le mauvais aime la démesure et la vantardise. Si l’homme retient fermement les ardeurs du mauvais cheval nous dit Socrate, chaque vu de la ou du chéri se fera de plus en plus intense jusqu’à le suivre plein de crainte et de réserve, ne s’exposant pas ainsi à « l’aiguillon de la passion ». Et c’est au lit que le mauvais cheval est récompensé. Nous retrouvons bien cet équilibre, cette mesure dans la conduite du philosophe pour tendre au bonheur le plus complet, véritable et entier. Avant de conclure, je l’illustrerai en citant un passage du Phèdre, de la fin du paragraphe 255e jusqu’au paragraphe 256b :

« […]il désire voir, toucher, chérir, être couché avec lui. Et c’est vraisemblablement ce que très bientôt il fait ensuite ! Lorsqu’ils sont au lit ensemble, le cheval indiscipliné de l’amoureux parlemente avec son cocher et estime qu’il devrait, en compensation de tant de peines endurées, recevoir une petite récompense. Quant à celui du chéri, il ne sait pas quoi dire, mais, gonflé de désir et sans comprendre son état, il enlace son amoureux et lui témoigne de l’affection en le caressant, comme quelqu’un qui aurait beaucoup de bienveillance envers lui. Lorsqu’ils sont étendus l’un près de l’autre, il est prêt pour sa part à ne pas refuser ses faveurs à son amoureux, si celui-ci les lui demande. En revanche, le compagnon d’attelage et le cocher opposent à cela la résistance de la raison et de la réserve. Si les éléments les meilleurs de l’âme remportent la victoire et conduisent à une vie réglée et à la philosophie, c’est dans le bonheur et dans la concorde qu’ils passent leur vie : maîtres d’eux-mêmes et de mœurs réglées, ils ont réduit en esclavage ce qui enveloppe la méchanceté en l’âme et libéré ce qui lui confère l’excellence. »

Nous pouvons ainsi constater que la pensée de Platon est loin d’être dépassée mais bien au contraire les questions qu’elle soulève sont toujours au cœur de ce que nous pouvons vivre dans nos vies et de ce que les philosophes qui lui ont succédé ont pu élaborer dans leurs travaux. Je vous laisse donc soin et loisir d’aimer et d’être aimé. Vous pourrez mieux vous y préparer avec cette bibliographie que je vous propose ci-après. Si vous désirez des précisions quant à cet article qui n’est qu’une esquisse de la conception platonicienne de l’amour, je serai ravis d’approfondir cet aspect central et particulièrement passionnant de sa pensée. En attendant, je vous souhaite une bonne Saint Valentin.

Loac. M

Bibliographie :

Le Phèdre, la République (III, VII, X), le Sophiste et le Banquet de Platon.

Platon, Léon Robin

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