« Peut-on réduire le vivant à une machine ? »

Le vivant est très diversifié. Le corail est vivant au même titre que le singe, le maïs, la bactérie ou encore l’Homme. Qu’est ce que tous ces êtres vivants aussi diversifiés ont-ils de commun pour que la science s’en empare afin de produire des lois, des contenus de vérité et de connaissance ? Qu’est ce qui définit le vivant ? En biologie, le vivant est traditionnellement considéré comme une entité qui présente les activités de croissance, de métabolisme, de motricité interne et/ou externe, de reproduction et de réponse à des stimuli, au moins une fois dans son existence. Mais par cette définition le vivant est encore très diversifié. Ne peut-on pas plutôt choisir l’ADN pour définir le vivant ?
L’ADN est le support de l’information génétique, une sorte de plan architecturale du vivant qui va diriger la construction de ses principales constituantes telles que les protéines.
Ce plan, cette ADN peut-elle à elle seule déterminer le vivant ? Le vivant ne se résume-t-il qu’à une sorte de programme architectural ? L’ADN suffit-elle à la biologie pour faire du vivant un ordinateur? Autrement dit l’ADN permet-elle de comprendre le vivant comme une programmation de l’activité de la matière ?
C’est le fondement de notre question principale: « Peut-on réduire le vivant à une machine ? ». Et déjà elle s’avère complexe ne serait-ce que lorsqu’il s’agit de définir le vivant. Mais il est aussi question de l’Homme. « Peut-on », nous qui pensons, nous qui sommes aussi vivant, réduire le vivant à une machine ? Sommes nous nous aussi réductible à cette ADN ? Et sur quelle légitimité repose ce processus ?
Car nous sommes nous aussi vivant, nous sommes dans le vivant. Pouvons nous nous aussi nous réduire à ce qui est artificiel, à un calcul, une programmation ? Comment penser ce rapport du vivant à quelque chose d’artificiel, quelque chose de non naturel, de non vivant ? Nous sentons bien ici qu’il y a quelque chose qui fait obstacle, comme une résistance dans ce rapport. Car nous sommes aussi amené à penser qu’il n’y a pas de métaphysique. Peut-on penser qu’il n’y ait pas de liberté, qu’il n’y ait pas d’éternité ou encore de contingence puisque le vivant est réductible à l’ADN ? N’y a-t-il que de la nécessité matérielle et des sortes d’illusions métaphysiques sans réalité ? La question est d’une grande complexité et finalement ne se limite pas seulement au vivant tel que la biologie le considère.
C’est pourquoi nous allons nous intéresser à l’ADN dans cette réduction du vivant. Il sera question de voir si l’ADN suffit à orienter et construire le vivant, si le vivant est strictement déterminé et déterminable par elle. A la lumière de cette première analyse, il en ressortira que le vivant ne peut pas être réduit à l’ADN ou encore à sa structure physico-chimique et que cette réduction conduit à un cercle vicieux. Il faudra quelque chose de plus, quelque chose qui par conséquent n’est pas physique ; une entité métaphysique.
La biologie sera ainsi corrigée de ce manque en prenant en compte le hasard provenant de la notion de sélection naturelle. Nous pourrons peut-être penser que le problème trouvera ici sa solution mais il sera d’autant plus précis et entier. En effet, il manquera encore quelque chose de fondamental et nous nous intéresserons à Bergson pour savoir de quoi il s’agit. Car l’aporie de ce cercle vicieux nous permettra de révéler le problème central de la science, celui des systèmes, et plus précisément des systèmes auto-référentiels. Ce problème, cette difficulté majeur de la science actuelle pourrait nous permettre de conclure sur cet objet de recherche, sur ces systèmes, mais le fait que la biologie pratique cette réduction bien qu’elle ne paraisse pas être juste et applicable au vivant nous conduit à de nouvelles interrogations. Si la biologie n’est pas en mesure de réduire le vivant à une machine pourquoi applique-t-elle malgré tout cette vision physico-structurelle au vivant ? Pourquoi continue-t-elle à travailler dessus et à explorer cette voie ?
C’est en nous intéressant à la place de la science dans notre système politique que notre question prendra un tout autre visage. La conception foucaldienne de bio-pouvoir nous permettra de comprendre cette démarche de la science et par conséquent de la biologie. Et cette considération nous amènera aussi à savoir si nous, êtres humains, sommes en mesure d’être réduit à des machines. L’ADN ne sera néanmoins plus notre référent déterminant mais ce sera plutôt la norme de ce bio-pouvoir, de cette société normalisatrice. Pouvons-nous nous réduire à des normes ? Les normes résument-elles notre liberté ? Nous finirons ainsi par nous demander si l’Homme peut être seul responsable de sa nature, de son existence, existence de vivant et à travers lui de celle de la totalité du vivant. Peut-il porter la responsabilité de tout ce qui existe ? Le vivant peut-il se réduire à l’Homme ? La nature peut-elle n’être qu’humaine ?

Nous allons commencer par revenir à l’ADN, ce plan architectural du vivant. Dans la cellule eucaryote, elle se trouve dans le noyau des cellules et permet l’assemblage des acides aminées en différentes protéines par le ribosome. L’information génétique contenu dans l’ADN se transmet au ribosome par l’action de l’ARN messager. L’ARN copie une partie de l’ADN correspondant à la production d’une protéine précise. C’est elle qui va transmettre ce message de l’ADN par les nucléotides copiées de celle-ci jusqu’au ribosome. Selon le message reçu c’est-à-dire la combinaison des nucléotides, le ribosome assemblera les acides aminées correspondant au plan initial de l’ADN et produira la protéine correspondante. Les protéines ainsi formées auront différentes fonctions. Il s’agit de fonctions de régulations, par exemple de régulation de l’eau ou encore de sucre. Ces éléments participent de la vie de la cellule, de son organisation comme de sa construction. Cette construction concerne aussi celle de l’ADN qui est aussi constituée de protéines, notamment les histones. L’ADN détermine la production de protéines qui à leur tour construisent l’ADN. Nous sommes face à un cercle vicieux. L’ADN ne permet pas de définir le vivant car le vivant ne se réduit pas à des phénomènes physico-chimiques bien qu’il en dépende. Il y a quelque chose de plus, une chose qui s’ajoute à ces phénomènes physico-chimiques ; les propriétés informationnelles. Les propriétés informationnelles viennent des phénomènes physico-chimiques mais ne s’y réduisent pas. D’où viennent alors ces propriétés informationnelles ? Si elle ne viennent pas de phénomènes physico-chimiques, de l’activité de la matière, elles viennent alors de quelque chose qui se trouve au-delà de la matière. Il s’agit d’une entité métaphysique, le hasard de la sélection naturelle.
La sélection naturelle est une propriété fondamentale du vivant qu’il n’y a pas dans les phénomènes physico-chimiques. Cette sélection s’effectue au cours de la duplication des gênes lors de la reproduction. Lors de cette reproduction, l’ADN peut être mal recopiée. C’est ce qui s’appelle une mutation de l’ADN. La structure de ses nucléotides se modifie lors de sa division. Ceci introduit donc une différence capitale entre le vivant et la machine. La machine ne peut pas subir de mutation, elle se duplique à l’identique car tout est nécessaire dans la structure de la machine.
Ce changement de structure de l’ADN se fait donc par hasard, rien ne détermine ce changement d’ordre des nucléotides. Et cette modification entraîne aussi des changements au niveau des propriétés informationnelles car bien qu’elles ne s’y réduisent pas, les propriétés informationnelles dépendent de la structure physico-chimique. Cette mutation du vivant peut soit apporter un avantage, soit apporter un désavantage. Les deux critères de la sélection naturelle sont donc la durée de vie et/ou la capacité à se reproduire. Ainsi, si la mutation entraîne des difficultés à se reproduire, elle ne sera pas sélectionnée. A l’inverse, si la mutation entraîne une augmentation de la force ou encore une fertilité plus importante elle sera sélectionnée. C’est ainsi que le vivant tend à améliorer ses propriétés informationnelles et à complexifier sa structure. La machine ne possède rien de tel, elle n’évolue pas, ne s’améliore pas d’elle-même car elle ne subit pas de mutation de sa structure puisqu’elle se réplique à l’identique. Elle n’est donc pas en mesure de s’adapter à des changements de son environnement par elle-même alors que le vivant le peut. La sélection naturelle porte donc sur ce hasard des mutations. Le vivant est plus qu’une machine, il est sélectionné et évolue. La structure de la machine tend donc vers un seul but, sa fonction. Il n’y pas de hasard en elle mais au contraire que de la nécessité dans sa structure et son fonctionnement puisqu’elle ne tend que vers le but qui lui est donné, sa fonction. De fait, la structure du vivant, l’ADN indique simplement comment le corps va être fabriqué, elle ne détermine en rien le vécu. Au contraire, la machine est conçu de manière à ce que nous puissions comprendre sa fonction, son but tout au long de son existence. La machine n’a pas de vécu mais se réduit à ses fonctions issues de sa structure. Le vivant à cela en plus, le vécu, il doit donc se comprendre dans le temps car c’est le temps qui déterminera ses évolutions, ses changements de structure. Mais il s’agit d’un temps particulier sur lequel il est essentiel de poursuivre notre analyse. C’est ce qu’introduit Bergson en parlant de « l’œil métaphysique » pour comprendre le vivant tel qu’il est et non tel qu’on se donne à le voir, par exemple à travers la structure de son ADN. Et cette expression bergsonienne introduit bien plus que la notion de durée telle que la biologie et plus largement la science la conçoit. Pour Bergson, le problème de la science est qu’elle intellectualise le temps en espace. Ainsi le temps lui échappe dès lors qu’elle le mesure. La science ne fait que des juxtapositions d’instants qui ne sont que virtuels car nous dit Bergon « l’essence de la durée est de couler ». La science échoue dans sa démarche de connaissance du temps, de la durée et c’est ce qui la fait aussi échouer dans sa connaissance du vivant. Nous sommes toujours dans l’erreur, car le temps spatial de la science et, par là, de la biologie ne nous fait pas sortir du cercle vicieux des phénomènes physico-chimiques et des propriétés informationnelle de l’ADN. Ce temps de la biologie ne fait que juxtaposer les niveaux et s’enferme dans ce cercle vicieux. Est-ce les protéines qui fabriquent l’ADN ou l’ADN qui fabrique les protéines ? Cette conception nouvelle du temps nous permet de dépasser cette vision en nous montrant qu’en réalité ces deux niveaux ne se juxtaposent pas mais se mélangent.
Pour comprendre cette vision tout à fait différente, nous allons nous tourner vers Spinoza dans son refus de la définition scientifique et plus précisément mathématique de la sphère. Les mathématiques définissent la sphère comme un espace fermé à trois dimensions où l’ensemble des points est situé à égale distance du centre. Spinoza définit quant à lui la sphère comme un demi-cercle en rotation. Nous avons là un élément capital pour dépasser cette impuissance de la science dans ses méthodes de connaissance. La science est descriptive, elle réduit les choses en les soustrayant à la durée. Cette définition spinoziste de la sphère prend en compte la durée, l’action de ce demi-cercle dans le temps. Et la science est incapable de saisir ce mode de définition précisément par ce qu’elle spatialise le temps. Elle décrirait un demi-cercle en différents moments mais ne verrait jamais une sphère complète. La continuité du temps est donc capitale dans la définition du vivant.
Et il en va de même pour le vivant. Le vivant se définit dans son action, dans sa durée, sa fluidité continuelle, celle de son évolution. Pour comprendre le vivant dans son unité il faut mélanger ses deux niveaux, le saisir dans son action par ce que Bergson appelle l’intuition. La compréhension du vivant ne peut donc se déduire en tant qu’il ne peut plus être question de juxtaposition. En revanche, le vivant se comprend par intuition car l’intuition selon Bergson porte avant tout sur la durée intérieure, la durée telle que nous la percevons, sans moment, sans juxtaposition. Ce temps est vécu par soi, c’est la véritable expérience du temps, une expérience immédiate et surtout réelle. Et cette immédiateté est à comprendre au sens strict, c’est-à-dire sans médiat, car tout média séparerait et romprait la « coulée » du temps. Le vrai temps est celui vécu, le temps que l’on sent passer continuellement en notre conscience. Il s’agit donc d’un temps de l’expérience en tant que cette expérience se fait en soi, dans sa propre conscience. La réalité des choses est et devient métaphysique. On se suffit à soi-même pour comprendre le temps. L’intuition du temps est auto-référentielle. Et c’est ainsi qu’il faut comprendre le vivant. Le vivant est un système auto-référentiel. Il se saisit intuitivement dans son action continuelle, dans le temps réel. Aucun niveau ne peut-être juxtaposé ou même séparé, l’activité de ses niveaux est continuelle et indivisible. Le vivant ne se réduit donc pas à l’ADN. L’ADN n’est qu’une composante déterminante mais elle n’est pas le vivant. L’ADN est comme le demi-cercle présenté par Spinoza, elle est en rotation continuelle avec les éléments du système dans lequel elle s’inscrit pour nous donner une vision du vivant tel qu’il est et non pas tel qu’on se donne à le voir par la science. La science actuelle est dépassée par ces systèmes auto-référentiels. C’est à la métaphysique qu’il revient donc de corriger l’erreur scientifique dans sa connaissance du vivant. Cependant, la science ne parvient pas à reconnaître son erreur et plus encore, elle poursuit ses démarches de recherche et d’expérimentation de l’ADN. Pourquoi continuer à considérer le vivant comme une machine ? Par ce que la biologie est en mesure d’agir sur la sélection naturelle. Elle a les moyens de reproduire cette mutation de l’ADN lors de sa duplication et de la sélectionner selon qu’elle produise une amélioration ou non de la fonction correspondante. C’est ce qu’elle fait notamment avec l’agriculture. Elle crée des organismes génétiquement modifiés ou OGM pour améliorer la productivité agricole. Elle crée aussi des organes à partir de cellules appelées cellules souches pour pouvoir palier les problèmes de rejets de greffe, ou encore des prévisions des conditions de santé des individus au cours de sa vie en décodant leurs génotypes, les composants nucléotidiques de l’ADN. Le problème est toujours le même, comment savoir si ces modifications n’auront pas de conséquences néfastes ou inattendues dans le temps ? La durée échappe à la science. Elle ne peut pas maîtriser les effets du temps sur la sélection qu’elle aura faite. Nous pourrions nous arrêter là quant à la question de savoir si l’on peut réduire le vivant à une machine mais il y a quelque chose qui pose encore problème. Bien que nous venions de suffisamment démontrer que le vivant ne se réduit pas à une machine, le fait que la science soit sourde à cette irréductibilité nous amène à nous interroger sur ce qui la pousse à agir en dépit des risques qu’une telle réduction pourrait entraîner. Admettons que la biologie soit en mesure de connaître et de maîtriser toute la structure informationnelle de l’ADN, sera-t-elle en droit de modifier le vivant sans limite ? Peut-on trouver une limite dans cette réduction de la science et n’est-elle pas déjà franchie ou sur le point de l’être ?

La biologie agit sur l’ADN pour améliorer les fonctions du vivant. Nous allons nous interroger sur la motivation et la légitimité d’une telle démarche en analysant la place de la biologie et de la science dans la société. Pour cela, nous allons nous intéresser à la conception de bio-pouvoir de M.Foucault et à l’implication de l’homme et de la société dans la question de cette réduction du vivant à une machine. L’Homme fait aussi partie du vivant et le pouvoir politique est aujourd’hui accès sur l’homme en tant que vivant, dans l’usage qu’il fait de sa liberté. Il s’agit d’un pouvoir d’assujettissement, c’est-à-dire qui fait de l’individu un sujet libre, libre de choisir ce qui le rendra heureux. Et autour de ces comportements, de ces usages de la liberté vont se mettre en place des technologies de pouvoir. Ces technologies vont, à partir de l’étude de ces comportements produire des lois dites « normatives » dans les différents domaines du comportement des individus tels que la médecine, l’économie ou encore les administrations. Le pouvoir et les lois ne viennent plus d’en haut comme ce pouvait être le cas avec le Souverain mais d’en bas, dans l’usage que les individus ont de leur liberté. Ce processus peut se comprendre en analogie avec l’étude des réactions chimiques. Pour comprendre une réaction chimique, il n’est pas suffisant de s’intéresser au mouvement d’une molécule. Car le mouvement de chacune des molécules observées individuellement sera différent les uns par rapport aux autres. Pour comprendre une réaction, il faut se placer à l’échelle d’une population. C’est alors qu’il sera possible d’observer un mouvement général à partir duquel il sera possible de tirer une loi pour comprendre les mouvements de molécules lors d’une réaction chimique. Il en va de même pour le bio-pouvoir. Tel des molécules, les sujets libres sont en mouvement continuel. Si on se place à l’échelle de l’individu, on remarquera que les mouvements sont différents les uns des autres alors que si on se place à l’échelle d’une population on pourra observer un mouvement général, une norme. La loi du bio-pouvoir n’est donc qu’une norme extraite par observation d’une population de sujets libres. La différence essentielle dans cette analogie est la possibilité qu’ont les individus de transgresser cette loi que les molécules n’ont pas en chimie. C’est aussi en cela que le sujet est libre, il est aussi libre d’agir contre les lois, contre les normes. Mais ce sera encore participer de la norme. La société est donc normalisée et normalisatrice. Il s’agit donc à nouveau d’un système auto-référentiel où la société produit des normes en réaction desquels elle agit pour en produire de nouvelles. Et les technologies de pouvoir qui se sont mises en place au travers de cette société normalisatrice fonctionnent de la même manière. Puisque notre liberté est de tendre vers le bonheur, il est normal que la biologie tende vers ce même but en améliorant notre agriculture, en sélectionnant les embryons normaux de ceux qui contiennent des anomalies génétiques. Cette normalisation se constate jusque dans le langage. Les embryons « normaux » sont ceux qui ne présentent pas de mutations néfastes de leur ADN, les autres sont considérés anormaux en raison des conséquences négatives que cela aura sur leurs fonctions au cours de la vie du futur nourrisson. C’est ici que nous pouvons comprendre comment une norme est produite. Car avoir un enfant avec une structure génétique dite « anormale » comme c’est le cas de la trisomie est considéré comme un empêchement au bonheur. Un enfant trisomique représente beaucoup de contraintes quant à ce qui est généralement considéré comme une vie « normal », qui tend vers le bonheur. Pour son propre bonheur, pour aspirer à une vie normale, personne ne souhaite avoir un enfant trisomique. Dès lors que l’on pense à son bonheur, on pense à des enfants « normaux » et en bonne santé. La norme s’est donc non seulement intégrée dans nos habitudes de langage mais aussi dans nos habitudes de pensée. Et parmi ces habitudes de pensée une est de considérer ce qui est normal comme ce qui est bien. Ce qui dans la norme est bien et ce qui ne l’est pas est mal.
C’est en partie sur cela que repose les pratiques de réduction de la biologie. Réduire le vivant à l’ADN est bien car cela permet d’éviter d’avoir des enfants trisomiques et ainsi de vivre heureux, de vivre « normalement ». Les technologies de pouvoir sont donc régulatrices en cela qu’elle oriente la norme dans une démarche effrénée de bonheur. Cette confusion de la morale et de la norme est-elle valable ? La norme peut-elle se substituer à la morale ? Notre liberté de tendre à notre bonheur peut-elle être la seule référence de la moralité ?
C’est en partie au nom de ce bonheur collectif que la biologie effectue cette sélection du vivant. Mais peut-on penser qu’il est morale que cette sélection conduise à la disparition de certaines espèces ? C’est aussi ce vers quoi nous fait tendre cette pratique de sélection. Certaines espèces de végétaux et d’animaux sont sélectionnées au détriment d’autres pour améliorer la qualité de vie de notre espèce. A-t-on le droit de se substituer à la sélection naturelle ? Pouvons-nous déterminer cette sélection et par là l’avenir même du vivant ? Nous avons vu que la sélection naturelle tend certes vers l’amélioration mais aussi vers la complexité. Cependant, une telle sélection, la sélection artificielle de la biologie tend à simplifier le vivant, à réduire le vivant à ce qui produit davantage de bonheur pour l’Homme. L’Homme est en train de marquer l’empreinte de son artifice sur la structure naturelle du vivant ainsi que la sienne propre. L’enjeu de la réduction du vivant à une machine est donc celle de l’avenir de l’humanité et plus largement de celui du vivant. Peut-on réduire la nature du vivant à une nature humaine ? Tout peut-il ne tourner qu’autour de l’homme et de l’amélioration de son espèce ? La question est difficile car il n’est pas possible de prévoir ce que de tels changement peuvent avoir comme conséquences. Nous ne sommes pas encore en mesure de penser dans le temps. Car tout évolution est selon Bergson créatrice alors que nous avons habituellement tendance à penser que ce n’est qu’un réarrangement perpétuels de ce qu’il s’est déjà produit dans le passé, comme si tout pouvait se déduire. Or ce n’est pas le cas. Il n’y a pas de réelle légitimité de la biologie à agir sur la sélection naturel, à considérer le vivant comme une machine. Notre course à notre amélioration peut aussi bien nous conduire au bien-être qu’à une forme de mal-être. Reprenons l’exemple du décodage du génotype. A partir de notre ADN il est possible de prévoir les condition de vie d’un individu. Ainsi, il sera possible de savoir s’il aura tendance à développer des cancers, à avoir des problèmes cardiaques ou encore respiratoires. Les conséquences d’une telle pratique peuvent être très mauvaises. En fonction des génotypes, c’est-à-dire que l’on ait ou non un génotype « normal », les assurances ne seront pas les mêmes, l’accès au travail pourra en être affecté, la sécurité sociale pourra elle aussi être différente selon les risques de santé que nous présente le génotype. Et la liste n’est pas exhaustive. Notre quête de bonheur et de bien-être peuvent nous conduire à l’inverse, ce que cette exemple illustre bien. Par ailleurs, c’est ce que nous pouvons d’ors et déjà constater plus concrètement et à plus grande échelle dans notre impact sur le réchauffement climatique. Nous avons accéléré ce processus naturel en produisant une forte de concentration de dioxyde de carbone qui vient accélérer le processus naturel de réchauffement. Et nous savons que nous ne pouvons pas ralentir ce réchauffement pour qu’il revienne à son rythme naturel. Alors qu’il était « normal » d’user des ressources terrestres sans soucis de l’équilibre des systèmes écologiques nous considérons aujourd’hui notre action anormale en connaissance des conséquences que celle-ci a pu avoir. La norme ne nous garantie donc pas de sécurité quant aux conséquences de nos actions, y compris dans celles concernant les modification génétiques de la biologie. Là encore il faut penser l’Homme dans le temps, dans son système naturel car il en dépend. Nous ne nous réduisons pas à la nature mais nous faisons partie de son système auto-référentiel, son écosystème. Car le vivant en tant qu’individu est auto-référentiel mais il en va de même pour l’organisation globale du vivant aussi appelée biosphère. La biosphère est auto-référentielle et nous commençons à le comprendre depuis quelques décennies à travers cette notion d’écosystème. Nous avons un corps naturel et une pensée, un savoir, une raison, quelque chose qui n’est pas de l’ordre de la nature mais de l’humanité. L’Homme ne se réduit pas à la nature mais il en dépend tout comme l’ADN dépend de sa structure physico-chimique sans pour autant si réduire. Ainsi, peut-être pourrions-nous penser qu’en devenant auto-référentiel, l’homme en tant que raison dans sa structure de bio-pouvoir s’est extrait du temps naturel. Il s’agit d’un temps qu’il s’est crée dans la spatialité et les besoins qu’elle comporte et non dans la durée réelle. Mais en se transformant ainsi, l’Homme n’a-t-il pas rompu le système auto-référentiel que nous pourrions appelé naturel ? La nature, c’est-à-dire l’ensemble du vivant ne peut se réduire qu’à une seule espèce. Le tout ne peut se réduire à la partie. La nature ne peut être qu’humaine. Le problème devient donc ici celui de notre responsabilité. Comment peut-on porter la responsabilité d’une pareille prise en charge du vivant ? Car il y a un élément que nous semblons oublier dans notre recherche effrénée de bonheur. Notre liberté ne se réduit peut-être pas simplement à celle de tendre au bonheur. D’après notre analyse, ne pouvons-nous pas affirmer que notre corps naturel, le corps physique a aussi une liberté, celle d’évoluer ? Et finalement, cette indifférence à l’égard de cette liberté n’est-elle pas ce qui peut provoquer notre impuissance dans notre processus même d’amélioration de la structure génétique de notre corps et de celui du vivant en général ? Dans notre objectif aveuglant de tendre au bonheur ?

Cette question de savoir si l’on peut réduire le vivant à une machine est lourde de ses enjeux. Nous pouvons réduire le vivant à une machine puisque c’est à partir de cette réduction que nous le modelons pour améliorer nos conditions d’existence. Le système auto-référentiel qu’est devenu l’homme par ses artifices tend à inclure le vivant dans son système mais il est arrêté ou au moins gêné car le temps de la science n’est pas en mesure de supplanter le temps de la nature, le temps réel. Pour le moment cet élément essentiel nous échappe. Le fait même qu’il nous échappe peut nous conduire à penser que le temps de la nature ne cessera de se dérober à nous en posant les problèmes que nous commençons déjà à connaître tant que nous le considéreront à la manière de la science. Le temps de la nature coule sans cesse alors que nous ne cessons de l’arrêter, de lui poser des moments. Nous tentons de prévoir les pénuries d’eaux potable, la fin de vie même de notre planète ou encore les conséquences du réchauffement climatique, mais à chaque fois, nous voyons émerger de nouveaux problèmes que nous n’avions pas prévu. Nous sentons bien ici une sorte d’incompatibilité de nos deux systèmes auto-référentiels que sont la nature, le vivant dans dans son temps, et l’homme dans son temps spatial. Cette lutte vient de notre incompréhension du temps de la nature. Nous pensons la maîtriser ainsi par notre intelligence mais les dérèglements et problèmes que nous commençons à voir surgir de plus en plus révèle bien l’erreur de la science dans sa connaissance du vivant. Le vivant ne peut être réduit à une machine. Le vivant possède son indépendance et une légitimité dans son amélioration et sa complexification que nous ne pouvons pas réduire à nos conceptions scientifiques actuelles. Car si nous réduisons le vivant à une machine en vue d’une amélioration, cette amélioration n’est que celle de notre espèce et réduit le hasard des mutations génétiques à notre seule amélioration. Nous ne sommes pas en mesure de nous substituer à la nature en substituant le vivant à une machine en cela que nous ne sommes pas capable d’assurer la complexification du vivant. Nous n’en sommes pas capable aussi bien physiquement que moralement car ce qui est morale relève finalement de la norme qui se base sur cette liberté d’être heureux, une amélioration de notre seule condition d’homme. Nous retrouvons donc là encore notre cercle vicieux. De quelque façon que ce soit le vivant ne peut se réduire à une machine ou à une vision scientifique du temps. Il est donc nécessaire d’introduire une vision naturelle du temps, une vision de ce qu’il est réellement c’est-à-dire de la durée non seulement dans notre connaissance du vivant mais dans notre quête de bonheur. C’est ainsi qu’il faut agir ; dans ce temps. Et c’est ce qui nous permettra d’inclure notre recherche d’amélioration de notre espèce dans le vivant, sans le perturber et surtout sans qu’il ne disfonctionne.

Pour aller plus loin :

H.Bergson, La pensée et le mouvant, L’évolution créatrice.

Canguilhem, Le normal et le pathologique.

M.Foucault, Histoire de la sexualité, Tome I, La volonté de savoir (commentaire dans la rubrique Philopure).

J.Habermas, Avenir de la nature humaine.

16 réflexions sur “ « Peut-on réduire le vivant à une machine ? » ”

  1. Une très grande étude du sujet. J’ai beaucoup apprécié la lecture.
    Tu sais que j’ai eu beaucoup de problème pour accéder à ton site alors j’avais pensée la question avant de voir ton développement et nous n’avons pas pris le sujet de la même façon.
    Je te poste le plan détaillé que j’ai imaginer pour répondre à ce sujet.

    PEUT-ON REDUIRE L’ETRE VIVANT A LA MACHINE ?
    MÉCANISME ET FINALISME : DEUX PERSPECTIVES INCONCILIABLES

    ANCIENNE CONCEPTION DU VIVANT

    L’origine apparente du vivant semble être son finalisme : on a longtemps pensé qu’il avait une finalité absolue, qu’il s’agissait d’une partie de la nature soustraite à l’ordre général de cette dernière. Le vivant était considéré comme régit non pas par des lois comme celles qui régissent l’ensemble général de la nature, mais par un principe spécial : une « force vitale » aussi appelée « Souffle », « Âme », « Esprit », « Vie ». Cette tendance est appelée « vitalisme » métaphysique du Vivant qui veut expliquer ce dernier en recourant à une entité mystérieuse, cachée et donc par définition inconnaissable, inexplicable.

    LES CONDITIONS D’UNE CONNAISSANCE DU VIVANT

    La biologie ne pourra devenir une science qu’après une rupture avec cette métaphysique : en chassant la métaphysique du vivant ou en réinsérant le vivant dans l’ordre de la nature dont la science physique met à jour les lois.
    C’est ainsi que s’impose le modèle de la machine. Il permet de considérer le vivant comme un simple mécanisme soumis aux lois de la physique. Le vivant n’aurait alors plus rien de mystérieux, donc d’inconnaissable comme le montre Descartes dans « les Principes de la Physique ». L’affirmation de la continuité entre les êtres vivants et les machines artificielles (fruit de la technique humaine) ne présente qu’une différence d’ordre quantitatif et non qualitatif. En effet, les hommes sont composés de mécanismes d’ordre microscopiques alors que les machines sont composées de matériaux macroscopiques (à échelle humaine, puisque agencés par eux). Mais dans ces deux cas, c’est un corps de même nature soumis aux mêmes lois : Celles de la physique. Il devient dés lors possible d’étudier le vivant sur le modèle de la machine.

    UNE ANALOGIE A PORTÉE HEURISTIQUE

    Attention : La comparaison entre organismes et automates n’est qu’une simple analogie et on ne doit pas y voir une sorte d’aveuglement des physiciens de l’époque, mais l’usage d’un modèle heuristique permettent de souligner la similitude de fonctionnement malgré la dissemblance de composition.

    Exemple : Les ressors ou les tuyaux d’une montre nous donne un modèle plus grossier du fonctionnement des nerfs, des muscles, mais tout s’explique dans les termes du mécanisme.

    Ce modèle nous permet :
    • D’éliminer du vivant toute finalité interne : les organes ne doivent plus êtres appréhendés par des causes finales, leur arrangement seul rend compte de la fonction remplie.
    • Il rend possible l’autonomie du vivant, rend caduque l’hypothèse animiste (qui prête une âme à toute chose)  l’explication mécanique du vivant évite le recours à l’âme comme souffle vital animant la matière de manière mystérieuse.
    • Elle recherche au contraire le principe de vie dans le corps lui-même. Ainsi la vie s’explique par la chaleur et les mouvements du sang qui irrigue les organes et les maintient en état de fonctionnement.
    • La vie devient un mouvement purement matériel et s’explique à partir de la capacité de la matière à produire par elle-même cette chaleur et ces mouvements (inutilité des autres choses).
    • Le corps est le principe de son propre mouvement et est donc à l’origine de sa vie comme de sa propre mort.  La mort n’est plus représenté comme une âme qui s’absente, elle est avant tout le résultat d’un phénomène matériel d’usure.

    CONCLUSION

    Ainsi, concevoir un corps vivant à l’image d’une machine que l’on fabrique permet de le rendre concevable, mais le modèle de la machine n’est qu’un outil méthodologique destiné rendre un corps vivant plus intelligible. Le modèle mécanique n’a qu’une portée opératoire.
    Descartes ne le présente pas comme vrai, mais comme uniquement vraisemblable. Ce modèle a une valeur de machine de guerre contre l’animalisme n’a pas d’autres prétentions théoriques. Cependant, sa thèse débouche paradoxalement sur une mise à mort de la vie, car en la réduisant à un mécanisme, on ne peut pas en reconnaître la spécificité.
    Au sujet de l’exemple cartésien de la montre, Kant soulève les limites de ce mécanisme et réintroduit la finalité au titre d’hypothèse méthodologique permettant de ressaisir la spécificité du vivant.

    J'aime

  2. Cet article est assez intéressant mais il contient quelques inexactitudes, plus précisement il ne reflète pas fidèlement l’état d’avancement actuel de la science. Je n’ai guère le temps de produire une étude critique détaillée de ton texte, je me contenterai donc de signaler quelques erreurs et de te renvoyer vers des auteurs de référence sur le sujet.

    Tu écris que « L’ADN ne permet pas de définir le vivant car le vivant ne se réduit pas à des phénomènes physico-chimiques bien qu’il en dépende. »

    De très nombreux biologistes définissent le vivant comme un ensemble de phénomène physio-chimiques, au sens que le vivant obéit à toutes les lois physico-chimiques. Les thèses vitalistes ne peuvent plus tenir.

    Plus loin, tu justifies comme suit ta position :

     » Il y a quelque chose de plus, une chose qui s’ajoute à ces phénomènes physico-chimiques ; les propriétés informationnelles. Les propriétés informationnelles viennent des phénomènes physico-chimiques mais ne s’y réduisent pas. D’où viennent alors ces propriétés informationnelles ? Si elle ne viennent pas de phénomènes physico-chimiques, de l’activité de la matière, elles viennent alors de quelque chose qui se trouve au-delà de la matière. Il s’agit d’une entité métaphysique, le hasard de la sélection naturelle. »

    Les propriétés informationelles de la cellule sont portés par l’ADN, l’agencement des nucléotides et uniquement par cela. Il n’y a pas nécessité d’invoquer une entité métaphysique. L’information est une catégorie du réel décrite par la physique au même titre que l’énergie ou la matière, elle n’a littéralement rien de méta-physique. Certes, ces descriptions mathématiques – que cela soit la théorie de Shannon ou la théorie algorithmique de l’information de Kolmogorv – sont de l’avis des spécialistes insuffisantes. Il n’empêche qu’il existe des tentatives pour les utiliser en biologie afin de décrire l’information génétique.

    Je te renvois vers les réflexions du généticien Antoine Danchin. Sa pensée répond aux questions soulevées par ton article de façon radicalement différente. Danchin soutient que la sélection naturelle doit être intégrer comme un principe fondamental de la physique (elle n’a donc rien de métaphysique) et que la cellule est descriptible comme une machine universelle de Turing (le modèle théorique d’un ordinateur)
    Voici son site internet : http://www.normalesup.org/~adanchin/AD/Antoine-Danchin.html
    L’article où il replace la sélection naturelle au sein de la physique : http://www.normalesup.org/~adanchin/science/vision_fr.html
    Ses réflexions de « biologie théorique » sur ce qu’est la vie, la place de l’information dans le vivant, etc : http://www.normalesup.org/~adanchin/AD/ch3.html#information

    Je pense que ces écrits pourraient éclairés sous un angle nouveau ta conception du vivant.

    Pour compléter ce qui a été dit par le précédent commentateur, le modèle mécaniste de Descartes exclut la finalité interne du vivant et ne saisit pas la spécificité du vivant. Darwin a révélé cette spécificité : l’évolution du vivant, l’inscription du vivant dans une dimension historique qui permet de réintroduire la finalité en biologie, et le temps en science.

    Comme tu l’as rappelé le temps a longtemps été évacué par la science, spatialisé par les mathématiques. Sa compréhension nouvelle en science ne concerne pas que la biologie. La physique prend en compte l’irréversibilité des processus naturels depuis la création de la thermodynamique et l’introduction de la notion d’entropie. A ce sujet, on peut consulter les ouvrages remarquables d’Illya Prigogine. Je ne saurai dire si la science a surmonté l’opposition entre temps objectif et durée subjective telle qu’elle est définie par Bergson (n’ayant pas lu cet auteur), mais il est sûr que le problème ne se pose plus dans les mêmes termes aujourd’hui.

    Enfin, aucun biologiste n’a jamais tenu le discours simpliste selon lesquels les gènes seraient le seul déterminant de la vie. Tout les scientifiques s’accordent pour dire que les gènes interagissent avec l’environnement pour donner l’individu et ses caractères. Les recherches actuelles en biologie s’intéressent de plus en plus à cette influence de l’environnement sur l’expression des gènes et sur la formation de l’individu, aux processus dit d’épigenèse. C’est à dire à la formation de l’individu et à son adaptation à l’environnement au cours de sa vie, dans la durée.

    J’espère t’avoir livré quelques futurs et utiles pistes de réflexions 😉

    J'aime

    1. Bonjour,

      Pour commencer, je te remercie de l’intérêt que tu portes à la fois à ce sujet ainsi qu’aux travaux que j’ai effectué dessus.

      Afin de répondre le plus efficacement que possible aux points que tu as soulevé, je vais partir de ta première remarque « Les thèses vitalistes ne peuvent plus tenir ». Je suis bien d’accord avec cette position. Cependant l’orsqu’en effet je dis que « L’ADN ne permet pas de définir le vivant car le vivant ne se réduit pas à des phénomènes physico-chimiques bien qu’il en dépende » et bien que tu aies raison, je ne vois pas en quoi cette affirmation te permet d’infirmer la position vitaliste.

      Il ne faut pas non plus perdre de vue l’exigence philosophique qui est de comprendre ou connaître le vivant dans sa réalité. Le vivant n’obéit pas uniquement qu’à des lois physico-chimiques. Ta position est celle d’un déterminisme fermé. C’est celle de la science positive qui pense que tout est déterminé et explicable par la matière, qu’il n’y a pas d’esprit (ou d’âme) et donc pas de métaphysique. C’est une position qui s’appuie sur une thèse physicaliste. Or cette position ne tient pas pour de nombreuses raisons. Je vais en développer quelques unes pour m’expliquer.
      Pour cela, je vais partir d’une affirmation simple de ce déterminisme fermé, celle qui dit que s’il n’y a pas d’ordre (celui d’une loi par exemple) c’est qu’il y a désordre. C’est faux et cette simple manière de penser reflète bien l’erreur de cette position. Car et c’est aussi ce que soutient Canguilhem ( Cf. Le normal et le pathologique) il n’y a pas de désordre mais substitution d’un ordre attendu à un autre ordre. Le désordre c’est encore de l’ordre. Au travers de sa conception de la pathologie Canguilhem s’apprête ici à donner une conception nouvelle du vivant. Car contrairement à ce qui est affirmé par ce déterminisme, la maladie n’est pas un désordre mais un ordre qui se substitue à un autre. C’est une nouvelle allure de vie dont on a à souffrir en attendant qu’elle ne soit dépassé. Ce dépassement est un dépassement de soi, c’est l’adaptation, l’évolution. Le vivant intègre ainsi ce qu’il n’est pas (la pathologie puisqu’il tombe malade) pour devenir autre chose, un être différent par ce qu’adapté. Le vivant se fait lui-même, il fait sa loi en permanence. Et puisqu’il n’y a plus de fixité de la loi il faut plutôt parler de norme. Le vivant est donc normé ou plutôt normatif ; il fait sa norme lui-même. Voici ce que j’appelle un système auto-référentiel. Et à ce jour, il n’y a aucune science correspondant à une telle réalité même si, comme tu l’as dit à juste titre il y a des tentative mais qui par définition sont vaines et non-abouties car si elles aboutissaient on ne parlerait plus de « tentatives ».

      A ce niveau une autre difficulté pourrait encore m’être posée car je n’ai pas vraiment répondu précisément à ta considération physicaliste concernant l’ADN et ses propriétés informationnelles. Je compte bien sûr m’appuyer sur ce que je viens à l’instant de développer mais je préciserai que la science (dans quelque domaine que ce soit) et plus précisément ce déterminisme fermé n’est pas non plus complètement dépassé. Au sens où la thèse physicaliste permet je l’admet une certaine compréhension du vivant mais cette compréhension est celle de ce que nous pouvons appeler un niveau de base, certes essentiel mais il ne faut pas s’y arrêter. Ce qui me ramène à l’ADN. Je conviens bien que la science est aussi compris le second niveau, c’est-à-dire les propriétés informationnelles. Ce que je n’ai certes pas précisé dans mes travaux c’est que l’erreur de la science tient dans la hiérarchisation de ces niveaux. Ils ne se superposent mais au contraire se mélangent. C’est la même idée que celle de l’analyse de la pathologie que je viens de faire ci-dessus. Le vivant ne peut être compris de manière linéaire, il ne peut être mis à plat : il n’y a pas de plénitude du monde. La thèse physicaliste ne tient vraiment pas. Elle ne prend pas en compte l’univers des possibles. Car c’est cela que fait le vivant, il crée de nouveaux possibles par « dépassement » ou encore il évolue par mélange des niveaux. C’est la dessus que se construit la vision du vivant de Canguilhem, celle d’un déterminisme ouvert, ouvert sur cet univers des possibles. Cet univers des possibles est le hasard, hasard des mutations génétiques mais aussi de celui des normes que le vivant se crée. La métaphysique a donc sa place, là même où la science trouve sa limite.
      De plus, il ne faut pas oublier que ce caractère normatif du vivant appartient au vécu, c’est-à-dire à l’expérience et non pas à l’expérimentation. L’expérimentation c’est faire violence à la nature en la découpant, en l’aplatissant alors que l’expérience c’est le vécu, le vivant ou plutôt ici le vital dans sa réalité, dans son évolution, sa durée. Ce qui me ramène de nouveau à Bergson et sa conception de la durée. L’oeil métaphysique est nécessaire pour comprendre le vivant dans sa réalité, car la science n’est pas en mesure d’avoir pareille saisie du temps ; l’intuition. Je pourrai ici poursuivre avec une objection que je pourrai me faire concernant les nouveaux opérateurs en science sur cette durée car il y a une réelle attention qui est de plus en plus portée à ce problème aujourd’hui dans le monde de la science qui se rend compte que leurs méthode ne sont pas adaptées aux exigences de connaissance de la vie.

      Car l’enjeu je le rappelle est de taille, il s’agit pour nous en tant qu’être humain de se substituer à la nature et sa sélection. Mais comme je le dis en seconde partie il s’agit pour nous qui sommes de par notre culture un système auto-référentiel d’englober le système auto-référentiel qu’est la nature ou le vivant. Car nous commençons déjà à agir alors que nous savons bien que nous n’avons pas de connaissance lucide, une connaissance réelle de ce sur quoi nous agissons. Alors comment même penser les conséquences d’une telle incompatibilité ?
      Voilà ce que je critique, cette façon d’agir, après je n’enlève rien de la force de la science qui a je le soutien une place importante est plus que légitime à tenir. Là où elle déborde à mon sens c’est quand elle prétend mettre à plat ou encore réduire ce qui est à la matière et c’est ce que je viens de critiquer.
      Avant de terminer, la chose à laquelle je tiens à approfondir c’est la légitimité de la métaphysique en science, c’est-à-dire de l’épistémologie et donc de la philosophie. C’est la même chose que pour les démonstrations que je viens d’exposer. Si on hiérarchise on est dans l’erreur. Science et métaphysique forment elles aussi un système auto-référentiel. Au sens où la science permet la naissance de la métaphysique lorsqu’elle atteint sa limite dont nous avons ici eu un exemple et qu’à son tour la métaphysique rectifie cette erreur pour permettre à science de progresser.

      Avant de conclure, je tiens à faire une dernière précision. Mes travaux sont de l’ordre de la philosophie des sciences, c’est-à-dire qu’ils concernent l’épistémologie. Je ne m’intéresse donc pas à la technique elle-même comme pourrait le faire un scientifique qui par exemple critiquerait la travail d’un autre scientifique. Je n’ai pas et ne peut avoir une telle prétention. Ce qui m’intéresse est d’ordre conceptuel. Je m’intéresse à ce que dis la science et à partir de quoi. Je m’interroge sur la légitimité de leur position ou sur les méthodes d’acquisition de la connaissance qui fonde leur position. Ainsi c’est en partie pour cela que je ne me suis pas lancé dans la lecture des références que tu m’as indiqué et qui auraient pourtant leur place dans ma culture pour ce domaine de mon exercice philosophique. A l’inverse pour me comprendre, la lecture de Bergson et ici Canguilhem n’est pas absolument indispensable au sens où seul, le principe de l’argumentation peut suffire pour accéder à la vision philosophique d’un auteur et/ou sa critique.

      Enfin, pour terminer par ce qu’il le faut bien, je te ferai part d’une chose que j’ai remarqué dans ta réponse et a donné lieu à un débat que j’ai eu avec un ami concernant la notion de hasard. C’est-à-dire qu’il y avait désaccord concernant la nécessité et la contingence. A mon sens et ici concernant les mathématiques il n’y a pas de nécessité dans le hasard mais simplement corrélation malgré ou avec l’outil de calcul des probabilités. Ce débat a quand même duré un certain temps et ma réponse à ton commentaire commence aussi à l’être. C’est pourquoi je te laisse donner ton avis là-dessus qui je pense sera assez précis et opposé au mien. J’aurai bien le temps d’exposer mon argumentation à la suite.

      Ainsi, je te remercie car en effet tu me permets d’éclaircir certains de mes arguments et de préciser ce sur quoi ils portent. Je pense en effet qu’il y a encore beaucoup à en dire, même à ce niveau, par exemple concernant l’histoire et la géographie et leur rôle dans l’adaptation du vivant. J’espère que tu seras toujours autant intéressé par cette orientation possible d’un éventuel débat.
      Bien cordialement, Loac

      J'aime

  3. Ce sujet est vraiment très intéressant. Et les différents commentaires apportent des réflexions très originales et de nombreuses pistes supplémentaires. Je vous remercie d’avoir partager vos connaissances car cela m’a beaucoup fait réfléchir. J’aimerai donc apporter ma réflexion personnelle dont j’espère qu’elle sera pertinente. J’espère aussi que cela permettra de commencer une discussion avec vous, pour corriger ou développer certaines questions que je me pose.

    La 1ere partie de la dissertation est principalement composée d’une réflexion sur rôle de l’ADN. Victor y est aussi amené aussi dans son commentaire. Je tiens à rappeler que c’est l’article historique de Crick et Watson de 1953 qui a décrit pour la première fois la structure de la molécule d’ADN. Cette structure particulière, c’est-a-dire en double hélice de nucléotides complémentaires, nous a permit de comprendre et de décrire les fonctions essentielles remplies par l’ADN. On se souvient de nos cours de génétique au lycée où l’on nous a appris que la molécule d’adn est le support de l’information génétique. C’est-à-dire que la succession des nucléotides qui la compose permet de coder l’information qui permettra, entre-autre, de synthétiser les protéines dans la cellule. L’ADN est donc comme une mémoire qui stocke cette information, qui pourra donc être utilisée (expression) et recopiée (la transmission par l’hérédité). Loac a résumé quelques mécanismes de l’expression dans la cellule eucaryote : ADN, ARNm, ribosomes, RE, appareil de Golgi etc… Mais cette vision du vivant est justement très mécanique et fait plus penser a une machine bien huilée qu’à un composant du vivant. Et c’est la qu’est toute la légitimité de la question de la réductibilité du vivant à une machine.

    Tous ces mécanismes permettent de très bien expliqué le vivant sur un point physico-chimique et comme le fait remarqué Victor, « les thèses vitalistes ne tiennent plus ». Mais « Il y a quelque chose de plus, une chose qui s’ajoute à ces phénomènes physico-chimiques: les propriétés informationnelles [et par la] le hasard de la sélection naturelle ». Les mutations génétiques, la sélection naturelle, l’évolution, etc… serait cela qui apporterait au vivant une sorte de supériorité par rapport à la machine.
    On remarque que Victor et Loac ont des visions différentes sur ce point précis. Ce dernier voit ça comme une « entité métaphysique », dans le sens où la physique ne nous permettra pas de prévoir l’évolution. Mais Victor a aussi parfaitement raison lorsqu’il oppose la remarque que même s’il y a un hasard qui intervient ici, cela ne contredit en rien la physique. Et même, on peut dire beaucoup, si l’on considère ces phénomènes dans le cadre des théories de l’information. Mais de la à dire que « la sélection naturelle doit être intégrer comme un principe fondamental de la physique » ou à considérer l’information comme une « cinquième catégorie de la Nature » au même niveau que « la Matière, l’Énergie, l’Espace et le Temps » (Antoine-Danchin) ça me parait un peu extrême… D’ailleurs, depuis Einstein, et sa fameuse équation E=mc2, on peut dire qu’il y a une équivalence matière-Energie. De même, l’espace et le temps peuvent être considéré comme une même catégorie l’espace-temps (un espace a 4 dimensions, avec des lois particulières). Je n’aurai donc personnellement distingué que 2 catégories essentielles dans la nature.

    Nous allons essayer de rester dans un cadre plus philosophique que scientifique. Bien qu’il va falloir comprendre certaines théories pour en déduire des idées philosophiques.
    Justement, une petite digression sur le hasard. Ce n’est pas parce qu’on rencontre le hasard qu’on ne peut rien dire sur le futur. L’exemple le plus simple est le jeté d’une pièce de monnaie. Évidemment, je ne peux pas prévoir de quel coté elle va retomber. Mais, on peut dire que ce hasard respecte quand même une loi (une loi d’équiprobabilité dans notre exemple) et donc que dans le futur, après un grand nombre de lancés, la pièce retombera en moyenne autant de fois d’un coté que de l’autre. Suivant le phénomène aléatoire qu’on considérera, on pourra toujours y discerner différentes caractéristiques. Cela peut aller de la théorie de probabilité, au mouvement brownien jusqu’à la théorie du chaos (dont on va devoir revenir lorsqu’on parlera de déterminisme). Je pense que bien comprendre cette notion de hasard est déjà très important. Un autre exemple bien connu: si je vais beaucoup trop jouer au casino, je finirai pauvre… Je ne suis pas voyant, c’est juste que les lois sur le hasard permettent, dans une certaine mesure, de prévoir certaines caractéristiques du futur.

    En quoi le hasard est-il important dans notre contexte? Parce que c’est, entre autre, ce qui provoque le débat sur la sélection naturelle. Si les théories de l’information et les théories mathématiques des probabilités sont insuffisantes pour décrire l’information génétique (il faudrait d’ailleurs préciser en quoi elles sont insuffisantes??), je ne vois pas l’intérêt de considérer une entité métaphysique ou de rajouter la sélection naturelle comme un principe fondamental de la physique. La biologie doit juste utiliser ces théories, développer dans ce contexte une nouvelle approche de l’information génétique, de la sélection naturelle et du vivant. Tout comme, l’utilisation de la physique et la chimie a permis de mieux décrire le métabolisme. De même, considérer le fonctionnement de la cellule comme une machine de Turing est très intéressant. En effet, on voit bien comment le stockage de l’information et son expression pourrait être décrit par ce modèle. Mais comment modéliser la division cellulaire par exemple dans ce modèle la? Et d’autant plus, en gardant à l’esprit que le hasard est très présent dans cette étape: erreurs lors de la réplication de l’adn (mitose), méiose, crossing-over etc… et que c’est principalement ces phénomènes qui sont à l’origine de l’évolution. J’aimerai donc bien un éclaircissement sur ce point. En attendant, j’adopterai plutôt le point de vu de Loac: le vivant à quelque chose de plus qu’un simple ordinateur « tout en respectant entièrement les lois des théories actuelles » (Fanny). Je vois pourtant une premier objection en se tournant plutôt vers la méthode de « programmation » de cette ordinateur, je pense en particulier aux algorithmes génétiques justement. Il faudrait y revenir…

    J’aimerai aussi ajouter une remarque pour nuancer l’importance de l’adn. On a discuté du rôle de l’adn et ce que cela impliquait et en quoi cela donnait une spécificité au vivant. Cependant, il ne faut pas oublier que l’adn ne définit pas entièrement un être vivant. Par exemple, deux jumeaux ont le même adn. Ils auront alors le même phénotype (couleurs des yeux etc… ). Leur vécu est aussi important. Ils pourront donc avoir des différences physiques: cicatrice par exemple. Mais ils auront surtout des caractères différents, une individualité propre etc… Cette remarque est un peu hors sujet, mais permet quand même d’apporter une petite différence vivant/machine supplémentaire (et discutable): la machine est construite d’après un plan et dans le but de réaliser une fonction précise. Elle ne fera que ça tout le long de son existence. Un être vivant n’a pas de finalité et son « plan architectural » ne le définit pas entièrement.

    Pour en revenir à la machine de Turing, on pourrai faire une objection: si ce modèle de machine ne convient pas, peut être pourrait-on en développer un autre qui soit plus proche d’un être vivant. Comme le fait remarquer Fanny, on pourrai faire une analogie avec une machine puisque tout le fonctionnement d’un corps s’explique par des termes mécaniques, mise à part le côté évolution (qu’il suffirait d’ajouter à une machine « évolutive ». Mais on inverse alors du sujet puisque on essaye là de « réduire » la machine au vivant). Ce que je veux dire par la c’est qu’à aucun moment nous n’avons remis en cause le déterminisme. En effet, comme le fait remarquer Loac dans sa réponse, la façon de présenter les caractéristiques du vivant reste d’ordre du déterminisme. Or hasard ne s’oppose pas à déterminisme. En effet, on arrive « assez bien à fabriquer » du hasard avec un ordinateur classique. On en arrive donc aux liens entre imprévisibilité et déterminisme ce qui pourrait être un autre post…

    Je pense que contrairement à ce que Loac avance, le problème ne vient pas de « notre incompréhension du temps de la nature ». Scientifiquement, le temps (et donc la durée) est plutôt bien étudié et certaines propriétés cachées ont été bien décrites (voir relativité et théories quantiques). Le problème me semble plutôt venir du fait que le déterminisme peut engendrer du « chaos » et donc de l’imprévisible. Or la science cherche aussi à prévoir dans le future, mais ne peut prévoir ce qui est intrinsèquement imprévisible…. J’imagine que le problème que Loac reproche à la science se trouve là. Pour rajouter un contre-exemple à l’affirmation que la science ne prend pas en compte le temps et la durée, en plus de celui de Victor en référence à la thermodynamique, je rajouterai l’utilisation de simulations numériques (modélisations utilisant souvent des « éléments finis »). Voilà un bel exemple de ce que ca peut donner: http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/39/2004_Indonesia_Tsunami.gif

    J’ai encore beaucoup de remarques et de questions, mais je vais m’arrêter là. J’ai déjà été trop long, pas toujours très clair et peu structuré dans mon développement. J’espère sincèrement que cela ne vous rebutera pas trop.

    J'aime

  4. Récemment j’ai lu qu’une équipe de chercheurs voulait utiliser l’ADN comme support informatique. Ces chercheurs ont déjà réussi à stocker l’équivalent d’un livre de 50000 pages sur cette molécule. C’est évidemment un immense progrès technologique, grâce auquel tout l’Internet pourrait être stocké dans un pouce. L’on peut se demander si l’ADN sera toujours le support même du vivant, et donc si une nouvelle définition du vivant verra le jour en même temps que la mondialisation de ce nouveau support informatique. Et dans ce cas, revisiter la question : « Peut-on réduire le vivant à une machine ? ». Le « oui » semble alors plus évident, en ce sens où l’informatique est basée sur des machines, et que si la molécule même du vivant est liée à ces machines alors l’on peut dire que oui, l’on peut réduire le vivant à une machine. Mais c’est à nuancer.

    J'aime

  5. Monsieur bonjour,

    Je comprends bien l’importance que cette récente découverte peut représenter. Cependant et quant à la question de la réductibilité du vivant à la machine, je ne pense pas que celle-ci soit vraiment affirmativement concluante. Le vivant par définition désigne ce qui vit en permanence, dans la continuité et la dynamique du changement dans la durée. Par là, le vivant ne peut seulement se caractériser par la fonction de stockage, car l’essence de la vie c’est d’être dynamique, de porter le changement de façon intrinsèque. Certes cette dynamique que l’on connait plus sous la forme de l’évolution se base sur une fonction d’inscription informative, celle des gènes, mais cette fonction n’est pas fixe mais dynamique. De ce fait les informations contenues dans l’ADN peuvent se modifier et changer dans la durée de l’évolution (par exemple, à travers les mutations génétiques). Le vivant ne stocke donc pas l’information mais il l’exprime dans le temps dynamique de sa vie. Il s’agit donc bien plus dans cette découverte de déceler une compatibilité entre le vivant et la machine (capacité de support d’information) que de trouver une réduction de l’une à l’autre. Bien plus et à l’inverse il semble que la machine soit moins performante que le vivant lui-même pour ce qui est de cette capacité.
    Autre chose encore, la machine obéit à une forme de finalisme tandis que le vivant ne s’y soumet pas en raison du hasard de son évolution. Le vivant est pour ainsi dire libre de son évolution, sa dynamique est imprévisible alors que la machine est quant à elle programmée pour une tâche précise, ici le stockage. On retrouve ainsi une confusion de langage dans la compréhension du vivant, notamment lorsque l’on qualifie l’ADN de programme architectural du vivant. Dans ce contexte il ne faut pas entendre le mot programme dans le même sens que lors de son utilisation purement mécanique. Notre vocabulaire mécanique sert ainsi à modéliser le vivant, à nous procurer un schéma de compréhension sans qu’il ne soit permis pour autant de penser que le vivant est « comme » la machine. D’où ce soucis scrupuleux en biologie de ne jamais dire « le vivant est fait de telle sorte qu’il peut… » ou encore d’affirmer « Il y a telle structure pour telle fonction », justement parce qu’il n’y a pas de finalisme dans le vivant, et c’est l’homme qui l’y introduit pour le comprendre avec plus de simplicité.
    Enfin je tiens à émettre une remarque vis-à-vis de l’idée d’un stockage global des données informatiques sur « un seul pouce ». On ne peut pas ne pas tenir compte de la dimension éthique de toute considération du vivant. De ce fait il faut se poser la question de la légitimité d’une telle démarche, (En a-t-on le droit? Est-ce bien ou bon? Quel rapport bénéfice/risque? Est-ce raisonnable? Dans quel contexte? Dans quel but? etc.). La question peut aussi prendre cette forme, « Peut-on réduire de force le vivant à une machine en dépit de l’impossibilité naturelle et définitionnelle de cette réduction? », « Est-ce parce que je peux, que je dois forcément? »…
    Sans trop me risquer à me prononcer sur ces questions, je mettrai simplement en avant un certain manque d’humilité et de précaution quant à ces manipulation du vivant. Toucher le fondamental c’est en même temps rider la surface, modifier la graine c’est mettre en branle toute la plante… Les chercheurs ne sont-ils pas comme un enfant qui aurait trouvé l’arme de son père?

    J'aime

  6. Bonjour,

    Je vous invite à lire le texte suivant, qui fait une critique argumentée de l’être vivant comme machine (car c’est de là qu’il faut partir), et propose une nouvelle vision du vivant:

    Le vivant, la machine et l’homme, Le diagnostic historique de la biologie moderne par André Pichot
    et ses perspectives pour la critique de la société industrielle.

    http://sniadecki.wordpress.com/2013/06/07/louart-vmh/

    Bonne lecture et à vous lire

    B.L.

    J'aime

  7. Le 14 mai 2015

    Georges Robreau
    Bonjour, Je prends la discussion avec plusieurs années de retard, mais comme elle a commencé avec Platon et Aristote, cela importe peu…
    Il me semble, à la lecture du texte de Locmateo et des critiques qui lui ont été adressées, que plusieurs notions n’ont pas été suffisamment bien définies.
    La première concerne la différence entre le vivant et la machine. Des références à Gilbert Simondon auraient été plus appropriées que celles à Bergson ou même à Canguilhem.
    Simondon a pensé cette différence dans les deux ouvrages qui constituent sa thèse « Du mode d’existence des objets techniques (MEOT) 1  » et » L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information 2  » et dans ses cours « Communication et information, cours et conférences 3 « , « Imagination et invention 4 « , « Cours sur la perception 5 « , « Sur la technique 6 « .
    Un des projets déclaré par Simondon dans MEOT est de remplacer les notions d’adaptation de Darwin et d’élan vital de Bergson par la notion d’individuation 7 .
    Dans ses études de 1958 il distingue le vivant de la machine. Selon lui, exprimée en termes informatiques, la distinction principale réside dans l’articulation entre le programme et les données.
    Explicitons cela. Une machine est réglée par un dispositif électronique programmé pour apporter les réponses appropriées à son fonctionnement sur la base d’informations fournies par des capteurs. Le programme est conçu pour réagir de façon stéréotypée aux informations reçues. Programme et données sont séparés. Dans le vivant programme et données sont réunis. Toute nouvelle donnée modifie le programme (métaprogrammation). Le code ainsi modifié dirige l’intégration de nouvelles informations.
     » La mémoire humaine accueille des contenus qui ont un pouvoir de forme en ce sens qu’ils se recouvrent eux-mêmes, se groupent, comme si l’expérience acquise servait de code à de nouvelles acquisitions, pour les interpréter et les fixer : le contenu devient codage, chez l’homme et plus généralement chez le vivant, alors que dans la machine codage et contenu restent séparés comme condition et conditionné. Un contenu introduit dans la mémoire humaine va se poser et prendre forme sur les contenus antérieurs : Ie vivant est ce en quoi l’a posteriori devient a priori; la mémoire est Ia fonction par laquelle des a posteriori deviennent des a priori 8 . »
    Les contenus de la mémoire sont des informations. L’information est la seconde notion que l’on se doit de préciser, car le concept d’information n’est pas unifié 9 . Pour le biosémioticien Marcello Barbieri 10 l’information est une entité observable fondamentale tels la masse, l’énergie, le temps, l’espace, la charge et la température. Mais contrairement à de nombreux physiciens 11,12,13 , il pense qu’elle n’est pas calculable, il propose de la nommer « entité nominable ». Simondon est proche de cette acception, quoiqu’on ait pu rapprocher sa conception de l’information d’une théorie du signal 14 . Voici quelques extraits qui permettent d’appréhender ce qu’il entend par information :

     » Être ou ne pas être information ne dépend pas seulement des caractères internes d’une structure ; l’information n’est pas une chose, mais l’opération d’une chose arrivant dans un système et y produisant une transformation. L’information ne peut se définir en dehors de cet acte d’incidence transformatrice et de l’opération de réception. […] [L]a réalité locale, le récepteur, est modifiée en son devenir par la réalité incidente, et c’est cette modification de la réalité locale par la réalité incidente qui est la fonction d’information 15 .  »

     » Le récepteur d’information est une réalité qui possède une zone mixte d’interaction entre les structures ou énergies locales et les apports d’énergie incidente ; cette zone mixte d’interaction, si elle est en relation avec l’existence d’états métastables, confère à l’information incidente son efficacité, c’est-à-dire la capacité d’amorcer dans le récepteur des transformations qui ne s’y seraient pas produites spontanément par le jeu des seuls facteurs locaux 16 . »

    « L’irréversibilité de la relation entre la réalité incidente et la réalité locale repose sur la métastabilité initiale de l’état du récepteur avant la réception d’information 17 . »

     »Pour que l’information existe, il faut qu’elle ait un sens, qu’elle soit reçue, c’est-a-dire qu’elle puisse servir à effectuer une opération ; l’information se définit par la manière dont un système individué s’affecte lui-même en se conditionnant 18  ».

     »…. ; la bonne forme n’est plus alors la forme simple, la forme géométrique prégnante, mais la forme significative, c’est-à-dire celle qui établit un ordre transductif à l’intérieur d’un système de réalité comportant des potentiels. Cette bonne forme est celle qui maintient le niveau énergétique du système, conserve ses potentiels en les compatibilisant ; elle est la structure de compatibilité et de viabilité, elle est la dimensionnalité inventée selon laquelle il y a compatibilité sans dégradation. La notion de forme mérite alors d’être remplacée par celle d’information 19 . »

    Pour Simondon, l’information est une opération attendue, qui modifie une réalité locale, et fait sens. Les informations regroupées, réagencées, constituent la mémoire. Sa perception de l’information et de la mémoire s’accordent avec les découvertes récentes de la recherche, où l’accent est mis sur les supports physiques de la mémoire.

    Chez les animaux qui possèdent un système nerveux, la mémorisation d’informations se fait par l’établissement de synapses entre neurones et par le renforcement des connexions synaptiques lors d’apprentissages répétés, l’ensemble des connexions entre neurones forme des réseaux où est incarnée la mémoire 20 .

    L’explication du vivant nécessite des modèles simples. Il est plus facile d’expliquer un unicellulaire qu’un pluricellulaire, un procaryote qu’un eucaryote. Arrêtons notre choix sur les bactéries, bien que l’on sache que tout ce qui est vrai pour Escherichia coli n’est pas forcément vrai pour l’éléphant 21.

    Une bactérie est capable de s’adapter à des conditions environnementales changeantes. Les gènes sont exprimés en fonction des contraintes. Les informations nécessaires sont donc contenues dans le génome et leur expression dépend des messages transmis par les capteurs membranaires.

    Avant d’aller plus loin, je pense qu’il est utile de préciser la troisième notion qui faisait défaut , la connaissance de l’ADN : Deux types d’information sont codés dans l’ADN, la première est une information connue, c’est l’information linéaire, la succession des nucléotides, l’information discrète ou digitale, qui peut être répliquée, transcrite et traduite. Discrète ou digitale parce que décomposée en nucléotides, en unités. Ici, l’information est production, production du même dans la réplication, production de messages par transcription et traduction. L’information est liée à un support, à l’ordonnancement des nucléotides. L’ordre séquentiel contient de multiples codes 22,23 , code des triplets pour définir les acides aminés (codons), , code de début et de fin de gène, code pour les introns et les exons, , etc. Codes qui se superposent.
    La seconde, très souvent ignorée, est une information analogique 27 , analogique car variable en continu, tel un bouton de radio pour faire varier l’amplitude du son. Cette information nait de la structure tridimensionnelle de l’ADN et réside dans son aspect externe, dans la surface qui délimite le volume de l’ADN, la surface qui est visible par les agents susceptibles d’interagir avec l’ADN. C’est une forme réceptive, la forme qui choisit l’information que le génome à un instant donné, dans un état donné, peut recevoir. Cette surface dépend bien évidemment de la séquence des deux brins qui constituent la double hélice, mais aussi de molécules d’eau (qui peuvent avoir une configuration particulière par rapport aux charges négatives de l’ADN), d’ions, de protéines spécifiques de l’ADN (les « nucléoïd associated proteins [NAP] »chez les bactéries 28 ), des machines qui copient, réparent, et structurent l’ADN. Parmi ces dernière les ADN gyrases exercent une force qui fait tourner le double brin d’ADN autour de l’axe longitudinal, qui torsade l’ADN, et provoque des super- enroulements qui peuvent prendre la forme de plectonèmes (à la façon d’un élastique circulaire où l’on crée deux extrémités que l’on fait tourner dans des sens opposés) ou de vrilles (comme une plante qui s’enroule autour d’un tuteur). L’activité des ADN gyrases 29 est liée à l’énergie disponible dans la cellule, et dirige l’expression d’un grand nombre de gènes.

    En résumé, la molécule d’ADN code à la fois les formes réceptrices d’information sur un mode analogique et les formes productives d’information sur un mode digital. Le changement de forme induit par la réception d’une information provoque l’expression ou l’arrêt de l’expression d’un gène, ou d’un ensemble de gènes. Formes réceptrices et formes productives sont liées.

    Nous avons considéré ici la forme de l’ADN au cours de l’activité cellulaire. Il nous faut maintenant considérer le génome d’un point de vue évolutif, ce qui nécessite d’introduire la notion de système et celle de concrétisation ainsi que l’a définie Simondon.
    Un système est la somme des unités qui le constituent et des interactions qui s’établissent entre elles en fonction du temps et de l’influence de variables externes (système ouvert) ; il diffère d’un ensemble qui se résume à la somme de ses unités. Simondon catégorise les systèmes techniques, selon leur degré d’évolution, en systèmes abstraits et en systèmes concrets.
    Un système abstrait est un système où les élément sont séparés, chacun posséde sa propre fonction, sa propre spécificité, l’ensemble est pensé de façon abstraite comme composition des différentes entités pour constituer le système. C’est un système primitif, assemblage d’éléments disparates, qui pose des problèmes de compatibilité. Un dysfonctionnement sur l’un des éléments du système compromet la survie de l’ensemble. Un système concret est un système où les éléments constitutifs se sont modifiés, ont perdu leur particularité, se sont intégrés à un ensemble, en  » un système entièrement cohérent avec lui-même, entièrement unifié », et suffisamment robuste pour que le dysfonctionnement d’un des éléments n’entraîne pas de conséquences fâcheuses pour l’ensemble du système.

    Reprenons. La cellule bactérienne accueille des contenus. Ces contenus sont des informations. Ces informations viennent du passé. Il s’agit de l’acquisition du matériel génétique par toutes les voies possibles 30 , transferts horizontaux, mutations, duplications, transcriptions réverses, endosymbioses de virus, etc. Ces informations s’agencent. L’agencement tient compte du fonctionnement cellulaire dans le contexte environnemental. C’est ainsi que la distribution des bases GC connaît une dérive dans les différentes bactéries 31 , que la distribution des gènes entre le brin précoce et le brin tardif favorise le premier où se regroupent de façon privilégié les gènes essentiels 32 , que les gènes se réunissent en opérons, avec un ordre déterminé 33 , que l’arrangement des opérons est contraint par les voies biologiques codées dans le génome 34 , et qu’il existe une organisation dynamique du génome qui dépend des conditions physiologiques 35 .

    Ainsi, toutes informations reçues par l’ADN modifient sa gyration et sa forme. La forme est devenue une mémoire des informations reçues, forme acquise dans un passé lointain, « concrétisée » par le fonctionnement cellulaire dans des environnements subis, et présente dans la séquence nucléotidique, mais aussi forme de l’histoire d’un passé immédiat par les modifications apportées par les NAP, les machines, les protéines messagères de l’état interne et externe de la cellule. Cette forme a posteriori, synthèse d’un passé lointain et d’un passé immédiat, résumé de l’état cellulaire présent, devient la forme à priori ouverte à de nouvelles informations, informations virtuelles qui laissent une part au hasard.

    La cellule est une usine. Une usine auto reproductible. Un ensemble de machines intégrées qui forment système. Un système où codage et contenu ne sont plus séparés. L’ADN code pour cet ensemble. Le code tient compte du fonctionnement et du milieu extérieur. Le code évolue pour optimiser le fonctionnement et la robustesse du système en fonction de l’environnement. Ensemble de machines, ce qui n’était qu’hypothèse est devenu réalité. Les machines peuvent être visualisées 36 , les photographies au microscope électronique en montrent la réalité 37 . La compréhension de leur mode de fonctionnement s’affine par des cycles réitérés de modélisations et de vérifications expérimentales (mutations ciblées). Leur intégration au fonctionnement cellulaire est de mieux en mieux compris.

    Simondon a défini en 1958 ce qui distingue le monde vivant du monde technique, mais ces distinctions s’estompent. Le rapprochement est d’autant plus rapide que l’évolution du vivant se fait à l’échelle géologique, alors que l’évolution culturelle se fait à l’échelle humaine 38 .

    Les distinctions s’estompent dans un double mouvement.
    Par une augmentation considérable des connaissances sur les êtres vivants qui intègrent les données, les hypothèses, les méthodes, les explications provenant de multiples sources, de la biologie moléculaire à la biologie cellulaire, de la virologie à la biologie du développement, de la biologie des systèmes à la biologie synthétique. Connaissance des constituants des êtres vivants, de leur origine, de leur intégration dans le fonctionnement au cours de l’évolution et du développement. Possibilité informatique de représenter les interactions entre constituants et leur évolution au cours de l’activité cellulaire 39 , possibilité de simulation quantitative des constituants au cours de l’évolution spaciale et temporelle des processus 40 .
    Par une progression des savoir-faire dans les technologies, miniaturisation dans les nanotechnologies, imitation du vivant dans le bio-mimétisme 41 , fusion de l’inanimé et du vivant dans la bionique, intégration des données au programme en méta-programmation informatique.

    Conclusion : L’ADN est le vecteur de la vie. Il est ce en quoi l’information devient programme, l’a posteriori devient a priori. C’est le centre opératoire « concrétisé » par le fonctionnement cellulaire et l’environnement. La cellule bactérienne extrêmement complexe se révèle composée d’un ensemble de structures et de machines. Machines de mieux en mieux figurées, qui se concrétisent de la même façon que les ensembles techniques.

    L’ensemble est pur mécanisme.

    Si une simple baçtérie de deux milles gènes peut s’adapter à de multiples environnements, qu’en est-il d’un neurone de 25000 gènes? Et quelles sont les possibilités d’un être vivant qui possède 100 milliards de neurones reliés par 10000 contacts synaptiques 42 .
    Ces possibilités sont celles de la matière qui se fait esprit. Matière et esprit ne font qu’un. Avec un peu d’énergie, l’esprit émane de la matière. Étonnant non?

    Il y a une sorte d’antinomie entre la philosophie et la biologie. La philosophie pose des questions, et la première des questions est : pourquoi, à quelles fins? La seule réponse que puisse apporter la biologie est qu’être et continuer à être, est déjà une fin… Il vaut donc mieux étudier comment les choses sont et évoluent. Le pourquoi devient alors le pourquoi du comment, comment les choses adviennent, et pourquoi elles adviennent de cette façon. Ce qui revient à l’étudier les contraintes qui imposent un devenir, la manière dont les choses s’individuent.

    1) Édts Aubier, 2012.
    2) Editions Jérôme Millon.
    3) Les éditions de la transparence , 2010.
    4) Les éditions de la transparence , 2008.
    5) Les éditions de la transparence , 2006.
    6) Puf, 2014.
    7) MEOT, p 215.
    8) MEOT, p 172.
    9) José María Díaz Nafría. 2010. What is information? A multidimensional concern. tripleC 8(1): 77-108.
    10) Marcello Barbieri. What is information. Biosemiotics (2012) 5:147–152.
    11) Rolf Landauer. 1991. Information is Physical. Physics today, may, 23-29.
    12) Gérard Battail. An Outline of Informational Genetics. Morgan & Claypool. 2008.
    13) Denis Michel. 2013. Life is a Self-Organizing Machine Driven by the Informational Cycle of Brillouin. Orig Life Evol Biosph. 43: 137–150.
    14) Jean Zin – http://jeanzin.fr/ecorevo/grit/simondon.htm ; Jean Zin relit « Simondon Individu et collectivité Pour une philosophie du transindividuel » de Muriel Combes.
    15) Ibid. 3, p159.
    16) Ibid. 3, p160.
    17) Ibid. 3, p160-161.
    18) Ibid. 2, p328.
    19) Ibid. 2, p35.
    20) http://fr.m.wikibooks.org/wiki/Les_neurones_et_les_synapses.
    21) Antithèse de la phrase prononcée par Jacques Monod en 1972 « Tout ce qui est vrai pour le Colibacille est vrai pour l’éléphant ».
    22) Edward N. Trifonov. 2011. Thirty Years of Multiple Sequence Codes. Genomics Proteomics Bioinformatics. 9(1-2): 1-6.
    23) Robert J. Weatheritt and M. Madan Babu. (2013). The Hidden Codes That Shape Protein Evolution. Science 342, 1325.
    24) Figurent entre crochets les codes qui concernent les eucaryotes.
    25) Edward N. Trifonov. 2011. Cracking the chromatin code: Precise rule of nucleosome positioning Physics of Life Reviews 8: 39–50.
    26) Breathnach, R. and Chambon, P. 1981. Organization and expression of eukaryotic split genes coding for proteins. Annu. Rev. Biochem. 50: 349-383.
    27) Georgi Muskhelishvili · Andrew Travers. 2013. Integration of syntactic and semantic properties of the DNA code reveals chromosomes as thermodynamic machines converting energy into information. Cell. Mol. Life Sci. 70: 4555– 4567.
    28) Sylvie Rimsky and Andrew Travers. 2011. Pervasive regulation of nucleoid structure and function by nucleoid- associated proteins. Current Opinion in Microbiology, 14: 136–141.
    29) Jacky L. Snoep, Coen C. van der Weijden, Heidi W. Andersen, Hans V. Westerhoff, and Peter Ruhdal Jensen. 2002. DNA supercoiling in Escherichia coli is under tight and subtle homeostatic control, involving gene-expression and metabolic regulation of both topoisomerase I and DNA gyrase. Eur. J. Biochem. 269: 1662-1669.
    30) Eugene V. Koonin & Yuri I. Wolf. 2012. Evolution of microbes and viruses: a paradigm shift in evolutionary biology? Frontiers in Cellular and Infection Microbiology, 2, 119:1-14.
    31) Hao Wu, Zhang Zhang, Songnian Hu and Jun Yu. 2012. On the molecular mechanism of GC content variation among eubacterial genomes. Biology Direct, 7: 2-16.
    32) Eduardo P.C. Rocha. 2008. The Organization of the Bacterial Genome. Annu. Rev. Genet. 42: 211–33.
    33) Han N. Lim, Yeong Lee, and Razika Hussein. 2011. Fundamental relationship between operon organization and gene 33 expression. Proc. Natl Acad Sci U S A, 108(26): 10626–10631.
    34) Yin Y, Zhang H, Olman V, Xu Y (2010) Genomic arrangement of bacterial operons is constrained by biological pathways encoded in the genome. Proc Natl Acad Sci U S A 107: 6310–6315.
    35) Qin Ma, Yanbin Yin, Mark A. Schell, Han Zhang, Guojun Li and Ying Xu. 2013. Computational analyses of transcriptomic data reveal the dynamic organization of the Escherichia coli chromosome under different conditions. Nucleic Acids Research, 41(11): 5594–5603.
    36) Quelques exemples de machines :
    l’ADN polymérase : http://youtu.be/27TxKoFU2Nw ;
    l’ARN polymérase : http://youtu.be/JtwMBD7tSGg ;
    la traduction de l’ARN en protéine : http://youtu.be/KZBljAM6B1s ;
    la machine flagellaire : http://youtu.be/uw0-MHI_248 ;
    le transport de vésicule : http://youtu.be/7sRZy9PgPvg ;
    l’ADN gyrase : http://youtu.be/EYGrElVyHnU ;
    L’ATP synthase : http://youtu.be/3y1dO4nNaKY ;
    cell division with Green and réd fluorescent proteins : http://youtu.be/rBYYpPisjEs .
    37) Shin-Ichi Aizawa. 2014. The Flagellar World Electron microscopic images of bacterial flagella and related surface structures from more than 30 species. Elsevier.
    38) Susantha Goonatilake. 1992. Biotechnology and the Merged Evolution of Genes and Culture. Journal of Social and Evolutionary Systems, 15(3): 241-248.
    39) Par le logiciel VisANT, http://visant.bu.edu
    40) Par le logiciel Biocham entre autres https://lifeware.inria.fr/biocham/
    41) Bioinspiration and Biomimicry in Chemistry – Reverse-Engeneering Nature. Edited by Gerhard F. Swiegers. Willy & Sons, Inc.Publication, Hoboken, New Jersey, 2012.
    42) http://fr.m.wikiversity.org/wiki/Réseaux_de_neurones/Qu%27est-ce_qu%27un_neurone_%3F

    J'aime

    1. « La cellule bactérienne accueille des contenus. Ces contenus sont des informations. »

      Ce que vous nommez information n’a aucune réalité pour la cellule. Pas plus que matière ou énergie. La cellule recueille dans son milieu de quoi subvenir aux besoins de son métabolisme: pour elle, entitée à la fois active et sensible, tout est en même temps matière, énergie et information. Les distinctions que nous faisons entre ces trois catégories sont arbitraires et dues à une trop grande familiarité avec la logique de l’ingénieur.

      « La cellule est une usine. Une usine auto reproductible. Un ensemble de machines intégrées qui forment système. »

      Les êtres vivants ne sont ni des machines, ni des systèmes. On a jamais vu une machine se reproduire, et prétendre que ce sera un jour possible est une pure spéculation: on ne raisonne pas à partir de « causes finales ».

      « Conclusion : L’ADN est le vecteur de la vie. Il est ce en quoi l’information devient programme… »

      En plus de 50 ans, la notion de programme génétique, inventée en 1 phrase par Ernst Mayr en 1961, n’a jamais reçu aucune confirmation expérimentale, c’est même tout le contraire; c’est un mythe de la biologie moléculaire. Valoriser l’information génétique au détriment de l’activité métabolique est une projection idéologique issue des sociétés hiérarchiques, où diriger est plus valorisé qu’exécuter, où l’abstrait est séparé du concret.

      Je vous invite vraiment à lire le texte suivant, qui résume une critique de la biologie moderne et propose une nouvelle vision du vivant:

      Le vivant, la machine et l’homme, Le diagnostic historique de la biologie moderne par André Pichot et ses perspectives pour la critique de la société industrielle.

      http://sniadecki.wordpress.com/2013/06/07/louart-vmh/

      Bonne lecture et à vous lire

      B.L.

      J'aime

  8. « La cellule bactérienne accueille des contenus. Ces contenus sont des informations. »

    Ce que vous nommez information n’a aucune réalité pour la cellule. Pas plus que matière ou énergie. La cellule recueille dans son milieu de quoi subvenir aux besoins de son métabolisme: pour elle, entitée à la fois active et sensible, tout est en même temps matière, énergie et information. Les distinctions que nous faisons entre ces trois catégories sont arbitraires et dues à une trop grande familiarité avec la logique de l’ingénieur.

    « La cellule est une usine. Une usine auto reproductible. Un ensemble de machines intégrées qui forment système. »

    Les êtres vivants ne sont ni des machines, ni des systèmes. On a jamais vu une machine se reproduire, et prétendre que ce sera un jour possible est une pure spéculation: on ne raisonne pas à partir de « causes finales ».

    « Conclusion : L’ADN est le vecteur de la vie. Il est ce en quoi l’information devient programme… »

    En plus de 50 ans, la notion de programme génétique, inventée en 1 phrase par Ernst Mayr en 1961, n’a jamais reçu aucune confirmation expérimentale, c’est même tout le contraire; c’est un mythe de la biologie moléculaire. Valoriser l’information génétique au détriment de l’activité métabolique est une projection idéologique issue des sociétés hiérarchiques, où diriger est plus valorisé qu’exécuter, où l’abstrait est séparé du concret.

    Je vous invite vraiment à lire le texte suivant, qui résume une critique de la biologie moderne et propose une nouvelle vision du vivant:

    Le vivant, la machine et l’homme, Le diagnostic historique de la biologie moderne par André Pichot et ses perspectives pour la critique de la société industrielle.

    http://sniadecki.wordpress.com/2013/06/07/louart-vmh/

    Bonne lecture et à vous lire

    B.L.

    J'aime

  9. Lundi 8 juin 2015
    Georges Robreau
    Bonjour,
    Réponse aux remarques de Sniadecki alias Tranbert.

    S: « La cellule bactérienne accueille des contenus. Ces contenus sont des informations. » Ce que vous nommez information n’a aucune réalité pour la cellule. Pas plus que matière ou énergie. La cellule recueille dans son milieu de quoi subvenir aux besoins de son métabolisme: pour elle, entitée à la fois active et sensible, tout est en même temps matière, énergie et information. Les distinctions que nous faisons entre ces trois catégories sont arbitraires et dues à une trop grande familiarité avec la logique de l’ingénieur.

    R: Comment parler de métabolisme si on ne fait la distinction entre matière, énergie et information? C’est mettre à mal 2500 ans de recherche, retourner à l’état primitif où il n’existe que des ressentis et pas de mots à poser dessus, où l’expérience devient incommunicable. La cellule bactérienne accueille bien des informations avec le transfert d’ADN exogène qui comporte des gènes. Un gène porte l’information pour le codage d’un ARN qui est (éventuellement) traduit en protéine. La protéine, si elle est un enzyme, pourra intervenir dans le métabolisme. Voir ci-dessous la note que j’ai écrite sur la notion d’information.

    S: « La cellule est une usine. Une usine auto reproductible. Un ensemble de machines intégrées qui forment système. » Les êtres vivants ne sont ni des machines, ni des systèmes.

    R: Une machine est définie comme ce qui transforme une forme d’énergie en une autre forme d’énergie. Le panneau solaire qui transforme l’énergie solaire en chaleur ou en électricité et la plante les radiations lumineuses en énergie chimique sont des machines. Un moteur transforme une énergie en un mouvement mécanique, un moteur électrique fait rouler une voiture, un moteur à protons fait tourner le flagelle des bactéries, le muscle transforme l’énergie chimique en mouvement. Plusieurs machines font système, c’est le cas des muscles. Les machines biologiques sont constituées de matière molle et diffèrent en cela des machines en matière dure fabriquées par l’homme. Mais avec la naissance des nanotechnologies cela est en train d’évoluer.

    S: On a jamais vu une machine se reproduire, et prétendre que ce sera un jour possible est une pure spéculation: on ne raisonne pas à partir de « causes finales ».

    R: « De mémoire de rose, on n’a jamais vu mourir un jardinier »… Ce n’est pas parce que on n’a jamais vu une chose que cette dernière n’existe pas, peut-être ne voit-on pas ce qui est sous nos yeux, pour les anciens la terre était plate et centre de l’univers, il suffit de regarder la mer et de voir un voilier disparaître à l’horizon pour savoir que c’est faux.
    Pour voir les choses il faut y être préparé ; avoir la culture technique chère à Gilbert Simondon permet sans doute de voir de merveilleuses machines là où d’autres voient des être vivants, d’expliquer leur fonctionnement, voire de les réparer, là où d’autres restent cois. Machines qui trouvent dans la nourriture l’énergie qui permet de se déplacer et même de penser.
    La biologie n’a pas de cause finale, sauf celle forgée par l’évolution, à savoir disposer de suffisamment d’information pour faire face à la sélection et vivre.

    S: « Conclusion : L’ADN est le vecteur de la vie. Il est ce en quoi l’information devient programme… » En plus de 50 ans, la notion de programme génétique, inventée en 1 phrase par Ernst Mayr en 1961, n’a jamais reçu aucune confirmation expérimentale, c’est même tout le contraire; c’est un mythe de la biologie moléculaire. Valoriser l’information génétique au détriment de l’activité métabolique est une projection idéologique issue des sociétés hiérarchiques, où diriger est plus valorisé qu’exécuter, où l’abstrait est séparé du concret.

    R: Sans ADN il n’y a pas de vie. L’activité métabolique est sous le contrôle d’enzymes codés par des gènes. Le métabolisme de nombreuses espèces est connu, les cartes existent, voir le site Kegg. L’ADN fait partie de la cellule, et ainsi que je l’ai défini dans mes remarques il reçoit des informations et exprime en fonction des circonstances l’ARNm des protéines nécessaires. Il existe un programme de division cellulaire, la séquence selon laquelle les gènes s’expriment est connue. Ce programme nécessite de l’énergie. En cas de manque, la cellule utilise un programme alternatif qui lui permet de sporuler. Là également la séquence selon laquelle les gènes s’expriment est connue. Il s’agit bien de programmes génétiques.
    Information génétique et activité métabolique ne font qu’un, il n’y a pas lieu de les séparer. Le cytoplasme contient des informations utilisées par l’ADN, peut reprogrammer l’ADN. C’est ce qu’a montré l’expérience de Dolly. Différents systèmes régulent la cellule, certains sont hiérarchisés, d’autres sont en réseaux.
    Il ne s’agit pas projections anthropomorphiques, mais d’études scientifiques sérieuses. Les techniques actuelles permettent d’étudier l’expression simultanée de milliers de gènes, et de connaître les protéines qui régulent ces gènes, en fonction des différentes conditions physiques (température, pH, force ionique, nutriments, concentration bactérienne, etc.) auxquelles sont soumises les bactéries.
    Je retrouve dans la dernière phrase un relent de confusion entre technique et travail. Le travail, c’est la relation du maître à l’esclave, à l’animal laborens, au prolétaire. La technique est autre chose. C’est l’homo faber qui par intégration de savoirs scientifiques est devenu technicien. La technique est un mixte entre savoir faire et connaissances scientifiques. Elle est ce qui permet une relation entre les hommes, et entre les hommes et la nature. En ce domaine il faut suivre Simondon et intégrer la culture technique à la culture. Et ne pas confondre technique et système technicien.

    S: Je vous invite vraiment à lire le texte suivant, qui résume une critique de la biologie moderne et propose une nouvelle vision du vivant: Le vivant, la machine et l’homme, Le diagnostic historique de la biologie moderne par André Pichot et ses perspectives pour la critique de la société industrielle.

    R: Une hirondelle ne fait pas le printemps, la lecture d’un seul texte, ou d’un seul type de texte ne permet pas de former une connaissance. Je vous invite à lire cette note pour être ou rester informé sur la notion d’information, cela vous permettra de comprendre que l’ADN comporte bien des informations qui font sens dans le contexte cellulaire.

    L’information

    L’information est un concept utilisé dans de nombreux domaines, chaque domaine a sa propre définition. La richesse attribuée à ce concept est due à ses multiples définitions. Son importance ne se révèle qu’à la fin de la première moitié du XXème siècle. Depuis soixante ans nous sommes à l’ère de l’Information.
    Avant de décliner les différentes formes de ce concept, voyons d’où il vient, d’où il nous parle, car :

    « [A] word never —well, hardly ever— shakes off its etymology and its formation. In spite of all changes in the extensions of and additions to its meanings, and indeed rather pervading and governing these, there will still persist the old idea. […] Going back into the history of a word, very often into Latin, we come back pretty commonly to pictures or models of how things happen or are done1 . »

    Information vient du latin informatio.
    Ce terme a deux sens fondamentaux :
    – le premier c’est l’action de donner une forme à une matière,
    – le second, l’acte de communiquer une connaissance à quelqu’un.

    Les premières traces de la notion d’information proviennent de la Grèce entre le Vème et le IVème siècle avant JC. Elles apparaissent dans le Timée de Platon. Pour les grecs du siècle de Périclès, toute réalité véritable est immobile, hors du temps. Mais le réel est tout autre.
    À la question posée à Milet :
     » Qu’est-ce qui persiste à travers le changement? »
    Héraclite répond :
     » le changement lui-même. Le changement, c’est l’être des choses. »
    Si tout change, toute connaissance devient impossible 2 . Toute connaissance, tout discours nécessitent une mémoire. Hors l’homme possède une connaissance, il existe donc des vérités éternelles.
    C’est ce que Platon montre dans le  »Timée ». Cette œuvre tardive est une cosmogonie, mélange de mythes ̶ discours des dieux ̶ , de connaissances philosophiques, mathématiques et biologiques, de savoirs artisanaux.
    Le démiurge, être incréé s’applique à ordonner le monde. Il assemble les figures géométriques générées par la Khorâ pour produire les quatre éléments, l’eau, l’air, le feu et la terre ; éléments constitués de formes géométriques ; éléments inter-convertibles par changement de phases ; éléments constitutifs de toutes formes créées, reflet des idées éternelles. La Khorâ, à l’image du réceptacle féminin qui génère l’enfant à partir l’empreinte du père, génère les objets du monde d’après la forme des idées ; de consistance absolument neutre 3 elle n’interfère en aucune façon dans le processus de création.
    Pourquoi s’arrêter au Timée? Parce que Platon y introduit nombre de concepts qui ont façonné et continuent de façonner notre vision du monde. Nous écarterons les implications religieuses extrêmement importantes, pour nous consacrer aux seules implications scientifiques.
    Dans le Timée est introduite la notion abstraite de forme, les idées, en grec idea, eidos, typos, morphé, – l’information – , forme indépendante d’un support ; un substrat lui est cependant nécessaire pour être réifié. Cette séparation deviendra chez Descartes dualisme, opposition matière – esprit 4 .
    Dans le Timée, toute création est absente, tout est déjà donné ; Il n’y a que transformation, mise en ordre. La Genèse est production ; le démiurge met en œuvre la techné – la technique dans son sens artisanal – pour façonner le monde, chose totalement impensée jusqu’à Platon ; mieux, l’édification du monde est modélisée, mathématisée, fait appel à des constructions géométriques. Le monde sensible est constitué d’un assemblage d’éléments, qui peuvent, selon les conditions se dissocier et se réassocier sous des formes différentes.
    Il y a là énoncé un principe de conservation, un principe de changement de phase, la notion de discontinuité, de discrétion du monde, l’absence de création 5 , toutes choses qui existent dans la science contemporaine. On ne peut qu’être admiratif.
    Cependant est absent le concept de substance, de matière. Platon sent ce manque, tente de le créer avec la Khorâ, mais ne parvient pas à en donner une définition satisfaisante.
    C’est Aristote qui le premier définira le concept de substance, proté, hulé ou hylé. La substance reçoit une forme, c’est l’hylémorphisme.
    Le concept de substance changera de dénomination au cours des siècles et des avancées scientifiques, sera nommé matière, étendue par Descartes, masse à partir de Newton, énergie à partir d’Einstein, E = mc2. L’information est donc reliée à la masse et à l’énergie.
    Le second concept absent chez Platon est le concept d’évolution. Là il faudra attendre Lamarck et Darwin.

    Voyons à présent les différents sens que recouvre la notion d’information.
    Il n’existe pas de théorie unifiée de l’information malgré les efforts assidus de chercheurs venus de tous les horizons. J’essaierai donc de faire comprendre les différentes acceptions du concept au travers d’exemples très simples.

    Dans la nature, tout peut être l’objet d’information. De noirs cumulonimbus, de la fumée, un hululement. Nous avons là des données, des « data ». Ces données ne deviennent informations que lorsqu’elles sont interprétées. La vision de noirs cumulonimbus indiquent l’arrivée de la pluie, l’odeur de fumée la présence d’un feu, un hululement la présence d’une chouette.

    Ces informations peuvent être perçues par les récepteurs sensoriels, la vue, l’odorat, l’ouïe, etc. en fonction de leur état de réceptivité : je n’ai pas conscience de stimulations olfactives si je suis enrhumé, ou si je suis endormi. La réception de l’information est le privilège du récepteur.

    La réception d’une information modifie celui qui la reçoit : je ne suis pas le même quand j’ai reçu une information, je détiens l’information.

    Il existe une relation entre information et nouveauté ou surprise. L’information que je viens de recevoir, ne sera plus une information pour moi si je la reçois une seconde fois. Il faut cependant que j’en connaisse suffisamment sur l’information qui m’arrive pour que je sois en mesure de l’interpréter.

    L’attribution d’un évènement, pluie, fumée, chouette, à un signe, nécessite une interprétation, c’est-à-dire une connaissance a priori de la liaison entre le signe perçu et l’évènement qui va s’ensuivre. Le signe génère une signification : la pluie arrive, il y a un feu, il y a une chouette. Mais la signification ne fait sens que lorsqu’elle génère un comportement dans un contexte particulier. Il va pleuvoir, je dois me mettre à l’abri. Il y a un feu, sauve qui peut. La chouette hulule, il est temps d’aller se coucher. La signification qui fait sens est une information.

    L’étude des signes verbaux et non verbaux constitue l’objet de la Sémiotique et de la Sémantique, sciences introduites par Charles Sanders Peirce, Ferdinand de Saussure ; l’ensemble des signes forme un système codé qu’il est possible d’analyser.

    Mais où est l’information? Dans les nuages, dans la fumée, dans le hululement, sur les tablettes de terre. L’information est toujours liée à un support. Elle peut changer de support. La fumée peut être sentie ou s’écrire « fumée ». L’information est la même, mais le signe change, ainsi que les récepteurs, l’odorat, la vision, et les circuits cognitifs d’appréhension qui leur sont liés.

    Une information peut être complexe par sa forme : écriture cunéiforme, hiéroglyphes, caractères chinois , écriture cryptée ou chiffrée ; elle ne sera comprise que traduite ou décryptée. Traduction et cryptographie sont des sciences aussi vieilles que l’écriture.

    Si l’on a un texte écrit, la compréhension passe par son analyse. Chaque mot, comme signe a une signification particulière. Cependant un mot est par nature polysémique. Sa signification dépendra du contexte, c’est-à-dire des autres mots et de leur arrangement dans le texte. Le sens global du texte sera déterminé par l’ensemble des significations de chacun des mots. L’interprétation du texte, son herméneutique, nécessite un phénomène récursif, un aller retour entre le texte et l’interprétation, interprétation qui fait appel aux connaissances antérieures 6 . Les inuits utilisent cinquante mots pour la neige, ce mot peut n’avoir aucune signification pour un peuple africain.

    L’arrangement des mots dans une phrase dépend de la langue. Chaque langue a une syntaxe. La syntaxe est l’ensemble des règles qui président aux relations entre mots, à leur combinaisons dans une phrase. Selon la combinaison des mots, la phrase peut prendre différentes significations. L’on peut donc dire qu’il y a une information portée par la structure de la phrase. Cela est le domaine de la linguistique.

    L’information est liée à la vérité, la vérité est garante de la qualité de l’information. Une information fausse demeure néanmoins une information et peut être utilisée pour induire un comportement recherché. Structure de phrase et Vérité, c’est le domaine de la logique.

    Information, signification, sens, sont-ils spécifique de l’espèce humaine? Il n’en est rien! La fourmi retrouve le chemin de la fourmilière à l’aide des phéromones déposées par ses congénères ; la danse de l’abeille indique à ses semblables la direction, la distance, l’existence de dangers potentiels, du champ de fleurs riches de nectar ; le chameau sait, au goût de l’urine de sa chamelle, s’il peut l’approcher et la féconder. Même les végétaux communiquent. Un érable attaqué par les herbivores prévient ses congénères en produisant de l’éthylène, ce qui leur donne le temps d’augmenter le tannin dans leur feuillage, les rendant incomestibles. La Biosémiotique est l’étude des signes et des codes du monde vivant ; ses créateurs sont Jakob von Uexküll et Thomas A. Sebeok.

    L’information, l’acquisition de l’information, et le comportement induit sont portés par des réseaux qui se sont complexifiés au cours de l’évolution.

    Même dans le monde minéral, l’information a une signification qui fait sens : une poussière, un gemme, indiquent à la solution saline sursaturée la façon de cristalliser, l’agencement du cristal qui se forme ; pour les quasi-cristaux, la nature possède les clés d’un pavage que l’homme n’a pu découvrir à ce jour.

    Plusieurs informations combinées constituent une nouvelle information. Si les informations sont acquises dans un même instant, elles sont dites synchroniques, et permettent d’établir un état des choses. Un phénomène qui s’étend dans le temps, qui évolue, nécessite pour devenir une information une mémoire. Mémoire biologique. Inscription. La mémoire permet la diffusion de l’information dans le temps et l’espace. L’étude des phénomènes qui s’étendent dans le temps s’appelle diachronie. La diachronie permet, par exemple, l’étude comparée de vitesses d’évolution de langues ou d’espèces du règne vivant.

    La transmission d’informations s’appelle communication. L’information est transmise, le plus souvent, de façon réciproque entre deux locuteurs. Le processus, pour être efficace, nécessite une récursivité entre l’information reçue et les connaissances de chacun des locuteurs, et entre locuteurs pour ajuster leurs connaissances réciproques… dans le meilleur des cas.

    L’information transmise peut être décomposée en contenant et contenu. Le contenant, c’est la forme sous laquelle le message est transmis. Le contenu est la signification, le sens du message.

    Claude Shannon a publié une théorie de la communication, nommée à tort théorie de l’information, il s’agit en fait d’une théorie du signal. C’est la mise au point d’une technique qui assure la meilleur transmission possible d’un message. L’information transmise de façon linéaire est quantifiable. Elle est soumise à des lois physiques, déperdition du signal, interférences, bruits.. La fiabilité du signal est assurée par une redondance partielle 7 . Seule la réalité physique du message est prise en compte, non son sens.  » …l’information est la propriété d‘un énoncé qui est a la fois imprévisible et redondant : il contient un code redondant qui en est la condition de communicabilité. De plus, cet énoncé est à la fois improbable, au sens où il est porteur d’un pouvoir de surprise, mais plus probable que les énoncés alternatifs 8 . » Les résultats publiés par Shannon rejoignent ceux du statisticien Ronald Aylmer Fisher publiés une vingtaine d’années auparavant. Cela relie la transmission de l’information aux estimations et calculs statistiques.

    Le contenu d’une information est plus ou moins élevé. Son estimation peut être évaluée par la mesure de sa complexité, définie par les mathématiciens Chaitin 9 , Kolmogorov et Solomonoff.  » La théorie algorithmique de l’information détermine le degré de complexité d’un objet ou d’un énoncé mathématique en mesurant la quantité minimale d’information nécessaire pour générer cet objet ou cet énoncé mathématique. Elle a par la suite été généralisée à la mesure du contenu d’information des systèmes logiques formels, c’est-à-dire des ensembles d’axiomes et des théorèmes. Dans cette perspective, les théories scientifiques elles-mêmes sont considérées comme des algorithmes et des compressions d’information permettant de décrire la complexité des phénomènes naturels 10 « .

    L’entropie mesure la dégradation d’un système. Elle est maximum quand le système est totalement dégradé. Dans un système ouvert qui se construit par apport externe de matière et d’énergie, l’entropie diminue. Cette diminution d’entropie est nommée néguentropie. Il est possible d’établir une analogie entre la complexité d’un système et l’entropie. Plus un système se complexifie, plus la quantité d’information qu’il contient s’élève, plus la néguentropie du système s’élève.

    Dans un système une action est générée dans un but déterminé, il y a un déterminisme, une causalité et une finalité ; le résultat de l’action est mesuré ; l’information acquise permet d’ajuster l’action à un critère prédéterminé ; l’action est dite rétro-contrôlée, le système piloté. Piloter se dit en grec κυβερνητική. Norbert Wiener nomme d’après ce vocable la science des systèmes auto-régulés, la cybernétique. « L’approche qu’il a du réel supprime les distinctions entre le vivant et l’artificiel, l’âme et le corps, l’esprit et la machine. La logique du raisonnement est indifférente à la matérialité des supports : ce n’est pas le « hardware » qui qualifie les phénomènes, mais la structure logique des événements ou des comportements 11 . Une nouvelle ontologie en résulte fondée sur la relation. Celle-ci prime toujours sur le contenu (intérieur) d’un être ou d’un phénomène (contenu qui ne peut être examiné qu’en termes d’entrées et de sorties : input/output). La cybernétique est donc une étude du comportement ; elle examine l’objet ou le sujet sous l’angle de l’information. Les principes fondamentaux de cette nouvelle approche sont : – vivre c’est communiquer ou échanger, – le réel peut tout entier s’interpréter en termes de messages 12  ».

    S’il n’existe aucune théorie unifiée, l’information peut cependant être catégorisée ; quatre formes d’information sont définies par Kajtazi et Haftor 13 : fondamentale, signifiante, quantifiable, transmissible. Cela permet de voir l’information d’après ses caractéristiques : donnée ou connaissance, signal ou communication, symbole ou signification. Les formes d’existence de l’information peuvent être : physique, biologique, psychique, mécanique, sociale, digitale… Devant tant de diversité peut être doit-on retenir la proposition de Bateson :  » l’information est une différence qui fait une différence ».

    Références

    1) Austin, J.L. Philosophical Papers. J.C. Urmson & G.J. Warnock (Eds.). Oxford: Clarendon Press. (1961), pp. 149-150. Un mot jamais, oui, au grand jamais, ne se défait de son étymologie et de sa formation. Et en dépit de tous les changements, extensions et additions qui imprègnent et régissent ses significations, la vieille idée persiste. Revenir sur l’histoire d’un mot, très souvent latin, c’est assez souvent revenir aux images ou aux modèles du comment les choses arrivent ou sont faites.
    2) Luc Brisson, Platon. Timée. Critias. Traduction inédite, introduction et notes, Paris, GF-Flammarion, 618, 1992.
    3) Il est possible de relier la khôra et la vierge Marie de la religion catholique, comme lieu de  »gestation » du Christ via l’immaculée conception de la Vierge Marie. L’espace utérin est symbolisé et sacralisé dans son sens  »virginal », c’est-à-dire dans un sens qui désincarne le rapport charnel pour en faire un rapport idéalisé et spirituel. Voir Ursula Del Aguila,  »Le corps maternel comme lieu impensé de la métaphysique ». DEA de philosophie sous la direction de Rada Ivekovic, Paris 8, 2001, cité dans Paideia-Paris 8. http://paideia.paris8.free.fr/spip.php?article322
    4) Simultanément, l’information perd la notion de donner forme pour ne conserver que la notion de faire connaître quelque chose à quelqu’un. Confère Capurro. 2009. Past, present, and future of the concept of information, tripleC 7(2): 125-141. http://www.capurro.de/infoconcept.pdf
    5) Dans le sens créationnisme.
    6) Bernard Victorri. La construction dynamique du sens. M.Porte. Passions des formes – à René Thom, ENS Éditions Fontenay StCloud, pp.733-747, 1994. ; https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00139120/ document
    7) Laurence Monaco. Les courants fondateurs des sciences de l’information et de la communication
    8) Politique de l’informatique et de l’information – Nicolas Auray – Thèse Pour le doctorat de sociologie – 2000
    9) Chaitin,G. Information, Randomness and Incompleteness: Papers on Algorithmic Information Theory, World Scientific, 1987, 2nd edition, 1990 ; bon résumé dans J-P.Delahaye, Information, complexité et hasard, Hermès, 1994.
    10) Jean-Delahaye. La complexité mesurée…. Pour la Science, N°314 DÉCEMBRE 2003
    11) Pour Norbert Wiener, le père de la cybernétique, il ne faut surtout pas confondre l’information et son support :  » l’information n’est qu’information, elle n’est ni masse ni énergie ». Wiener Norbert. 1948. Cybernetics or the Control and Communication in the Animal and the Machine. MIT Press, Cambridge, Massachusetts. http://monoskop.org/ log/?p=2722
    12) Laurence Monaco. Les courants fondateurs des sciences de l’information et de la communication
    13) Miranda Kajtazi* and Darek M. Haftor. 2011. Exploring the Notion of Information: A Proposal for a Multifaced Understanding. tripleC 9(2): 305-315

    J'aime

    1. S: Je vous invite vraiment à lire le texte suivant, qui résume une critique de la biologie moderne et propose une nouvelle vision du vivant: Le vivant, la machine et l’homme, Le diagnostic historique de la biologie moderne par André Pichot et ses perspectives pour la critique de la société industrielle.

      R: Une hirondelle ne fait pas le printemps, la lecture d’un seul texte, ou d’un seul type de texte ne permet pas de former une connaissance.

      Je ne sais pas si ce texte permet de « former une connaissance », mais il apporte un certain nombre d’arguments à l’encontre de votre thèse du vivant comme machine à traiter l’information – que je ne vais pas répéter ici – et tente de résumer les travaux d’un historien des sciences assez critique sur la biologie moderne.

      Maintenant, si cela ne vous intéresse pas, la discussion est close.

      J'aime

    2. S: Je vous invite vraiment à lire le texte suivant, …

      R: Une hirondelle ne fait pas le printemps, la lecture d’un seul texte, ou d’un seul type de texte ne permet pas de former une connaissance. …

      Je ne sais pas si ce texte permet de « former une connaissance », mais il apporte un certain nombre d’arguments à l’encontre de votre thèse du vivant comme machine à traiter l’information – que je ne vais pas répéter ici – et tente de résumer les travaux d’un historien des sciences assez critique sur la biologie moderne.

      Maintenant, si cela ne vous intéresse pas de vous confronter à un point de vue qui n’est pas le votre, la discussion est close.

      J'aime

  10. Mercredi 10 juin 2015

    Georges Robreau

    Pas de faits concrets, pas d’argumentation qui parte de prémices solides, un ensemble de citations hors contexte, la référence à André Pichot utilisé comme argument d’autorité, de pures opinions, tel m’apparaît le texte auquel vous vous référez. Il est de même essence que vos critiques : des affirmations péremptoires, sans l’ombre d’une justification. Je ne poursuivrai pas la discussion. Je vous invite à méditer la suite du paragraphe qui commence comme suit :

    « Tout philosophe s’enfuit quand il entend la phrase : on va discuter un peu. » extrait de « Qu’est-ce que la philosophie ?. » de Gilles Deleuze – Félix Guattari. Les Éditions de Minuit. 1991.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s