Philopure… Commentaire : M.Foucault et les bio-pouvoirs

La volonté de savoir est le premier volume de l’Histoire de la sexualité (1976) dans lequel M. Foucault s’intéresse à la sexualité en s’attachant davantage aux discours qu’aux pratiques. C’est ce qui explique son refus de la réduction de la sexualité à une vision répressive de la société bourgeoise. Principalement par le discours médical, il montre comment le XIXe siècle s’empare de la sexualité dans un soucis de « technologie du sexe ». Foucault affirme donc le sexe dans la positivité de son pouvoir et de ses effets. Cette positivité consiste dans un renversement. Avant ce renversement et depuis Aristote, l’homme était un vivant « capable d’existence politique » (page 188). Son corps était antérieure à son existence qui pouvait être politique. Le vivant, le corps n’intéressait donc pas le pouvoir et n’était qu’un moyen de répression de cette existence politique au travers de lois, de lois politiques qui avaient droit de vie ou de mort. Ce renversement consiste donc dans un mouvement réflexif de la politique sur le vivant lui-même et donne au pouvoir un accès au corps. La première conséquence de cette transformation par ce mouvement réflexif est la « prolifération des technologies politiques » qui investissent le corps et sur lesquelles nous reviendront dans le corps de l’explication. Cette fois, le pouvoir atteint donc l’existence non pas par pression de la mort sur la vie, sur le corps mais par ce qui, pour le moment, semble être un contrôle par accès au corps dans toutes ses activités qui sont autant de points d’accès à l’être en tant qu’il est autonome que de points de contrôle sur ce dernier et la liberté issue de cette autonomie.

Cet extrait nous présente ainsi la seconde conséquence de ce mouvement du pouvoir. Et Foucault soutient que le pouvoir ne s’exerce non plus véritablement par les lois telles que nous venons de les présenter mais sous la forme de normes qui sont comme déguisées en lois. La difficulté est donc de mettre au jour ce tout nouvel exercice du pouvoir qui semble pourtant garder une forme antérieur à ce nouveau pouvoir, celle de la loi. Le texte s’articule en trois parties qui des lignes 1 à 8 revient sur la loi et ses principales caractéristiques pour, des lignes 9 à 19 présenter ce pouvoir transformé comme fondé sur des normes et de moins en moins sur les caractéristiques de ces lois de la première partie et enfin, des lignes 20 à 35, Foucault explique comment les normes se mettent en placent par les lois, ce qui explique le caractère transitif et continu de cette mutation du pouvoir.

Il est donc question de la seconde conséquence de ce mouvement réflectif du pouvoir sur le vivant et donc le corps, c’est-à-dire «  ce développement du bio-pouvoir » (ligne 1 et 2). Cette conséquence est ce que présente cet extrait et est la plus importante de ce changement du pouvoir, c’est l’apparition de ce que Foucault appelle « la norme «  (ligne 3). La norme est ce qui semble s’opposer à la « loi » déjà au sens où la norme est une limite qui peut changer contrairement à la loi qui est fixe. L’ancien pouvoir est ce « système juridique de la loi » (ligne 4), c’est la forme classique du pouvoir qui ne s’intéresse qu’au caractère politique des corps, leurs droits et leurs devoirs. A ce système que l’on peut qualifier dans ce contexte précis de classique semble progressivement se substituer une nouvelle forme de pouvoir basée sur des normes. Ce terme de norme, de limite fluctuante, dépend des critères sélectionnés pour sa mise en place. Ces critères de normalisation se trouvent dans le corps et ses activités comme l’indique ce qui précède notre extrait. Plus encore, elle est issue de l’usage de la liberté de chacun. La est rigide tandis que la norme est souple c’est-à-dire que la norme est ce qui peut être transgressé pour en former une nouvelle. La norme est l’action de notre liberté. Cependant le problème est de savoir par quel(s) procédé(s) la norme se substitue de plus en plus à notre système classique du pouvoir. Foucault nous parle même de « jeu » (ligne 3) ce qui indique que ce caractère fluctuant rendra difficilement repérable cette sorte invasion de la norme « au dépens » des lois (ligne 3), c’est-à-dire sans que les lois ne puissent elles-mêmes agir sur cette transformation. Ce jeu s’effectue ainsi dans cette possibilité de transgression de la norme. Mais cette transgression est aussi et en même temps ce qui fait la norme. De fait les lois subissent cette transformation dans ce jeu, cette sorte de subtilité que la norme porte dans son caractère fluctuant, comme si par essence elle échappait à la loi. Autrement dit, la loi est fixe et ne bouge pas alors que la norme est changeante selon les critères qu’elle se donne ce qui introduit ici une idée importante de dépassement de la norme par rapport à la loi. Cela nous permet de comprendre en quoi la loi semble être impuissante face à ce dépassement de la norme, comme s’il elle était attachée à sa fixité tandis que la norme autorisait l’infraction dans sa construction sur notre liberté même de sujet.
Cette différence intrinsèque et essentielle de la loi, cette chose en elle qu’elle est dans l’incapacité de changer puisque fixe par essence, ce que sous entend l’expression « ne peut pas ne pas » (ligne 4), c’est « la mort » en tant qu’« arme » (lignes 5 et 6). « La loi ne peut pas ne pas être armée » signifie que la loi non seulement porte en elle la mort comme arme, arme de répression, mais que plus encore elle est cette arme, elle est la mort et il ne peut pas en être autrement. La mort est par conséquent ce qu’il y a de mieux en elle, son « excellence » (ligne 5) car c’est la seule chose qui lui permet d’exercer le pouvoir. Ce pouvoir par la mort peut prendre plusieurs formes. Il peut s’agir d’une menace ou d’une mise en garde. C’est pour cela qu’au moment où quelqu’un la transgresse (ligne 6), qu’il se place sous le joug de son arme, elle n’a d’autre choix (ligne 7 et 8) de répondre à cette transgression par ce qu’elle est, son arme, soit par menace direct ou mise en garde de cette possible menace. Son essence profonde reste toujours la mort et est aussi appelée « menace absolue » (ligne 8). Le terme d’absolue renforce davantage encore ce caractère de fixité que nous avons mis en avant plus haut. Mais ici, il y a une idée supplémentaire car la menace absolue sous entend qu’elle ne laisse aucune chance, c’est la mort ou la vie, comme s’il n’y avait pas d’alternative. La loi s’applique donc de manière automatique et c’est ce que nous dit la phrase : « La loi se réfère toujours au glaive ». Le glaive est une sorte d’épée courte permettant des mouvements rapides et des blessure importantes grâce à une large lame. La loi se réfère donc toujours et uniquement à une mort rapide et radicale, sans laisser de temps ou de chance de survie. En outre, elle s’y réfère toujours, c’est-à-dire une fois de plus sans exception. La loi n’est donc rien d’autre qu’une mort placée à la frontière d’une limite qui est son seul référent, comme un piège se refermant dès lors que le pieds va au delà d’une limite établie et inébranlable. Son caractère absolu fait a aussi un lien à la relation qu’a la loi au pouvoir. Pour garantir le pouvoir, le contrôle d’un certain bonheur, la loi défend les droits, les limites dépassées en menaçant les responsables de devoirs, ceux qui sont redevables de droits en manquant à leurs devoirs. D’une certaine manière la loi tue pour laisser vivre et c’est en cela qu’elle est absolue, par ce qu’elle ne cherche pas à concilier la répression pour défendre une victime et la mort de quelqu’un qui n’a pas respecté son devoir ou les droits d’autrui, par exemple la loi ne peut à la fois punir tout en garantissant le droit fondamentale de vivre que nous avons grâce à notre corps.
Nous sommes donc en mesure de voir en quoi la norme dépasse la loi et quel genre de pouvoir elle introduit avec elle. Il ne s’agit donc plus en elle de se focaliser sur la mort pour exercer son pouvoir sur les êtres mais au contraire sur et pour la vie et donc le corps, ce qui nous permet de mieux comprendre le terme de « bio-pouvoir ».

Il s’agit donc non plus d’un pouvoir sur la mort de ceux qui ne respectent pas la loi mais d’un pouvoir sur « la vie » (ligne 10), comme une sorte de contrôle ou d’influence sur le corps. Il est plutôt question d’un pouvoir qui va s’exercer à partir de la vie et donc de ses aléas car personne n’a la même vie, il y a toujours des cas particuliers, des exceptions qu’il va falloir inclure ou « prendre en charge » (ligne 10). La façon de fonctionner de ce nouveau pouvoir ne sera plus radicale comme la loi pouvait l’être dans sa fixité ce qui explique que ses mécanismes soient « continus » (ligne 11). Il va falloir suivre le vivant dans ses différents stades de développement ou état car la vie n’est jamais fixe mais en constant mouvement. Et à travers ce mouvement de la vie il y a plus, c’est l’expression de la liberté. Il faudra que ce nouveau système ou ces mécanismes soient aussi en mesure de maîtriser ces mouvements entre eux et envers le pouvoir lui-même et qu’il corrige (« correctifs » ligne 11) ceux qui échappent à ce contrôle. La norme ne s’intéresse pas ainsi à la liberté d’un individu en particulier mais à l’usage qu’en fait une population d’individu. Nous remarquons bien ici une différence nette et marquée avec la loi qui ne faisait que corriger de manière absolue, par la mort alors qu’il y a dans ce nouveau pouvoir un retour constant sur la vie en tant qu’elle est libre. La mort ne fait plus même partie de l’exercice du pouvoir comme le faisait la « souveraineté » (ligne 13). Dans l’exercice du pouvoir le vivant n’est plus placé en face de la mort. Le jeu (« jouer » ligne 12) devient bien plus complexe. Il ne s’agit pas de jouer avec la mort ou la négation de sa liberté mais bien au contraire et il y a là un renversement capital et essentiel, il s’agit d’un jeu de la liberté avec elle-même, de la liberté avec la norme qui lui laisse la liberté de s’y soumettre ou non.
Les deux premières notions que nous présente Foucault pour ce nouvel exercice du pouvoir sont celles de « valeur et d’utilité » (ligne 14). La valeur est ici subjective auquel cas il s’agit d’une valeur pour soi, une valeur relative. Le pouvoir étudiera l’ensemble de ces valeurs à l’échelle de la population pour en dégager la norme. Il faut à ce pouvoir des outils permettant de concilier ces différentes valeurs entre elles et ses intérêts politiques et économiques qui sont elles de l’ordre de « l’utilité » pour l’usage de nos libertés. C’est en ce sens que l’utilité peut être comprise comme un utilitarisme. C’est une utilité pour le bonheur du plus grand nombre, pour une majorité de d’une population. L’utilitarisme est une doctrine qui s’intéresse aux actions. La valeur de ce que nous appelions mouvements, les libertés et leur action, est déterminée par leur utilité ou contribution au bien-être, c’est-à-dire au bonheur comme expérience positive de notre liberté. Ces actions doivent de fait aller dans le sens de l’utilité générale. Ainsi, l’utilité générale est ce qui détermine plus précisément encore cette valeur de l’action. Les outils de ce pouvoir seront donc des outils d’observation et de calcul. Il s’agira de « qualifier » (ligne 15). Qualifier se sera dégager une certaine unité ou harmonie au sein d’une population. La mesure (« mesurer ») est l’évaluation de l’utilité de cette unité. Le pouvoir calculera l’utilité des actions de chaque liberté dans leurs contributions au bien-être commun. L’appréciation (« apprécier ») sera l’observation de ce calcul pour en estimer le résultat, c’est une interprétation du résultat selon qu’il contribue plus moins à l’utilité commune. Ce résultat sera bon ou mauvais, convenable ou non selon un bien commun lui-même dégagé de ce procédé. C’est-à-dire que les individus normes leurs actions à partir d’une autre norme, celle d’utilité commune qui elle aussi est issue de l’usage de leur liberté. Enfin, le pouvoir va « hiérarchiser » (lignes 15 et 16) ces estimations ou interprétations des résultats selon leur degré d’utilité. Il va produire un ordre de valeur ou d’intensité de la participation des actions à l’utilité commune. L’exercice du pouvoir est donc varié et diffus dans des domaines qui divise l’« éclat » de la loi, le champs unique de ses pratiques, la mort (« meurtrier » ligne 17). Elle n’avait qu’un éclat, qu’une « manifestation » (ligne 16). La loi apparaissait, se manifestait dès lors sa limite était enfreinte, comme dans un instantané alors que ce nouveau pouvoir lui se diffuse dans les actions des hommes pour les maîtriser, les contrôler à travers l’usage qu’ils font de leur propre liberté, de leur vie. Ce nouveau pouvoir agit positivement non pas comme la loi qui ne prêtait attention qu’aux mauvaises actions, se gardant ainsi de valoriser les bonnes actions directement, c’est-à-dire de favoriser le bonheur en agissant directement sur lui par la liberté et non par le médias de la mort comme privation radicale et absolue de la liberté. La loi laissait le bonheur comme livré à lui-même en dehors de son joug alors que la norme le prend en charge, le valorise et le dynamise même par ce jeu entre elle et la liberté.
Cette valorisation par la différenciation des pratiques du pouvoir sert donc à augmenter le bonheur par une sorte d’équilibrage. Il est question de réduire les mauvaises actions et de récompenser les bonnes par le bonheur que cela peut leur procurer. Il n’y a donc plus une limite, une « ligne qui sépare » (ligne 17) l’archétype du méchant et du gentil, du coupable et de l’innocent ou encore le blanc et le noir puisque le bonheur est l’affaire de chacun. Personne n’est soumis à la norme mais au contraire tout homme est sujet en tant qu’il possède et joui pleinement de sa liberté. Il y a donc une sorte de métissage de la façon d’appréhender les individus par leur liberté. Le bonheur, bien qu’il se calcul et se réparti reste une affaire de sujet ce qui laisse une liberté de désaccord dans un rapport relatif de sujet à la norme. Et cette répartition ou « distribution » (ligne 19) se fait par la norme et même « autour » de la norme. Autour de la norme par ce qu’elle n’est pas cette ligne tranchée comme l’est la loi mais une courbe qui fluctue en fonction de ce qui rend les individus heureux et de leurs actions en tant que participation ou non à ce bonheur commun. Plus encore qu’une courbe, la norme est un cercle. Elle prend forme à partir des libertés de chacun tout en laissant les libertés s’exprimer et ainsi à nouveau participer de cette norme. La norme comme résultat de cette qualification, mesure, appréciation et hiérarchisation que nous venons de développer est donc un processus presque inachevé puisque se référent à ce mouvement circulaire, mouvement perpétuel créant un système auto-référent.

Il ne faut cependant pas voir une rupture dans cette apparition de la norme, dans ce retournement du pouvoir sur la vie elle-même que nous venons de comprendre. La loi reste toujours et même avec cette apparition rapide de la norme elle n’est pas mise hors de ce nouveau système politique, elle ne « s’efface pas » (ligne 20). La loi ne disparaît pas mais se transforme à travers et par la croissance de la norme. Ceci est assez étonnant puisque ce développement de la norme semble d’une certaine manière soudain et rapide. Elle vient simplement supplanter la loi en substituant les défauts intrinsèques de ce pouvoir dans son faire mourir. Nous sommes en mesure de nous demander pourquoi la loi demeure, quelles sont les raisons qui lui permettent de ne pas disparaître. Cette transformation ne se fait pas en dépit des lois mais au contraire par les loi ce qui participe à la force et la croissance de la norme. La norme n’apparait donc pas comme telle mais nait des manquements mêmes de la loi, c’est-à-dire à travers elle, « elle fonctionne toujours davantage comme une norme » (lignes 22 et 23). La loi devient pouvoir de faire vivre, c’est son essence qui se transforme. Ce qui tend progressivement à disparaître dans la loi c’est plutôt son arme, son caractère radical et absolu, la mort. La loi se met au service de la vie, c’est en cela qu’elle est comme porteuse de la norme. L’ensemble de ces lois et de son fonctionnement, « l’institution judiciaire » (ligne 23) tend ainsi à se normaliser, à exercer un pouvoir normalisateur, ce que Foucault appelle « continuum » (ligne 24). Ce « continuum » est cette intégration de la loi dans la vie et non la mort, son glaive. Plus encore cette notion de « continuum » exprime ce caractère auto-référentiel de la liberté sur elle-même par la loi. Et cette vie est investie par des techniques ou « appareils » (lignes 24 et 25) qui sont des applications concrètes de facteurs de production de la norme de qualification, calcul, appréciation et hiérarchisation. Ces facteurs, ces appareils sont donc « médicaux, administratifs, etc. » (ligne 25), c’est-à-dire qu’ils concernent tous les domaines dans lesquels les actions des individus peuvent être inscrit dans leur participation au bien-être commun, dans l’expression de leur liberté normalisée. Ce choix du médicale et de l’administratif peut paraître étrange mais montre en réalité que cette nouvelle loi investie le vivant au plus profond de lui-même comme au plus élevé car l’administration est la plus détaché du vivant, la plus indirecte alors que le médical est le plus proche et direct. Ce pouvoir est donc celui de la liberté dans tous ses états, sous toutes ses expressions. Cette nouvelle forme de la loi ne possède donc non pas une limite puisque le vivant ne peut s’y réduire en raison de son caractère auto-référent mais une sorte de tolérance qui la rend non pas sélectives mais « régulatrice » (ligne 26). De fait la loi ne sélectionne plus de manière absolue mais régule, c’est pourquoi elle est normalisatrice. Elle prend en charge la liberté en mouvement perpétuelle dans sa quête d’expression et de satisfaction de plaisir, dans son accès au bonheur.
Ces appareils que la loi se donne comme le domaine médical ou administratif son donc les différentes façons, les différentes techniques, pour appliquer ce processus de la norme au vivant tel qu’il est, c’est-à-dire libre et en mouvement ininterrompu. C’est en cela, cette notion de liberté dans le temps et en perpétuelle expression qu’il s’agit d’une « technologie de pouvoir centrée sur la vie » (ligne 28). C’est ce qui donne naissance à ce que Foucault nomme « société normalisatrice » (lignes 26 et 27) en introduisant une dimension historique. L’introduction de cette dimension nous incite à nous tourner vers le passer pour comprendre ce retournement du pouvoir en société normalisatrice. Il s’agit ici de l’effet même de l’action de la norme sur l’ensemble des individus ainsi conditionnés par l’usage de leur propre liberté, sur la société. Un des exemples de société normalisatrice dans l’histoire est celle de l’époque victorienne. Cette loi nouvelle ne peut pas s’ingérer dans les moindre détails de la vie. Cependant, l’entourage de l’individu le peut puisqu’il est sur le terrain que cette loi ne peut pas couvrir. C’est ce que nous pouvons appeler les mœurs, ce qui est acceptable ou non par la société, ce qui se fait et ne se fait pas. Et cette norme que l’on peut appeler norme sociale est elle aussi changeante, elle dépend du contexte et des influences de la politique, du pouvoir selon qu’il laisse ces normes sociales s’ingérer ou non dans les actes des individus. Cet « effet historique » (ligne 27) d’une organisation des appareils de régulation du pouvoir, « d’une technologie de pouvoir » est une conséquence indirect de l’investissement de la norme sur la vie en politique. Cet « effet » est une conséquence indirect de la liberté sur elle-même. Nous sommes toujours dans cette idée de système auto-référent. Les libertés de chacun produisent des normes qui à leur tour vont avoir une influence sur nos libertés. L’ère victorienne est un bon exemple de cet effet. Les individus sont libres et produisent leurs normes qui elles-mêmes dans cet exemple vont et peuvent avoir un impact tel que la liberté de chacun sera conditionnée par cette norme. Et la pression de cette norme du plus grand nombre, de la majorité peut être telle que la liberté en vient à être réduite, réduite à cette norme. Ce système contient donc en même temps sa puissance mais aussi son impuissance. La liberté peut être victime d’elle-même dans ce processus de production de normes, dans ce système auto-référent.
Foucault marque donc ce changement dans l’histoire au XVIIe siècle, période qui a inspiré cet exemple de l’ère victorienne. Il compare ainsi les sociétés qui ont précédée ce changement et celles qui lui ont succédé et constate comme pour appuyer ce que nous venons de voir qu’il y a eu « une régression du juridique » (ligne 30). Il s’agit d’une phase, d’un processus qui par essence ne peut pas s’achever puisque la liberté ne peut plus cesser de s’exprimer et de s’étendre. Ainsi, plus la liberté se déploie dans son propre système auto-référent et plus l’essence fixe de la loi est en « régression », plus elle perd son contrôle sur la liberté, sur la vie. Plus la norme progresse dans la loi et plus sont caractère absolue, son pouvoir de mort s’atténue ou régresse. Cela peut simplement se constater lorsque l’on observe la quasi généralisation de l’abolition de la peine de mort dans nos sociétés occidentales.
Un autre élément historique est ainsi introduit ici, celui de la « Révolution française » (lignes 32 et 33) comme second moment fondamental de l’apparition de ce pouvoir par la norme après le XVIIIe siècle et l’époque victorienne. Cette Révolution est le second moment important où l’on a introduit le vivant dans le pouvoir et ici l’homme dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Le pouvoir ne se réfère non plus au souverain mais à l’homme et son intégrité, son corps, son droit à disposer de sa vie et par dessus sa liberté en tant qu’elle est égale à celle de tout autre être humain. Dès lors, l’apparition des pouvoirs suite à cette révolution dans leur « Constitutions écrites » (ligne 31) se voit marqué de l’empreinte du vivant. La vie est le nouveau référant de la loi, des Constitutions, elle est même leur norme. C’est en ce sens qu’il y a révolution, la vie et plus précisément la liberté d’usage que nous en avons se préserve de la mort de la loi en s’auto-référent, en ne se référent qu’à la vie. Ces Constitutions sont l’ensemble de toutes les lois, et les « Codes » (ligne 33) sont les lois portant sur des domaines particuliers de la Constitution. Et Foucault insiste sur ce changement fondamental si ce n’est radical. Cette fois il n’est plus question de limite occidentale ou autre mais du « monde entier » (ligne 32). Ce changement n’a pas de frontière, rien ne lui échappe, aucune loi de quelque constitution ou code que ce soit. C’est en ce sens que nous pouvons interpréter les majuscules aux termes de Constitutions et de Codes qui de prime abord peut paraître gênant ou étonnant. Elles sont l’expression de cette universalité de ce changement, de ce renversement essentiel.
Et le fait que ces lois à l’intérieur de ces Constitutions ou ces Codes soient « rédigés et remaniés » (ligne 33) est le reflet du caractère changeant et évolutif de la norme. Déjà, ce qui est rédigé peut être corrigé alors que les lois que nous pouvons appeler « du souverain » ne pouvaient l’être et ce dernier les dictait en tant que sujet, que seule volonté qui n’ai de valeur de justice. C’est donc le fait qu’elles soient rédigées que ces lois peuvent être « remaniées » selon les changement évolutifs de la norme. La production de ces lois, l’« activité législative » (ligne 34) est donc « permanente » puisqu’inscrit dans ce « continuum » que nous avons vu plus haut (ligne 24), cette perpétuelle évolution de la norme en fonction des libertés qui l’expriment dans chacune de ses actions particulières.
Cependant, Foucault introduit ici une mise en garde. En effet ces activités, cette production incessante de loi ne doit pas masquer cette fonction normalisatrice de la vie. Puisqu’elle est incessante, elle en devient nous dit-il « bruyante » (ligne 34) puisqu’à force de nouvelles lois, la « forme » (ligne 35) tend à envahir le champs de notre perception de ce pouvoir. Seule la loi finit par raisonner dans cette abondance de sa productivité. C’est en cela qu’il y a « illusion » (ligne 35) car la loi n’est finalement plus qu’une apparence, une « forme » qui masque la norme. Nous sommes ainsi en mesure de nous interroger sur le bienfondé d’un tel fonctionnement puisqu’il risque de nous faire oublier que ce pouvoir s’intéresse à la vie. Pourquoi ne remplace-t-on pas finalement la loi et le terme de loi par celui de norme ? L’illusion est celle de croire que nous sommes libre quand nous transgressons ces lois. Mais nous ne pouvons finalement jamais y échapper. S’y opposer est encore exprimer sa liberté et participer à la loi.
Ce n’est nous dit Foucault que pour rendre ces normes « acceptables » (ligne 36) qu’elle sont présentées sous forme de lois, pour masquer l’omniprésence de la norme. Mais alors, en quoi ces normes peuvent ne pas être acceptée par la société ? La réponse est dans le bonheur même des individus d’une société. Ce qui fonde le bien-être d’une société est le fait qu’elle se sente libre, qu’elle se considère comme tel. Or, si elle se trouve face à des normes presque aussi variées et nombreuses que les domaines du champs de leurs actions, y compris celui de leur sexualité comme c’est le thème de cette œuvre, cette société ne se sentira plus libre mais normé, conditionnée, elle sera malheureuse et rejettera ce pouvoir par le vote ou plus immédiatement encore en manifestant directement son refus. Mais comment trouver un principe déterminant pour contrôler la société de ces individus libres ? Pourrait-on revenir à la loi dans son essence initiale, celle de faire mourir et laisser vivre ? Vers quelle autre forme de pouvoir garante de notre bonheur et de notre liberté pourrait-on se tourner ? Une telle forme de pouvoir est-elle possible ? C’est en cela que ce bio-pouvoir maintient cette forme, la loi, comme pour rassurer la société par un carcan au sein duquel elle a l’illusion de pouvoir exprimer sa liberté en jouant avec cette loi. Mais en réalité, comme nous l’avons démontré elle ne joue qu’avec elle-même. Ce dernier détail non des moins importants permet donc à ce pouvoir, ce « bio-pouvoir » de s’exercer par la loi mais dans une fonction « essentiellement normalisatrice » (ligne 37).

De fait la loi n’est rien d’autre que normalisatrice, elle ne fait plus même mourir, mais laisse vivre. Le problème que nous pouvons poser à présent en se rappelant que ce système auto-référent possède à la fois sa puissance et son impuissance est de constater que chacun d’entre nous est finalement responsable de ce système. Tant bien même que nous le critiquerions, nous y participerions. Le refuser et causer sa perte ou son déclin serait de l’ordre d’une responsabilité de chacun, dans toutes les conséquences que ce refus peut avoir. Nous déterminons la norme mais à son tour et dans le même temps la norme nous détermine. C’est vraiment ici ce que nous pouvons ajouter à l’idée de Foucault, cette interrogation sur notre capacité à porter cette chose, à être responsable de ce système de normalisation. A savoir si notre liberté et la liberté individuelle de chacun en constante expansion sera toujours en mesure de porter le poids toujours plus grandissant de cette liberté collective, de cette norme et d’assurer ainsi la stabilité du pouvoir normalisateur, de notre société et finalement de notre propre liberté.

Le texte :

« Une autre conséquence de ce développement du bio-pouvoir, c’est l’importance croissante prise par le jeu de la norme aux dépens du système juridique de la loi. La loi ne peut pas ne pas être armée, et son arme, par excellence, c’est le mort ; à ceux qui la transgressent, elle répond au moins à titre d’ultime recours, par cette menace absolue. La loi se réfère toujours au glaive. Mais un pouvoir qui a pour tâche de prendre la vie en charge aura besoin de mécanisme continus, régulateurs et correctifs. Il ne peut plus s’agir de faire jouer la mort dans le champ de la souveraineté, mais de distribuer le vivant dans un domaine de valeur et d’utilité. Un tel pouvoir a à qualifier, à mesurer, à apprécier, à hiérarchiser, plutôt qu’à se manifester dans son éclat meurtrier ; il n’y a pas à tracer la ligne qui sépare, des sujets obéissant, les ennemis du souverain ; il opère des distributions autour de la norme. Je ne veux pas dire que la loi s’efface ou que les institutions de justice tendent à disparaître ; mais que la loi fonctionne toujours davantage comme une norme, et que l’institution judiciaire s’intègre de plus en plus à un continuum d’appareils (médicaux, administratifs, etc. ) dont les fonctions sont surtout régulatrices. Une société normalisatrice est l’effet historique d’une technologie de pouvoir centrée sur la vie. Par rapport aux sociétés que nous avons connues jusqu’au XVIIIe siècle, nous entrés dans une phase de régression du juridique ; les constitutions écrites dans le monde entier depuis la Révolution française, les Codes rédigés et remaniés, toute une activité législative permanente et bruyante ne doivent pas faire illusion : ce sopnt là les formes qui rendent acceptable un pouvoir essentiellement normalisateur. »

Michel Foucault, Histoire de la sexualité I, La volonté de savoir. Tell gallimard, pages 189/190

Une réflexion sur “ Philopure… Commentaire : M.Foucault et les bio-pouvoirs ”

  1. 12/20 : « Il y a de bons passages dans cette explication. Vous avez des qualités d’analyse, notamment sur la distinction loi-normes. Mais certains concepts centraux ne sont pas étudiés d’assez près. »

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